RETOUR : Coups de cœur

 

Alain Roussel : Compte rendu du livre de Maurice Nadeau, Soixante ans de journalisme littéraire, tome I, Les années « Combat » 1945-1951
Mis en ligne le 4 avril 2019.

© : Alain Roussel.

Cette note de lecture a été publiée d'abord dans la revue Europe, n° 1080, avril 2019, numéro consacré à Jean Starobinski et Jean-Pierre Richard.


Maurice Nadeau
Soixante ans de journalisme littéraire, tome I, Les années « Combat » 1945-1951
Préface de Tiphaine Samoyault
Éditions Maurice Nadeau, 2018, 39

Il y a quelque chose d'étrange, voire de paradoxal, à écrire une courte critique littéraire sur un critique littéraire qui, durant sa longue vie, aura écrit inlassablement des milliers de pages sur des écrivains, des poètes, des philosophes, et qui aura joué un rôle essentiel dans la découverte de nombreux talents. C'est pourtant le cas avec Maurice Nadeau dont les éditions du même nom viennent de publier le premier tome de Soixante ans de journalisme littéraire, livre qui regroupe, au fil de mille cinq cents pages, les articles qu'il a écrits et publiés, entre 1945 et 1951, dans le journal Combat, La revue internationale, Gavroche et la revue du Mercure de France. Mais qu'est-ce que la critique littéraire ? Cette question, Maurice Nadeau se l'est posée constamment. La haute idée qu'il s'en faisait, il l'a formulée à maintes reprises, au fil de ses articles et dans sa préface à Littérature présente, réunissant en 1952, aux éditions Le Seuil, un choix de ses chroniques. Entré par hasard en 1945 dans l'équipe rédactionnelle du journal Combat après avoir écrit une Histoire du Surréalisme qui fit date, ne se considérant pas d'ailleurs comme un journaliste, il s'est interrogé sur ce que devait être la critique littéraire, son rôle, son éthique, avec ce que cela implique de responsabilité et d'engagement. Il ne faut pas oublier en effet que Nadeau découvrit la politique dans les années 30 et milita aux côtés des communistes, puis des trotskystes de la Ligue communiste de Pierre Naville, activité qu'il continua clandestinement et dangereusement pendant la guerre. Cet engagement, avec sa part d'espoirs déçus, il va le réinventer d'une autre manière par sa pratique de la critique littéraire, faisant d'une certaine littérature un haut lieu de résistance intellectuelle. Il s'intéresse principalement aux œuvres qui visent à l'affranchissement de l'homme sous toutes ses formes et qui opèrent une véritable remise en question, de l'auteur et du lecteur, de l'individu et de la société. Comme il l'écrit : Cette mise en question est de l'ordre le plus général : l'état des choses en vigueur, qui est toujours un certain « ordre » social, moral, politique, la vie qui est faite à chacun de nous en général et dans son particulier, la « condition humaine » qui, en tout temps et lieux, se définit par une équation de l'homme au monde : celui dans lequel il vit et celui qui vit en lui. 

Cette approche de la littérature, Nadeau l'exercera en homme libre, « sans doctrine ni système », en lecteur attentif et passionné qui cherche à établir une passerelle parmi d'autres possibles entre une œuvre et ses potentiels lecteurs, voire entre l'œuvre et son auteur par ce miroir qu'il lui tend. On ne peut rien comprendre à Nadeau si l'on ne reconnaît pas d'emblée son amour ardent pour les livres dont il attend qu'ils modifient sa manière de penser, à défaut de changer le monde. Aussi est-il toujours à l'affût, même s'il est sans naveté, du possible chef-d'œuvre ou du moins d'une œuvre inspirante. La sincérité qu'il exige de l'écrivain, il se l'applique à lui-même dans ses critiques. Il tente « de se porter à la hauteur de l'artiste, de refaire avec lui le chemin qui mène à la création » et par ailleurs d'incarner le lecteur idéal. Si l'œuvre trouve en lui une résonance, il la porte en écho vers le public, en essayant de dire le plus précisément possible ce qu'il ressent, sans tricher.

Quand on aura dit que Maurice Nadeau est à l'évidence l'un des meilleurs critiques littéraires de son temps, qu'il faisait l'admiration d'Henry Miller – Il n'y a personne dans ce vaste continent qui peut vous approcher en guise de critique, lettre à Nadeau du 12 août 1952 –, il ne cesse pas pour autant d'être énigmatique. Comment peut-on en effet aimer à ce point les livres, être capable de reconstituer le cheminement de la création chez les auteurs dont on parle, en parler quasiment de l'intérieur et ne pas devenir soi-même un « créateur » à part entière ? Le hasard qui a voulu qu'il devînt critique aurait pu tout aussi bien en faire un écrivain, avec une œuvre personnelle à défendre. Son rôle, qu'il assuma complètement et généreusement, fut de parler des autres. Sa part créative, c'est l'éclairage qu'il apporte et dont il fait bénéficier les lecteurs, « dans un monde qui n'est pas forcément préparé » à recevoir certains ouvrages.

Pourtant, le sentiment qui domine quand on lit Maurice Nadeau, c'est qu'il n'est pas qu'un grand critique littéraire. Il y a quelque chose d'autre qui tient à la qualité de son écriture – une certaine musique – et à la façon dont il envisage la littérature, dans ses particularités et sa globalité. Il n'écrit pas comme un journaliste mais comme un écrivain, et ses articles ne sont pas vraiment des articles mais des textes littéraires dont l'ensemble constitue précisément son œuvre.

Avec la parution du premier tome de Soixante ans de journalisme littéraire, ce sentiment devient une certitude. Les textes rassemblés, et ils sont nombreux, déploient sa vision de la littérature dans les années d'après-guerre (1945-1951). Les écrivains dont Nadeau parle ont beau être très divers et parfois de nationalité différente, il y a cette tonalité vibrante, à la fois aimante et combattive, qui court comme un fil d'un texte à l'autre, les reliant pour tisser un vaste panorama de la littérature d'une époque. L'intérêt d'un tel livre n'est pas seulement historique. Il reste actuel, car de nombreux écrivains et poètes que l'auteur évoque sont aux sources de notre modernité : Breton, Desnos, Péret, Kafka, Prévert, Steinbeck, Cioran, Michaux, Gary, Lowry, Orwell, Hemingway, Henry Miller, pour n'en citer que quelques-uns.

On peut entrer dans cet ouvrage de plusieurs manières :  le lire d'une façon linéaire, texte par texte, comme un récit au jour le jour de la littérature, ou l'ouvrir sur l'inspiration du moment sur tel auteur que l'on aura choisi, un peu comme l'on fouille dans une malle aux trésors. chacun de choisir sa manière de voyager !

Alain Roussel

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