RETOUR : Coups de cœur

Pierre Campion : Compte rendu du roman de Jean-Loup Trassard, Exodiaire.
Mis en ligne le 2 février 2016.

 Exodiaire  Jean-Loup Trassard, Exodiaire, Bazas, Le Temps qu'il fait, 2015.


Exodiaire de Jean-Loup Trassard

Dans les emmêlements du Temps

Par une formule paradoxale, celui qui parle ici se désigne lui-même comme « votre grand-père » et « l'enfant » : le premier terme l'inscrit vis-à-vis de ses petits-enfants, le second l'absolutise à un âge de sa vie ; l'un et l'autre instituent une relation privilégiée entre deux générations. Entre les deux, celui qui parle creuse et ordonne la durée d'au moins cinq générations, par l'évocation de ses parents et des parents de ses parents — par dessus l'avant-dernière génération. Cela à travers le récit de quelques semaines du radieux mois de juin 1940, quand la fuite de populations civiles mêlées à la débâcle des armées expulsa sur les routes un magma inattendu d'humanité. En ce temps-là, l'enfant va avoir sept ans et, au moment où nous lisons le livre, le grand-père, le seul survivant de cet épisode de déraison, en a donc bientôt quatre-vingt trois. Dans l'intervalle qui unit et sépare ces deux états d'une seule personne, et qui les relie aux petits-enfants, se dessine l'intrigue qui porte organiquement tout le récit : leur famille, leur arbre de vie, eut à voir un instant avec l'Histoire, mais de manière fortuite, légère et passagère, allusive et innocente. Leur vie, mais aussi quelques autres : des trois bonnes, du sous-lieutenant Paul Degaye et de son sergent Ambroise Prat, d'Étienne, le chauffeur, employé détaché par le père pour cette mission, et l'une des deux âmes de l'équipée…

En effet, dès avant la page de titre, l'« exodiaire » se définit, par citation recueillie en quelque dictionnaire, comme « à Rome, l'acteur (exodiarius) qui jouait dans un exode, petite pièce, farce ou bouffonnerie (exodium), montée sur les mêmes tréteaux à la suite d'une tragédie ». L'exodiaire est donc le personnage paradoxal de l'enfant grand-père mais aussi, par un jeu sur les mots, une espèce de livre reliquaire, le livre de l'exode de 1940, auquel on revient sans cesse pour les tableaux obsédants d'une catastrophe oubliée, dont la mémoire de la nation et celle de la famille ne sauraient pourtant avoir été complètement purgées. Les fonds de cette histoire, repris de moment en moment, c'est la confusion des fuyards, les mitraillages par les Stukas piquant du ciel, l'incertitude des uns sur le sort des autres, l'anéantissement de la première armée du monde, la déliquescence des administrations locales et de l'État… Cependant l'aventure en elle-même de ces voyageurs ne fut ni épique ni tragique ; elle fut à peine réelle : « Ils avaient cette chance particulière de n'avoir pas rencontré la guerre, ils revenaient donc indemnes et tous auraient pu croire qu'ils s'étaient assoupis, rêvant, quelques minutes au plus, une longue errance privée de but et de sens » (p. 251).

Comment raconter ce rêve, comment dresser le tumulte d'un effondrement de tout et, en regard, l'emmêlement silencieux des générations, tout cela à l'intention des petits-enfants (les Gustave et Félix de la dédicace ?), et pour qu'ils sachent. Qu'ils sachent quoi ? Ce que l'on peut essayer de faire entendre de ce qui fut à ceux qui sont au début de leur existence : confus, obscur, et perdu. Comment faire voir le petit théâtre familial dans le grand théâtre du désastre de la nation et dans la succession hasardeuse des filiations ? Comment raconter ces entremêlements sans sy perdre ?

Ramassant l'expérience de l'écrivain inaugurée dans le temps lointain où il publiait dans l'avant-garde parisienne de Georges Lambrichs puis perfectionnée patiemment à travers ses récits nombreux et subtils d'une vie campagnarde en train de se perdre, Jean-Loup Trassard construit ici une narration complexe et fluide. De même que, au néolithique, les personnages de Dormance marchaient vers l'ouest et ceux de La Déménagerie vers l'est[1], ici la caravane — neuf personnes réparties en deux voitures — s'en va, elle, vers le sud. Les motivations sont encore et à la fois celles de la nécessité et du rêve : sous l'ardente lyre du soleil de juin, fuir l'invasion et gagner le Sud. La boussole imaginaire de Trassard ne comporte pas de nord.

Sur les fonds de désastre que nous avons dits, et à travers le regard de « l'enfant » solitaire, un monologue sinueux et dominé trace le portrait d'une mère inoubliable. Son mari mobilisé et perdu on ne sait où, elle a décidé de partir avec toute la maisonnée (enfant, grand-mère et employés) et une amie elle-même esseulée. Elle a organisé le convoi, elle improvise la route, elle poursuit des rêves et des regrets anciens : d'un premier amour inaccompli, de voyages, de désert… La vie de cette mère, appelée ici Françoise[2], l'auteur s'en approchait depuis longtemps dans ses livres, par allusions : tôt disparue, fascinante, présente à l'imagination et par les objets laissés dans la maison, comme nous le suggère la photo de couverture, prise par Trassard lui-même…

Sur ce petit théâtre qu'anime un acteur léger et presque détaché, elle est présentée directement par les souvenirs de l'enfant, et indirectement par la parole du père qui a enregistré fidèlement les récits de son épouse et les a transmis à l'enfant dès qu'il fut adolescent, par des coupures de la presse qu'elle lisait, à travers des documents modestes apportés plus récemment par des tiers, et enfin d'après le tradition familiale, cette voix anonyme qui a à voir, en très modeste, avec celle du mythe.

Toute l'histoire tourne autour de certaines conversations entre Françoise et le jeune sous-lieutenant lui-même en déroute, conversations tenues sur le pré de la ferme-moulin qui a fini par accueillir les deux colonnes de réfugiés, conversations où il est question de la situation du pays, d'un incident un peu mystérieux rapporté par l'officier, et d'eux-mêmes. Ainsi le roman du grand-père raconté aux petits-enfants effleure-t-il le romanesque, sans jamais y tomber, mais en gardant quelque chose de sa complexité, de son imaginaire et de son aura : sur ces routes du danger, la petite troupe ne connut pas d'incidents marquants et leur arrière-grand-mère put raconter à son mari le détail de ses conversations, et lui à son fils, sans qu'il ait jamais eu à s'en inquiéter — cela sans leur ôter leur espèce de vie secrète. C'est le talent de Trassard, de tenir son écriture aux lisières du roman, et dans la délicatesse de son style très écrit. Ce style, comme dit Proust pour le sien, est « une question non de technique mais de vision », et cette vision d'écrivain revêt les vertus indémêlables — littéraires et morales — de la rigueur, du respect et de la fidélité.

Cependant et comme toujours, ici l'écriture de Trassard est exigeante. Ainsi dans la mise en place, ex abrupto, de la scène qui portera tout le récit : il faut faire confiance à la narration et attendre qu'elle éclaircisse cette situation dialoguée et allusive. Aussi et surtout au niveau de la phrase qui, mimant les tâtonnements de la narration, avance apparemment à l'aveugle avec le seul secours et les seules garanties de la grammaire, en guidant le sens par l'emploi d'un pronom, d'un singulier ou d'un pluriel ou du genre, féminin ou masculin, ou d'une ponctuation.

Par là se fait jour l'un de ces mondes disparus qui passionnent Trassard, ici celui, plutôt nouveau chez lui, d'une ville de province dans la première moitié du vingtième siècle, de familles de petite ou moyenne bourgeoisie et plutôt urbaines, de leurs alliances et amitiés, de leurs rêves en général modestes. Les hommes ne sont pas grands, les femmes vont à la messe, les jeunes gens jouent au tennis ; leurs lieux sont maintenant détruits par le fait de l'urbanisation. Ce monde ancien n'est pas magnifié ni même vraiment regretté. Sous la plume de Trassard, il suscite la sorte de trouble qui nous saisit à l'approche de toute vie passée, même la plus insignifiante, de toute vie attestée comme vécue, y compris celle de la petite Agnès qui vécut si peu. Car, écrit Jankélévitch : « Entre le non-être et n'être plus il y a toute la distance infinie de l'avoir-été […]. Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d'avoir vécu est son viatique pour l'éternité[3]. »

À travers cette adresse à « vous », à des vingt-ans, le talent de Trassard, c'est de suggérer à tous ses lecteurs la profondeur du temps et ce que Chateaubriand appelle son « admirable tremblement ». La vie telle qu'elle fut, telle qu'elle se continue, telle qu'elle est, portée par le style d'une parole.

Pierre Campion



[1] Par deux fois, le récit de l'exode croise celui de La Déménagerie.

[2] Les familles s'appellent Trahel et Jouvel. Par ces pseudonymes et par toute son écriture, de pudeur et d'allusion, Trassard rejette toute l'autofiction très en faveur de notre moment littéraire.

[3] Vladimir Jankélévitch, dans L'Irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1974, collection Champs, p. 339.

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