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Jean-Pierre Bourdon : Cours sur La Vie de Galilée de Bertolt Brecht.
Texte de référence : Bertolt Brecht, La Vie de Galilée, l'Arche,1990.

Jean-Pierre Bourdon a été professeur de Philosophie en classes préparatoires littéraires et scientifiques au lycée Chateaubriand de Rennes.

Ici, on reprend l'un de ses cours, fait en Maths sup et spéciales en 1999-2000 sur La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Cette année-là, le programme des concours scientifiques comportait aussi Bouvard et Pécuchet de Flaubert et le Ménon de Platon.
Le thème associé était « Savoir et ignorer ».
Par accord entre les professeurs de Littérature et de Philosophie, chacune des deux disciplines prenait la totalité du programme annuel dans telle classe donnée.
Nous pensons pouvoir publier ici, dans quelque temps, le troisième cours de Jean-Pierre Bourdon sur Bouvard et Pécuchet.

Mise en ligne le 18 juillet 2020.

© : Jean-Pierre Bourdon.

 Bertolt Brecht, La Vie de Galilée, traduction Éloi Recoing, L'Arche, 1990.


Cours sur La Vie de Galilée

QUINZE TABLEAUX, non pas des scŹnes dramatiques mais des tableaux peints, selon le principe appelé distanciation, Verfremdung :

Introduction

Brecht veut éviter que le spectateur se prenne dans un effet d'identification aux personnages du théâtre et, par conséquent, succombe à l'illusion théâtrale qui lui retirerait tout pouvoir de critique sur l'histoire présentée sur la scŹne. Pour développer la capacité de réflexion du spectateur sur les faits présentés et pour préserver sa capacité d'action sur sa propre situation sociale, il pratique une distance ą l'égard de ces faits.
Chez lui, le tableau s'oppose ą la scŹne dramatique. Il permet de fragmenter l'histoire en multiples séquences arrźtées, comme si elles étaient des peintures, munies chacune de sa date et de pancartes renseignant sur les personnages, le lieu, les circonstances historiques, etc.
Cet effet, il l'appelle Verfremdung, en franćais distanciation. Il appelle son théâtre « théâtre épique » ou didactique, par opposition au « théâtre aristotélicien », théâtre d'actions, dont Aristote a fait la théorie dans sa Poétique.
Sa théorie est présentée dans ses œuvres Petit organon pour le théâtre et L'Achat du cuivre, les deux aux éditions de L'Arche.

Tableau 1 : Galileo Galilei, professeur de mathématique à Padoue, veut démontrer le nouveau système du monde de Copernic.

 

Personnages présents dans le Tableau 1 : Galileo Galilei, professeur de mathématique (université) à Padoue, il précise qu'il a « quarante six ans » (haut p. 22), Andréa Sarti, jeune garçon, fils de Madame Sarti, gouvernante de Galilée, Madame Sarti, gouvernante de Galilée, Ludovico Marsili, jeune homme riche, étudiant avec « lettre de recommandation » (haut p. 16), il apporte à Galilée, « un drôle de tube qu'ils vendent à Amsterdam » (haut p. 16), Monsieur Priuli, Curateur de l'Université de Padoue. Lieu : "modeste cabinet de travail" de Galilée en 1609 dans une maison présentée comme « un bouge. ». Temporalité : « En l'an de grâce seize cent neuf à Padoue » (haut p. 7). Action : leçon d'astronomie donnée par Galileo Galilei, professeur de mathématiques à Padoue au jeune Andréa : il "veut démontrer le nouveau système du monde de Copernic" (p. 7, haut) au jeune Andrea Sarti, fils de sa gouvernante. La scène se déroule le matin – "c'est le matin" (p. 7).

 

Mais ce n'est pas un matin comme les autres et Galilée n'est pas un professeur comme ses autres confrères. C'est un matin qui se lève sur un monde nouveau, celui de la révolution astronomique qui a chassé notre Terre du centre du monde. Matin nouveau pour un Monde nouveau, celui de la Révolution astronomique des Modernes (Copernic, Kepler, Galilée). Monde nouveau qui va renvoyer définitivement dans les ténèbres l'Ancien Monde, celui de Ptolémée et des Anciens. Ce lever de soleil c'est donc le lever de soleil de la raison. On commence par une leçon d'astronomie pour passer du monde clos et fini des Anciens – monde où on se sent à l'étroit et monde immobile –, pour entrer dans un nouveau monde, monde ouvert et infini (Cf. Koyré : Du monde clos à l'univers infini), où la Terre se meut autour du Soleil. Conséquence : "l'ancien temps est passé, voici un temps nouveau" (bas p. 9) Comparaison explicite de la découverte astronomique à la découverte géographique :"nous laissons les astres en suspens dans l'espace, sans soutien ils gagnent le large, comme nos bateaux sans soutien au grand large" (bas p. 10). Cette conquête du mouvement est une conquête de la liberté "et la terre roule joyeusement autour du soleil". Blancheur et joie de ce premier matin du monde. Éclate en même temps un hymne à la joie de la découverte et un hymne à la joie de la conquête. Savoir source désormais du pouvoir. Les hommes, nouveaux savants et nouveaux navigateurs "gagnent le large, le grand large" (bas p. 8), victoire du mouvement sur l'immobilité, de l'ouverture sur la clôture. D'où la joie de Galilée en découvreur et inventeur de ce nouveau monde et surtout en "explorateur des causes de toutes choses" (p. 9).

Conquête du savoir et conquête de la liberté se rejoignent ici fort heureusement. Matin d'un nouveau monde et d'une nouvelle innocence ; la blancheur de ce jour n'ayant d'égale que celle du lait offert par Andréa à Galilée. Présence conjointe des nourritures spirituelles, les livres, et des nourritures terrestres, le « verre de lait, le petit pain ». Les livres doivent rester ouverts ("mais ne ferme aucun livre") et les nourritures terrestres consommées : "il faut boire votre lait."). Cette leçon d'astronomie du maître à son jeune élève Andréa met l'accent sur plusieurs points décisifs, après avoir montré la clôture du monde de Ptolémée au travers du maniement d'un astrolabe : « c'est beau. Mais nous sommes si à l'étroit » (p. 8) – sous-entendu sur la petite terre des Anciens – et annoncé avoir pris le « grand large » grâce à l'Astronomie nouvelle des Modernes : 1) l'agrandissement considérable du Nouveau Monde des Modernes par rapport à la finitude et l'étroitesse du Monde des Anciens, 2) d'un côté "des murs, des sphères et l'immobilité (bas p. 8), de l'autre "la terre roule joyeusement autour du soleil" (p. 10) : nouvelle échelle du monde car ce qui était tenu pour grand devient petit :"le grand océan redouté devient une flaque d'eau." (p. 9), enfin et surtout, fin du géocentrisme et affirmation de l’héliocentrisme, 3) "la terre roule joyeusement autour du soleil" ; conséquence : "l'univers a perdu son centre et, au matin il en avait d'innombrables." (bas p. 10) La leçon d'astronomie se mue finalement en une poésie lyrique et se clôt même sur une envolée lyrique pour célébrer "le tôt matin du commencement" du monde nouveau, (haut p. 11).

La leçon d’astronomie est couplée à une leçon d'épistémologie : la croyance a laissé place au doute qui "congédie les vérités les plus fêtées", résultat "ce dont on ne doutait jamais, maintenant on en doute" (haut p. 10) ; la croyance ne laisse place au savoir que parce que le doute s'est installé. Doute positif et non négatif qui procède d'un renversement complet de perspective et qui a mis cul par dessus tête les vérités anciennes : "or voici qu'on dit désormais : puisqu'il en est ainsi, qu'il n'en soit plus ainsi." (haut p. 9) La croyance est signe de paresse et de peur ; le doute expression d'audace et de courage. Aussi la recherche d'un savoir libérateur, appuyé sur un doute audacieux qui rend entreprenant est-il expressément rapproché et comparé à la navigation et aux voyages de découvertes. Lire p. 9 : "sur notre vieux continent une rumeur est née (…) le grand océan redouté est une flaque d 'eau." (p. 9) Savant et marin, mêmes types d'hommes conquérants et aventureux. Rapprochant la conquête du nouveau monde astronomique de celle du nouveau monde géographique Galilée, qui a parcouru les quais de l'arsenal de Venise, dit "Il me plaît de penser que tout a commencé avec des bateaux." (haut p. 9). Tout a commencé avec des bateaux car, comme l'a montré Hegel, dès sa Première Philosophie de l'Esprit, le bateau est l'invention technique spirituelle par excellence : construire un bateau, quitter la terre et partir sur la mer, c'est affronter l'inconnu en s'en remettant à l'œuvre de ses mains, œuvre à laquelle l'homme confie sa vie pour trouver du nouveau. Le moteur de cette entreprise, la source de cette quête, c'est « le grand désir advenu d'explorer les causes de toutes choses. » (milieu p. 9) Mise en évidence du principe de raison : rien n'est sans raison. Joie de chercher et de trouver leur cause ou raison, joies plurielles et « chaque jour connaît sa découverte », découvertes qui sont en nombre indéfini car la recherche de connaissances est un recherche interminable : « et ainsi toujours il y a de quoi faire pour les générations nouvelles » (bas p. 9). Résultat le savant, et sans doute le plus grand homme de son temps qu'est Galilée, ce dont il a conscience comme le prouve le dialogue avec Mr Priuli, le Curateur de l'Université de Padoue – ce grand homme ne peut être qu'insatisfait de son savoir présent et ceci quelle que soit l'importance de ses découvertes. Insatisfait parce qu'il n'a pas le loisir de se consacrer pleinement à ses recherches : « J'enseigne, oui, j'enseigne, et quand puis-je apprendre » (bas p. 17). D'autant plus leçon épistémologique prémonitoire – touchant l'Affaire Galilée et sa condamnation – que le temps de la découverte ne recoupe pas celui de la preuve et encore moins celui de son acceptation. Notable différence entre le physicien et le mathématicien : « nous physiciens, ne pouvons toujours pas démontrer ce que nous tenons pour vrai. Même la théorie du grand Copernic n'est pas encore démontrée. » (p. 22 bas) La science physique est de nature progressive mais pour éprouver ses preuves elle ne peut pas se passer d'instrumentation. D'où la leçon épistémologique de l'invention de la lunette astronomique. « Une science a l'âge de ses instruments », dira Bachelard, aussi la physique céleste mesure-t-elle ses progrès en fonction de la puissance de ses télescopes.

Encore faut-il savoir passer de la lunette de marine des Hollandais autélescope et pour cela faire un montage calculé du premier instrument de la connaissance scientifique moderne. Grâce à cette lunette Galilée, comme il l'explique à Andréa, va pouvoir passer de l’hypothèse à la loi scientifique par le biais de preuves matérielles. Au passage il annonce en bon physico-mathématicien le principe d'économie, principe d'économie propre à la science moderne : « Beaucoup de lois pour expliquer peu de choses (sous-entendu dans la physique des Anciens…) là où la nouvelle hypothèse avec peu de lois explique beaucoup de choses » (p. 23). C'est donc bien Galilée qui, selon la formule de Georges Canguilhem, « invente l'usage théorique de l'invention technique qu'est primitivement le télescope » (p. 23).

Mais si la révolution du savoir théorique est inséparable d'une révolution technique une révolution scientifique et épistémologique est inséparable d'une prochaine révolution idéologique et politique laquelle intéresse au premier chef Brecht. Pourquoi cela ? Parce que l'homme a retrouvé sa liberté : « car tout bouge, mon ami. » (haut p. 9) L'immobilité de la terre et celle du savoir affirmant cette immobilité ne sont plus d'actualité. La science nouvelle est au diapason de ce qu'elle observe et étudie ; désormais « Tout bouge », « la terre roule joyeusement » et ces objets d'étude en mouvement vont de pair avec une science elle-même en mouvement. Mais, lecture socio-historique de Brecht , cette mise en mouvement du savoir sous l'effet de la révolution copernicienne provoque une révolution idéologique affectant l'ensemble des hommes : « Le pape, les cardinaux, les princes, les savants, les capitaines, les marchands, les poissonnières et les écoliers », immobiles au propre et au figuré, sont saisis et emportés par ce mouvement de révolution des astres qui est aussi une révolution des modes de pensée. Le grand vent révolutionnaire de l'esprit scientifique met joyeusement au jour des vérités que les hommes n'osaient pas voir. D'où l'optimisme conquérant du vrai et gai savoir projetant que la science sera bientôt l'affaire de tous les hommes : « Je prédis que de notre vivant on parlera d'astronomie sur les marchés » (p. 20). Galilée, emporté par son enthousiasme libérateur allant même jusqu'à prédire que « même les fils des poissonnières se rendront en courant dans les écoles » (p. 10). Bref la science amènera une ère nouvelle métamorphosant la douleur de vivre en bonheur de vivre : monde où « c'est un plaisir que de vivre » , monde ouvert à tous et pour tous. En lieu et place d'une culture élitiste et mondaine, réservée à quelques happy few, culture faisant une place congrue et ridicule aux sciences reconnues toutefois nécessaires (« Tout le monde aujourd'hui met de la science dans son vin, vous savez » Ludovico, p. 16 bas), place désormais à une authentique culture technique, celle par exemple des gens des bâtiments et des arsenaux de Venise, gens qui adoptent des mécaniques pour « déplacer des blocs de granit, grâce à un agencement nouveau et plus efficaces des cordages » (sous-entendu cordages employés pour les déplacer.)

Le temps nouveau actuel est donc celui de l'émancipation intellectuelle de tous les hommes en tant qu'ils sont également doués de raison. Mais cette leçon sociale et sociologique émancipatrice se clôt sur un rappel des dures nécessités matérielles qui s'imposent présentement au savant lui-même. Galilée, professeur en titre et en fait, ayant des émoluments publics et privés, Galilée scientifique et technicien reconnu n'échappe pas à la difficulté quotidienne de bien gagner sa vie et… comme nous montre ce Tableau, il a bien du mal à échapper aux créanciers qui le poursuivent. Leçon de sociologie qui est également une leçon d'économie : le Curateur, Monsieur Priuli, explique à Galilée qu'il ne peut pas appuyer sa requête d'augmenter à mille écus son salaire car lui dit-il : « Vous savez, les cours de mathématique, c'est ainsi, ne suscitent pas l'affluence à l'université. La mathématique est pour ainsi dire un art peu lucratif. » Il est parfaitement clair – pour Brecht du moins – que hier comme aujourd’hui, en raison du capitalisme dominant, le savoir est un produit qui doit être profitable et rentable pour être reconnu et agréé. La leçon du curateur est donc toujours d'actualité : « donnez des leçons particulières », sous-entendu faciles à décrocher en raison de votre renommée, pour honorer vos créanciers. Leçon économique au passage : le savoir et la science développent des biens marchands identiques aux autres biens, tout s'achète et tout se vend. En conséquence pas de salut hors du salut individuel où chacun gagne selon sa propre dépense d'énergie. Tout se vend et tout s'achète désormais en fonction de l'offre et de la demande « ne vaut tant que ce qui rapporte tant » (p. 19). Seconde leçon du Curateur à Galilée : Exploitez donc vos talents en tenant compte des besoins et attentes de ceux qui peuvent payer. En bref, soyez un inventeur, mais un inventeur de choses utiles : « et pour ce qui est de l'aspect matériel : faites donc encore à l'occasion quelque chose d'aussi joli que votre magnifique compas de proportion. » (milieu p. 21) Galilée ayant bien entendu la leçon du curateur se dit pour finir que son invention récente de la lunette – incomparable en puissance et précision avec celle des Hollandais, lui « rapportera cinq cents écus » (bas p. 23, derniers mots de Galilée). Notation pratique bien venue et bien sentie ; au passage on notera que le monde économique est toujours identique et égal à lui-même : tout se vend et s'achète selon la loi de l'offre et de la demande… rien de nouveau sous l'or du soleil du grand capital !

Cette notation annonce le tableau suivant qui nous donnera une tout autre leçon. Mais avant de quitter ce Premier Tableau, on notera que plane et pèse déjà l'ombre portée de l'obscurantisme, ombre portée qui est celle l’Église catholique déclenchant « l'Affaire Galilée » et le menaçant de mort. La discussion avec Madame Sarti, et surtout celle avec Monsieur Priuli, le curateur de l'académie de Venise, nous rappellent que l'Ancien Monde n'est pas près de disparaître et de laisser la place libre, comme par enchantement – sous l'effet de la révolution astronomique – au Nouveau monde du savoir scientifique émancipateur et libérateur. En effet l’Église veille à garder son pouvoir, à préserver ses intérêts et à sauver ses dogmes. Certes Padoue, en la personne de son curateur de l'université, se vante qu'elle ne « paye pas autant que payent certains princes », mais elle garantit la liberté de la recherche. Mais non seulement cette République n'est pas toute l'Italie mais encore et surtout elle a livré Giordano Bruno à Rome… Les flammes du bûcher de Giordano Bruno (brûlé vif en 1600) à Rome teintent donc de façon sanglante le superbe lever de soleil de la révolution astronomique… Mais Giordano Bruno n'est pas Galilée. Giordano Bruno (1548-1600), un dominicain hétérodoxe, n'est pas un scientifique mais un philosophe. Il ne se contente pas dans son œuvre de critiquer la cosmologie traditionnelle et de défendre le système de Copernic, il construit une philosophie panthéiste hétérodoxe (annonçant celle de Spinoza). Sa théorie de l'infinité cosmique ne repose sur aucune base ou donnée scientifique. Le Galilée de Brecht profère des propos idéologiques sur l'égalité des hommes et sur le progrès de l'humanité, sur l'absence de dieu et sur les cieux qui sont vides, qui n’ont aucun fondement historique dans la vie et l'œuvre de Galilée. L'homme Galilée, le scientifique historique Galilée, était indifférent aux questions sociales et politiques, et en matière de recherche intellectuelle il prônait seulement la séparation du domaine de la recherche théologique de celui de la recherche scientifique. Brecht ne pouvait pas ignorer les libertés qu'il prenait avec l'histoire effective des deux « affaires Galilée » mais il réécrit et manipule cette histoire à des fins idéologiques et politiques par trop évidentes. Galilée doit être un libérateur bien-pensant et donc marxiste ! Le curateur, lui, est fondé à rappeler une vérité historique : la liberté de recherche est inséparable des autres libertés et en particulier de la liberté de commercer. Et donc on ne peut pas séparer le libéralisme économique et le libéralisme politique ou intellectuel… « Ne méprisez pas le commerce, monsieur Galilée. Personne ici ne souffrirait que votre travail soit troublé si peu que ce soit, que des gens incompétents vous créent des difficultés » (haut p. 21). Brecht fait critiquer cette vision quelque peu simpliste et optimiste du libéralisme en soulignant que le pouvoir établi paie les services des savants aux moindres coûts pour établir et défendre ses propres intérêts : « libre commerce ; libre recherche libre commerce avec la recherche n'est-ce pas » (haut p. 20). Entendons ou traduisons : c'est l’État, et donc le grand capital qui décide des enveloppes des budgets de recherche et les oriente en vue prioritairement de la recherche militaire. Protéger la recherche, comme le proclame ici Galilée, est donc : « une bonne affaire ». Et il précise protéger la liberté de pensée est pour vous une bonne affaire, n'est-ce pas, en rappelant qu'ailleurs l'Inquisition règne et brûle, vous obtenez ici à bon marché de bons professeurs. Traduisons : pour les libéraux, la recherche scientifique est un travail comme les autres, la force de travail intellectuel, une force parmi d'autres et donc le capital intellectuel un capital parmi d'autres qu'il faut savoir faire fructifier et utiliser. Tout s'achète et tout se vend y compris le savoir et « pour le savoir que vous vendez vous ne pouvez demander qu'autant que cela rapporte à qui vous l'achète ». Or constat cruel de Priuli : la mathématique en tant que telle et à elle seule rapporte peu à l’État. Conclusion sans appel : « Votre discipline est votre malheur, monsieur Galilée » (haut p. 20). Bref, la valeur économique est la valeur dominante à laquelle nul ne saurait échapper !

Tableau 2 : Galilée remet à la République de Venise une nouvelle invention. (sous-entendu : sa lunette astronomique)

Scène d'extérieur et plus d'intérieur. Passage du cabinet de Galilée aux quais du « grand arsenal de Venise, près du port » (p. 24). Personnages présents, outre Galileo Galilei, « Sagredo, ami de Galilée » et « Virginia Galilei, fille de Galilée, âgée de quinze ans » (p. 24), « Federzoni le polisseur des lentilles », qui a permis la transformation d'une lunette de marine en lunette astronomique (p. 24), le curateur de l'université, Priuli, le Doge de Venise en personne et ses conseillers, et Ludovico, le riche étudiant prenant des cours auprès du maître… et s'occupant de sa fille Virginia… Action : présentation officielle de « la lunette ou télescope » de Galilée.

 

On assiste à une cérémonie officielle qui tient lieu à la fois de festival politico-mondain et de salon scientifique en plein air. Cette présentation de la lunette astronomique de Galilée au doge de Venise est montée comme une scène de théâtre sur le théâtre où l'inventeur qui a besoin d'argent (rappel de la fin du Tableau précédent : « Cela nous rapportera cinq cents écus » (bas p. 23) se présente en VRP d'une trouvaille technique en faisant expressément commerce de son savoir, point souligné par Brecht en préambule ou prologue : « Ce qui fait un grand homme n'est pas toujours grand / Et Galilée était gourmand / » (haut p. 24). Dans la première scène ou plus exactement dans le premier Tableau : rire joyeux de Galilée, dans le second Tableau ricanement en sourdine de Galileo Galilei et de Sagredo lors de la présentation de ladite lunette. Galilée nous est donné ici en universitaire se muant en publicitaire des retombées de sa recherche scientifique. Le boniment du publicitaire se développe en trois points : 1) le scientifique est aux ordres du pouvoir politique qui le rétribue, il est à la fois chargé de fonctions purement théoriques « en tant que professeur de mathématique à l'université de Padoue » et de fonctions techniques « en tant que directeur du grand arsenal de Venise » (p. 24) 2), le savant doué d'ingenium doit être ingénieux en matière de recherches appliquées : aussi « Galilée a toujours considéré qu'il était de son devoir, non seulement de satisfaire à sa charge professorale mais encore de procurer par des inventions utiles des avantages exceptionnels à la République de Venise » 3) le scientifique doit savoir faire la publicité de ses découvertes en se mettant en avant ici, ce qu'il fait ce jour, en monnayant son invention et en faisant monter le prix de son invention. Lire : « Ma lunette ou télescope, fabriqué selon les plus hauts principes scientifiques et chrétiens (…) fruit de la recherche patiente de dix-sept années de votre humble serviteur » (bas p. 24). Notons au passage la flagornerie du bonimenteur sûr de lui qui emballe sa découverte d'un papier de couverture idéologique plaisant et idoine : « télescope fabriqué selon les plus hauts principes scientifiques et chrétiens ». Point important, décisif même pour Brecht car la domination impérialiste pour un marxiste de bonne confession comme lui est l'alliance du sabre et du goupillon. Or le télescope est un instrument d'observation fort utile en temps de guerre comme va l'expliquer le Curateur de l'Université au Doge de Venise. Son discours montre l'intrication du pouvoir politique et du savoir scientifique, le second étant aux ordres du premier. « Un savant de renommée mondiale vous remet ici, à vous et à vous seul, un tube hautement commercialisable afin que vous le fabriquiez et que vous lanciez sur le marché tout comme il vous plaira. » Point important il n'y a pas de propriété intellectuelle à la Renaissance et du même coup Galilée est obligé de céder son invention : « vous remettre un instrument absolument nouveau. » Nécessité fait loi : il le remet au plus proche et plus puissant des acquéreurs ! C'est la puissance instituée la République de Venise, via le ici le Doge en exercice, qui a le monopole des inventions modernes décisives et qui du même coup contrôle entièrement et à ses fins le marché des machines militaires. Le Curateur, homme intelligent et habile, souligne immédiatement les retombées positives évidentes de l'acquisition d'un tel télescope utilisé par les officiers d'une marine de guerre. « Au moyen de cet instrument nous pourrons en temps de guerre reconnaître le nombre et le genre des bateaux de l'ennemi deux bonnes heures avant qu'il puisse le faire des nôtres » (p. 25). Le Doge, le responsable politique en chef, n'est pas dupe du marchandage touchant l'acquisition de cette invention, marchandage opéré entre le curateur et Galilée. Galilée, lui, ne pense qu'à la somme d'argent que lui offre cette découverte et il met la somme en avant : « Ah oui bien sûr, les cinq cents écus, êtes-vous satisfait, excellence ? » (p. 27). Il était au courant du prétexte dans tous les sens du terme ! Le Curateur et le Doge savent qu'on n'attache pas un chien avec des saucisses… On donnera donc au savant de quoi vivre et poursuivre ses travaux mais sans plus… car tout se paie d'un effort qu'il faut maintenir et entretenir. Le curateur, taxé de pingre par son maître alors qu'il remplit la fonction de son titre, (cura = soin) prend soin des finances de son université et réplique : « D'un autre côté, où serait sans cela l'aiguillon, monsieur Galilée ? » (haut 27). Mais cette scène peut être lue et déchiffrée au second degré à plusieurs titres. Non seulement la remise de « la lunette ou télescope » est présentée ouvertement comme une scène de théâtre de Cour, scène déguisée et montée en théâtre populaire, mais c'est une scène à deux voix car pendant la présentation officielle de son instrument Galilée bavarde à voix basse avec son ami Sagredo.

Leur discussion met en balance les bénéfices financiers de la lunette avec ses bénéfices pour la recherche scientifique. Or les seconds – on change de valeurs et d'instruments d'évaluation – sont incomparables avec les premiers. Galilée, à voix basse : « Ces gens-là s'imaginent avoir reçu un joujou qui va leur rapporter mais c'est bien davantage. La nuit dernière j'ai pointé cette lunette en direction de la lune. » (p. 25) Scène de théâtre populaire : les conseillers craignent les voyeurs observant « la lune » de leurs épouses : « On voit trop bien avec cette chose. Je vais devoir dire à ces dames que le bain sur la terrasse, ça n'est plus possible. » (p. 26 haut). Suit alors l'annonce à Sagredo, et à voix basse, de ce qu'il a vu le premier et pour la première fois : « Elle (la lune) ne brille pas elle-même. » (haut p. 26) Nous comprenons, nous, éclairés par l'enseignement copernicien : elle est éclairée par le soleil. Idem pour la voie lactée : « Sais-tu de quoi est faite la voie lactée ? » (Galilée à Sagredo, p. 26 milieu). Elle est constituée d'une myriade d'étoiles… Galilée n'est pas très prolixe mais la scène est assez claire en ce qu'elle souligne que Galilée n'est pas un simple plagiaire de quelques artisans hollandais. Non seulement ce Tableau, comme le précédent et le suivant, souligne qu'il a amélioré par des calculs d'optique, et par l'appel à de bons techniciens, la lunette de marine qu'il avait acquise, mais surtout et principalement, il a l'idée géniale de tourner le télescope qu'il vient de construire vers le ciel pour interroger l'univers et tester certaines hypothèses. Ici le texte de Brecht est conforme à la vérité historique – d'où la nécessité de ce Tableau – car la présentation de la lunette astronomique a eu lieu le 21 août 1609 devant les sénateurs de Venise et cette invention les a émerveillés. Brecht est donc malicieusement autorisé à écrire : « Voici sans tambour ni trompette / La vérité sur la lunette /. » Et surtout – ce qui explique le Tableau de Brecht – elle a provoqué, par delà un triomphe auprès du Sénat vénitien, la gloire populaire de Galilée. Il sera nomme professeur à vie et son traitement sera doublé !

Tableau 3 : 10 janvier 1610. Au moyen de sa lunette, Galilée découvre dans le ciel des phénomènes qui confirment le système de Copernic. Averti par son ami des conséquences possibles de ses recherches, Galilée témoigne de sa foi en la raison humaine.

 

                                          « Le dix janvier seize cent dix, Galileo Galilei

                                          Voit que le ciel est aboli. 10 janvier 1610. »

 

Personnages : Galilée et Sagredo. Puis Madame Sarti et Virginia. Lieu : scène d'intérieur : « le cabinet de travail de Galilée à Padoue » . Date : « nuit du 16.01.1610. » Action : Nuit occupée à des observations astronomiques et aux discussions qu'elles entraînent…et… à la lettre adressée au Duc Médicis de Florence. Au matin, présence de Madame Sarti et de Virginia Galilée.

 

Ce Tableau nous présente une nuit mémorable. Cette fois-ci il ne s'agit plus d'une leçon d'astronomie donnée à un jeune adolescent mais de la relation d'une découverte astronomique mémorable. Découverte débouchant sur la rédaction du Sidereus Nuncius, Le Messager céleste. Dans ce tableau, Brecht serre de près le texte de Galilée et nous rappelle – caractère didactique de son Théâtre – comment Galilée a déduit de ses observations – par voie de raisonnement – que la « la lune peut être une terre avec des montagnes et des vallées et la terre peut être une étoile. » (haut p. 29) Et « quand le soleil monte dans le ciel la partie éclairée des montagnes augmente tandis que diminuent les taches sombres dans les vallées. Ceci parce que ces deux astres sont illuminés par le soleil, c'est pourquoi ils sont lumineux. » (p. 29 milieu). Galilée prétend même calculer la hauteur desdites montagnes lunaires. Cette découverte ruine définitivement le Traité du ciel d'Aristote qui affirmait une différence de nature entre la lune et la terre pour ce qui est des deux corps en question. Affirmation révolutionnaire de Galilée : « Il n'y a pas de différence entre le ciel et la terre. » (bas p. 29). Et donc pas de différence entre la lune et la terre… Selon le texte, Galilée a parfaitement conscience de la révolution qu'il est en train d'opérer puisqu'il dit et écrit : « Aujourd'hui, dix janvier 1610, l'humanité inscrit dans son journal : ciel aboli. « (bas p. 29) Entendez que c'en est fini de la sphère des fixes des Anciens, de la voûte de cristal qui enserrait et enfermait l’ensemble des planètes et notre terre, chacune de ces planètes étant sous cette voûte de sa course sur son cercle. Le même Tableau précise que ce que le télescope réduit en grandeur il le multiplie en nombre : Lire, bas p. 32 : « je vais maintenant te présenter un de ces brouillards de la voie lactée (…) rien que dans la constellation d'Orion, il y a cinq cents étoiles fixes. » (bas p. 32) Enfin, troisième découverte : la découverte des satellites de Jupiter (p. 33 : « Je les ai vus lundi mais je n'ai pas pris particulièrement note de leurs positions », découverte qui confirme la vérité du système de Copernic. Lire in G. Canguilhem. Ces découvertes vont être publiées dans Sidereus Nuncius qui va paraître le 12 mars 1610. On notera que dans cette découverte le raisonnement et les mathématiques jouent un rôle essentiel et décisif : « Nous devons calculer quels mouvements elles ont pu faire tout excités ils se mettent au travail. » (p. 33) C'est donc bien l'intelligible qui soutient le sensible et c'est la raison qui dirige et anime le regard de l'observateur. La découverte débouche sur un cri de victoire (la victoire copernicienne…). Qui est bien évidemment un cri de victoire du savoir venant à bout de l'ignorance. Corps et parole sont délivrés de l'emprisonnement scolastique.

Mais cette nuit de découverte historique va être assombrie par deux interventions très différentes mais qui éclairent le personnage de Galilée. Première intervention, celle du Curateur de l'Université qui vient reprocher à Galilée d'être un plagiaire infect qui l'a trompé et ridiculisé : « Cette invention de vous, que vous présentiez comme le fruit de dix-sept années de recherche, savez-vous qu'on peut l'acheter à tous les coins de rue en Italie pour quelques écus ? (…) Laissez-moi vous dire que la découverte que j'ai faite me suffit : c'est moi l'homme qui, pour cette camelote, ai fait doubler le salaire de monsieur Galilée » (p. 30). La réponse de Galilée est symptomatique de l'esprit d'ingénieur et pas seulement d'astronome de Galilée. Le curateur se plaçant sur le terrain solide des retombées positives des sciences appliquées, il accepte à son tour de se placer sur ce terrain et il signale avant Auguste Comte que les spéculations les plus abstraites des astronomes sont fort utiles aux navigateurs. Lire p. 31 : « Pas si vite Priuli… De nouvelles cartes du ciel pourraient alors faire économiser à la navigation, des millions d'écus, Priuli » (p. 31). Les cartes du ciel et les cartes marines procèdent d'une même connaissance physico-mathématique du monde. Il n'y a pas de différence de nature entre les voies maritimes et les trajectoires spatiales. Unité et identité de l'univers donc. On notera que le curateur a l'esprit borné et qu'il en reste à l'obtention d'instruments immédiatement utilisables. Seconde intervention, celle de son ami Sagredo, homme intelligent qui a saisi l'importance des « découvertes bouleversantes touchant l'univers des astres. » Mais il tremble, lui, à l'idée que « ce puisse être la vérité » (p. 34). Sagredo en effet mesure les conséquences philosophiques de ces découvertes qui détruisent le cosmos aristotélicien et la représentation du monde des chrétiens. Le cri de joie l'inquiète et il lui oppose un cri de peur : « Dieu ! Où est Dieu ? » (bas p. 34), sous-entendu dans ton système du monde ? À cette question philosophique Galilée répond : « En nous ou nulle part » (haut p. 35). Et Sagredo ajoute en criant : « Comme l'a dit celui qu'on a brûlé » (haut p. 35). Il est clair que la science copernicienne et galiléenne se passe de Dieu pour expliquer les mouvements naturels y compris ceux des astres et ceci suffit pour constituer un crime de lèse majesté divine aux yeux des théologiens.

Or les théologiens de cette époque et de cette cité ne se désintéressent pas, eux, de ce qu’avancent les physico-mathématiciens ; convoquant l'image de Giordano Bruno condamné au bûcher, Sagredo voit déjà son ami mort : « Tout à l'heure quand je t'ai vu à la lunette regarder ces nouvelles étoiles, j'ai cru te voir sur le bûcher » (p. 41). Il le met donc ouvertement et précisément en garde contre les dangers qui le menacent s'il décide, comme il en a l'intention, d'aller à la Cour de Florence : « J'aime la science, mais toi plus encore mon ami. Ne va pas à Florence Galilée. » Galilée lui répond sur un tout autre registre que celui de l'amitié et de la prudence ; le registre de la foi en la raison qui n'est autre pour lui que la foi en l'homme. Il a déjà dit à Sagredo, lui objectant que les théologiens n'entendent pas les raisons des scientifiques – raison pour laquelle ils ont brûlé Giordano Bruno – : « Vois, Sagredo ! Je crois en l'homme et cela signifie que je crois en sa raison ! » Et il ajoute « Sans cette croyance je n'aurais pas la force de me lever de mon lit le matin » (p. 35 milieu). Cette raison il l'estime – comme Descartes – comme étant non seulement naturelle mais également partagée chez les hommes car selon lui tous les hommes sont non seulement capables d'entendre raison « mais surtout ils se laissent convaincre que par des raisons ». Le test de cette égalité de raison entre les hommes et de cet amour de la raison c'est précisément que les hommes ne se laissent convaincre que par des raisons, la lumière naturelle de la raison finira donc par éclairer le monde. L'optimisme rationaliste finira donc par triompher ; et la raison finira par avoir raison ! Et, ultime argument, ce triomphe sera d'autant plus inévitable qu'il est joyeux car l'homme étant un être pensant les plaisirs de la recherche sont les plus forts qui soient « penser est un est un des plus grands divertissements de l'espèce humaine ».

Mais Sagredo est là pour rappeler son ami à l'ordre de la dure réalité. À l'optimisme de principe il oppose un pessimisme éprouvé ; à l’audace du chercheur, la prudence de l'homme d'expérience. Pour lui l'homme n'est ni un animal rationnel ni un animal raisonnable. Mais un animal intéressé et du même coup dangereux pour ses congénères ! L'homme est un animal rusé et dangereux qui se sert de son savoir pour assurer son pouvoir. Or par son savoir astronomique Galilée modifie l'équilibre existant des savoirs et donc des pouvoirs. Raison pour laquelle il voit son ami « engagé dans un chemin terrible » (p. 40). Le chemin de la vérité en question ne peut que mener l’homme à sa perte car, comme dit la sagesse populaire « Toute vérité n'est pas bonne à dire. » Ne pas oublier ce principe : la vérité est insupportable aux puissants ! Ni Sagredo ni Galilée ne desserreront les liens entre savoir et pouvoir. Pendant ce temps la terre continue à tourner et les femmes d'aller à la messe…

Tableau 4 : Galilée a troqué la République de Venise contre la Cour de Florence. Ses découvertes dues à sa lunette se heurtent à l'incrédulité des savants florentins.

 

                                      L'ordre ancien dit : je suis ce que toujours j'étais.

                                      Le nouveau dit : si tu n'es plus bon disparais.

 

Personnages : Madame Sarti et son fils Andréa Sarti, Cosme de Médicis et le maréchal de la Cour de Florence, les messieurs, le théologien, le mathématicien, le philosophe, Galilée, Federzoni, une dame d'honneur d'un certain âge, une jeune d'âme d'honneur. Lieu : la maison de Galilée.

 

La transition entre le Tableau 3 et le Tableau 4 a été assurée et préparée par la lettre adressée au Grand-Duc de Florence, âgé de neuf ans, (p. 38), lettre qu'il finit d'écrire à la fin du Tableau 3 et la dernière p. de cette lettre a été projetée sur un rideau à la fin de ce Tableau 3. La pièce prend ici un nouveau départ sur le mode comico-tragique. En nous donnant à entendre et à voir "l'incrédulité des savants florentins" refusant de voir les découvertes de Galilée et surtout refusant d'entendre et de comprendre la démarche de la science nouvelle qui a permis ses découvertes. Galilée a "troqué" – il s'agit bien là d'un calcul intéressé et intéressant – l'offrande de sa découverte. Les planètes deviennent des Planètes Médicéennes – glorification du nom sublime des Médicis - contre "une liberté de temps," ("j'aurai le temps, le temps, le temps, le temps, le temps") lui permettant d'établir les preuves dont il a besoin pour ses découvertes et poursuivre ses recherches en recevant des émoluments lui permettant de se "remplir l'estomac." (p. 39). Les deux vers placés en tête du Tableau 4 annoncent la déflagration qui va se produire. Relire : "L'ordre ancien dit je suis ce que toujours j'étais. Le nouveau dit : si tu n'es plus bon disparais. '' Ces deux vers résument clairement la situation présente. Et c'est donc ici que la pièce va se nouer : le savant a préféré la sécurité apparente et illusoire du chercheur et de ses recherches à la liberté effective et républicaine de la recherche. Le changement de ville est un changement politique : on passe de la République de Venise à la Florence du Grand Duc

La situation matérielle de Galilée s'est améliorée mais il a semble-t-il perdu en véritable reconnaissance si on en croit la bonne madame Sarti : "On n'en finit plus de se courber et de lécher les bottes (…) et tout cela pour rien !" D'où l'importance de la visite du Grand Duc se rendant dans le cabinet de Galilée pour le rencontrer accompagné de savants de la cour. De façon prémonitoire Madame Sarti, connaissant et exprimant les résistances de l’idéologie dominante, c'est-à-dire celles de la scolastique, à toute nouveauté dérangeante prédit : "La grande visite d'aujourd'hui nous tournera en ridicule." La scène se déploie en fait sur le registre de la comédie et même du grotesque. Stupeur : la figure du pouvoir est celle d'un enfant de neuf ans qui trépigne pour découvrir le nouveau joujou qu’est la lunette astronomique ("je veux voir la lunette…") et se bat comme un chiffonnier avec Andréa autour de deux maquettes en bois des systèmes du monde rivaux (significativement dans la bagarre c’est celui de Ptolémée qui se trouve brisé… p. 46) et qui ne comprend rien ni au discours de Galilée ni à la dispute qui l'oppose aux professeurs de l'université. Le différend entre les deux enfants n'est pas indifférent. Cosme ne parvenant pas à s'entendre avec Andréa, leur prise de contact dégénère en violence ouverte. On a d'un côté Andréa qui singe son maître ("très à la manière de son professeur" bas p. 43) il veut avoir raison de Cosme à tout prix (anticipant l'attitude des son maître Galilée ..) et de l'autre côté, Cosme, qui se réfugie derrière la politesse, une des conditions de l’autorité politique, et qui refuse de remettre en cause le savoir qu'on lui a appris (attitude qui sera finalement la sienne…).

L’entrée des hauts personnages de la Cour témoigne de la collusion du pouvoir temporel et spirituel… Le maréchal de la Cour est accompagné du théologien de la Cour… et pas seulement du philosophe ! Il ne faut pas oublier que pour Brecht l’Église représente le pouvoir en place : "l’Église ici n'apparaît pas comme l'incarnation de la religion, ni même comme le dépositaire du pouvoir spirituel elle est en fait la personnification du pouvoir temporel." (Bernard Dort) Ce pouvoir il tient à la l'installation et à la permanence dudit pouvoir : l'ordre établi depuis des siècles refuse naturellement l'ordre nouveau… Le "Vieux monde " résiste naturellement à l'entrée en scène du "Nouveau monde." Les Messieurs qui montent dans le Cabinet de Galilée insistent naturellement sur la solidité du Vieux monde, sa force reposant sur sa stabilité : "Tout est en bon ordre" (bas p. 45) aussi affirment-ils à propos des rumeurs de peste en ville : "Non, non, Tout est en bon ordre" répètent-ils, ceci sans doute comme pour se persuader de cette pseudo-vérité bientôt démentie dans et par les faits. Bref, qu'il s'agisse d’épidémiologie, d'astrologie, de politologie ou de théologie…tout va bien puisque rien ne bouge ! Faisons donc confiance à l'ordre du savoir établi. Comprenons : l'ordre des choses est immuable et donc à quoi bon le remettre en question ! L'entrevue entre le savant-révolutionnaire qu'est Galilée, et les serviteurs officiels du pouvoir en place que sont les professeurs, est donc vouée d'avance à l'échec.

Nous ne pouvons qu'assister à la confrontation de deux modes de pensée antithétiques : d'un côté, Galilée, incarnant la force de la raison (Tableau 7 : "Je crois en la force de la raison.", p. 71) et de l'autre côté, les savants en place qui, comme dit le curateur, n'ont foi que dans ce qu'ils lisent dans Aristote ("Ailleurs (c’est-à-dire ici…) on n'a pas à savoir comment la pierre tombe, mais ce qu'en dit Aristote. Les yeux n'y servent qu'à lire." (milieu p. 20,Tableau 1) D’un côté Galilée qui dégage à la fois la nécessité de la remise en cause du modèle ptolémaïque ("Nous ne trouvons pas les astres où en principe ils devraient être") et surtout, l'esprit de la science nouvelle : l'inspection dans la lunette astronomique des planètes médicéennes (accomplissant autour de Jupiter leur révolution) valide l'hypothèse copernicienne. L'hypothèse devient certitude si et seulement si on apporte des "preuves matérielles" (comme l’expliquait déjà Galilée à Andréa à la fin du Tableau 1, p. 22-23. Galilée soulignait l'observation en renvoyant à l'importance des yeux : "je leur apprendra à voir." (p. 12) Le discours de la méthode de Galilée lie donc étroitement expériences de pensée (les hypothèses théoriques du scientifique) et les observations expérimentales (de l'ingénieur). Le savoir nouveau est donc interrogatif et maïeutique (dans l'imaginaire brechtien Galilée est en quelque sorte un nouveau Socrate…),un savoir méthodique et démonstratif (Galilée, comme Descartes, est un mathématicien). Résultat : importance égale de l'inspection et des calculs et de leurs vérifications. Face à Galilée, de l'autre côté, un savoir purement livresque fondé sur la tradition, garanti par l'importance de la bibliothèque et par le rappel de l'autorité d’Aristote. Rappel naïf de madame Sarti : "des volumes reliés jusqu'au plafond et pas de la petite poésie! " (p. 42) Ce savoir scolastique cultive la dispute et non la démonstration : "nous vous prions de nous accorder le plaisir d'une dispute. Sujet : de telles planètes peuvent-elles exister ? (p. 47)". Et le mathématicien d'ajouter – ce qui ne manque pas de sel – étant un mathématicien : "une dispute en bonne et due forme." (p. 47) Or la "Dispute" est un exercice d’école classique qui consiste à énoncer un problème : "De telles planètes peuvent-elles exister ?" et, face à ce sujet, produire des arguments d'autorité allant dans un sens puis dans le sens contraire. Ceci pour se ranger finalement à une solution qui cadre avec la solution établie. La dialectique ne faisant appel à la la négation et à la contradiction que pour mieux en venir pour finir à la reconnaissance de ce qui est reçu par les sens et enseigné par les sens commun. Touchant ce point, Aristote est à cette époque une autorité incontestable puisque toute sa physique est une validation et une systématisation du monde de la perception. Pas de rupture entre ce qu'on voit et ce qu'on nous enseigne !

Face à une hypothèse nouvelle en astronomie les résistances du commun des mortels fondées sur des préjugés sont donc naturellement très fortes alors que Galilée veut les ramener à l’observation de faits inaperçus – mais ceci à travers un instrument inédit – et alors que les professeurs, eux, se contentent de les ramener aux leçons déjà apprises et à ce qui les fonde "la lecture du divin Aristote." De fait l'autorité établie d'Aristote décide a priori de ce qui est vrai ou faux et prévaut en tout et sur tout…"Nous nous appuyons sur rien moins que l'autorité du divin Aristote en personne." L'autorité d’Aristote est ici un argument d'autorité proprement ridicule et qui empêche de voir et d'étudier ce qui s'offre à nos yeux. Le dialogue est donc impossible entre les deux parties en présence et le dispute vaine puisque la seule leçon qui vaille pour les contradicteurs de Galilée c'est la récitation du divin Aristote ! Récitation dont se délecte le philosophe :"Le monde tel que se le représente le divin Aristote avec ses sphères et leurs musiques mystiques, ses voûtes de cristal…". (p. 48). On est renvoyé et reversé dans la théologie astrale alors que Galilée, lui, s'en tient à l'astronomie mathématique. À l'opposé, l'autorité présumée établie doit être interrogée et soumise à l'épreuve des faits : "Messieurs, la croyance en l'autorité d'Aristote est une chose, les faits qu'on peut toucher du doigt en sont une autre." Mais le discours galiléen est peine perdue puisque "les messieurs" en question refusent de voir et croire en leurs yeux (leurs yeux ne servent qu'à lire !) D’où le dépit et même la colère de Galilée : Lire : haut p. 51. Refuser de voir la réalité – et c'est bien évidemment le comique de la scène qui se joue à fronts renversés, c'est d’expulser la réalité mais la réalité même refoulée se rappelle toujours à notre bon souvenir et ce de façon incommode. Le mathématicien ne croit pas si bien dire : "pourquoi continuer à marcher sur des œufs ? Tôt ou tard Monsieur Galilée devra bien se réconcilier avec la réalité." Ici le refus de voir est aussi un refus de savoir. Refus fondé sur l’orgueilleuse bêtise consistant en la croyance de détenir un savoir éternel. Or si le savoir livresque est un savoir mort c'est précisément par ce qu'il refuse d'être curieux et critique. Il faut donc bien en venir à dévoiler la bêtise des prétendus savants. La vérité sort de la bouche des enfants et Andréa a raison de se sauver en courant en criant : "Ils sont bêtes! " (haut p. 50) « Ils sont bêtes" en ce qu'ils sont bornés et butés. Cette bêtise crasse est une bêtise collective qui est le produit d'une éducation scolastique irréfléchie enseignée depuis des siècles dans les universités. Éducation qui ne pollue pas seulement les esprits des étudiants mais qui aliène l'esprit du peuple tout entier à l'autorité des êtres comme le prouve l'exemple vivant de Mme Sarti : "S'il y avait quelque chose de vrai dans ces découvertes ces Messieurs du Clergé seraient les premiers tout de même à le savoir." Foi coutumière et désespérante du peuple aux autorités établies…

Alliée dès le début de la pièce au parti de l’Église, l'idéologie de cette brave femme est celle de la soumission à l'ordre établi car pour elle "le petit tourne autour du grand." L'idéologie dominante ne peut que dominer les esprits faibles. L'idéologie dominante dont elle est imprégnée ne peut que faire barrage aux preuves car elle ne voit pas l’enjeu de la présentation delà lunette aux autorités : "la ville toute entière défile devant ce tube, et après je suis bonne pour laver le plancher. Et tout cela pour rien." (p. 42) Aussi ce qui oppose finalement le Nouveau à l'Ancien Savoir c'est que le savoir ancien se veut plein, définitif, éternel alors que le nouveau savoir se sait ouvert et provisoire, bref daté et historique. C'est ce que réplique clairement Galilée au Mathématicien : "la Vérité est fille du temps pas de l’autorité" (p. 51). Mais la dispute redevient plus profonde lorsque le Philosophe redevient un peu philosophe : « Votre Altesse, mesdames et messieurs, je me demande où tout cela va nous mener." C'est donc bien la peur de l'inconnu qui rend raison de l'attachement à ce qui est censé "bien connu." Galilée prend sur lui le risque de lutter à la fois contre la bêtise et l'ignorance en sachant que dans tous les sens du terme, le savoir est sans fin et donc angoissant à ce titre même : "J'aurais tendance à penser qu'en votre qualité d'homme de science, nous n'avons pas à nous demander où peut nous mener la vérité." (bas p. 51) Mais du même coup, par son saut dans l'inconnu, le nouveau savoir devient naturellement inquiétant et suspect. Ne serait-ce que parce qu'il trouve des alliés dans des hommes comme Federzoni qui ne comprennent pas le latin mais qui pour autant ne sont pas des imbéciles ! C'est la peur d'une science opératoire et efficace et donc vraie par le fait même de ses retombées qui révulse les tenants de la doctrine aristotélicienne. Pour eux le savoir est un aliment spirituel réservé à une petite élite d'hellénistes et de latinistes. Le savoir ne saurait se partager sans perdre de sa grandeur et de sa valeur. Raison suffisante pour laquelle ils refusent de regarder dans la lunette. La vérité de la preuve expérimentale est donc sans force auprès de ceux qui refusent de voir. Le Quatrième Tableau inflige donc un sérieux démenti à l'optimisme rationaliste de type démocratique de Galilée disant, lui, à la fin du Tableau précédent : "Je les prendrai par la peau du cou et les tournerai devant la lunette. Les moines qui sont des hommes succomberont eux aussi à la séduction des preuves." (p. 40) La volonté d'avoir raison peut donc être grosse de violence comme la suite de la pièce va nous le montrer. Galilée tente vainement et ridiculement de retenir ses visiteurs… en leur courant après : "Mais ces Messieurs n'auraient eu vraiment qu'à regarder par cet instrument." (bas p. 53) On notera que l’attitude de Galilée est embarrassée : il tient tête aux savants, mais il dissimule "furtivement" le modèle du monde copernicien (p. 46) – l'ancien est symboliquement cassé – et la scène annonce pour finir le déclenchement de "l'affaire Galilée" puisque "l'avis de notre plus grand astronome vivant, le Père Clavius, premier astronome du collège pontifical" sera sollicité. C'est bien l’Église, c'est-à-dire l’autorité établie, qui va sanctionner, dans tous les sens du terme, la découverte de Galilée.

Tableau 5 : Sans se laisser intimider même par la peste. Galilée poursuit ses recherches.

Tôt le matin Galilée penché sur ses relevés, près de la lunette. Virginia entre avec un sac de voyage.

Lieu : maison de Galilée à Florence. Temporalité : début de la pandémie de peste. Personnages : Galilée, Virginia, sa fille, Madame Sarti, sa gouvernante, puis in b : Galilée et Andréa, plusieurs femmes parmi lesquelles la vieille femme et quelques hommes.  

 

Un tableau de la peste – pandémie terrible – qui vise à dramatiser l'héroïsme de Galilée prêt à se sacrifier pour les progrès de la science comme il est précisé : « Sans se laisser intimider même par la peste Galilée poursuit ses recherches.  Ce Tableau 5 (ainsi que le Tableau 15), avait été supprimé dans la version américaine et dans la version danoise de la pièce. Celui-ci avait été intégré au Tableau 4. La suppression peut s'expliquer par le fait que le Tableau de l'héroïsme du savant, pour significatif qu'il soit, n'apporte rien à la fable en cours. Il détourne plutôt, selon Bernard Dort, notre attention de ce qui à ce moment-là est au centre de l'action : la possibilité ou non pour lui de poursuivre librement ses recherches à Florence sans être inquiété ! Les grands metteurs en scène, Strehler et Vitez, ont supprimé ce Tableau sans doute parce que gênés par l'héroïsme de Galilée (« On n'a pas les mêmes valeurs ! » dirais-je !). Mais se pose une question : s'agit-il d'héroïsme ? Ne s'agit-il pas plutôt d'inconscience et surtout d'indifférence aux contingences matérielles et vitales ? Tout se passe comme si la vitalité physique de Galilée, et son enthousiasme pour la recherche scientifique, l'obligeaient à rester à Florence pour avancer le travail en cours et… assurer son triomphe final ! Raison pour laquelle il dit à Madame Sarti : « Ne pensez-pas de moi, madame Sarti, que je suis fou. Je ne peux pas abandonner mes observations. J'ai des ennemis puissants et je dois amasser des preuves pour soutenir mes affirmations. » (milieu p. 56) Le Tableau met également en évidence le dévouement et l'attachement de Madame Sarti à Galilée. Elle lui dit simplement pour justifier sa présence auprès de lui : « mais ici, qui vous aurait servi votre repas ? » (p. 56) Elle s'entend traiter de folle par Galilée : « Mais tu es folle. Rester dans cette ville pour cause de cuisine !… » (p. 56) Ceci pour guise de remerciement. Avec bon sens elle analyse avec justesse, celle du peuple, la situation présente : « Vous n'avez pas à vous excuser. Mais raisonnable vous ne l'êtes pas. » (milieu p. 56) Il va falloir qu'elle tombe malade (de la peste ?) pour que Galilée exprime quelques regrets devant André son fils, lequel sanglote à l'idée de perdre sa mère, moment où Galilée dit avec objectivité : « Mais naturellement, si je n'étais pas resté, ça ne serait pas arrivé. » (haut p. 60) Il ne s'agit ni de pitié ni de consolation mais d'un simple et brut constat. On verra que de façon étonnante Madame Sarti réapparaît au Tableau 9, ceci sans la moindre explication, et continuant de jouer son rôle de substitution auprès de Virginia.

 Trois jours plus tard, la peste s'étant répandue dans la ville, Brecht peut nous livrer un tableau complet de l'humanité face à une pandémie mortelle et donc face à la mort : certains fuient, d'autres se barricadent dans leurs maisons. Égoïsme vital et peu profitable car on ne se sauve jamais tout seul ! Seule une vieille femme, naturellement proche de la mort, garde un comportement humain. Mais dans ce peuple aux figures anonymes, c'est le chacun pour soi qui domine. Tout le Tableau est brossé à la gloire du savant et de son obstination à continuer à travailler et peu importe qu'on trouve cette attitude criminelle ou admirable. On notera au passage que Madame Sarti est aussi intelligente que dévouée : se sentant malade, pour ne pas contaminer la maisonnée, « elle est partie ce matin vers sept heures. Elle avait la maladie, car quand elle m'a vu prendre les pains sur le pas de ma porte, elle a fait un détour pour m’éviter. Sans doute qu'elle ne voulait pas que votre maison soit condamnée. » (p. 58) Elle est donc prête à risquer sa vie pour sauver celle de son maître et elle sera prête dans le Tableau 9, p. 95, à risquer son âme pour lui : « Si je perds mon salut éternel parce que je suis aux côtés d'un hérétique, c'est mon affaire. » Forte femme et forte tête ! La digne servante d'un homme qui est un grand homme ! En fait dans le Tableau elle incarne de façon idéale l'humanité généreuse, alors que Galilée, lui, incarne le savant idéal, passionné par sa recherche et indifférent au sort de ses semblables, pour réussir ses recherches étant prêt à leur faire prendre des risques inconsidérés puisqu'il n'hésite pas à envoyer Andréa chercher un petit livre dont il a besoin pour poursuivre ses recherches. Mystère : les faibles et les humbles sont proches de Galilée et subjugués par la grandeur du personnage et, ayant foi en lui, ils le servent amoureusement et aveuglément.

 

Tableau 6 : 1616. Le Collegium Romanum, l'Institut de recherche du Vatican, confirme les découvertes de Galilée.

 

                          Cela ne s'est pas vu souvent

                          Que des savants avouent être ignorants.

                          Clavius, à Dieu dévoué,

                          Donne raison à Galilée.   

 

Une salle du Collegium Romanum. C'est la nuit. Des membres du haut clergé, des moines, des savants, par petits groupes. Sur le côté, Galilée, seul. Il règne une grande effervescence. Avant que la scène ne commence on entend des rires énormes.

 

Lieu : changement de lieu : « une salle du Collegium Romanum, l'institut de recherche du Vatican.  Temporalité : « c'est la nuit » et nous sommes en 1616. Personnages : nombreux, des hommes d’Église : un gros prélat, des moines, plus ou mois gros ou maigres, un très vieux cardinal, et pour finir : le cardinal inquisiteur. Des astronomes et parmi eux pour clore la scène ou la séance : le père « Chrisopher Clavius, premier astronome du collège pontifical. » Action : enquête des serviteurs de l’Église sur Galilée et ses travaux en cours…

 

Changement de lieu et de tonalité : le système copernicien est d'abord tourné en dérision par la vieille Église et finalement confirmé par la nouvelle Église plus libérale et moins réactionnaire. Brecht ne présente jamais une Église monolithique et il se défend d'attaquer la religion en tant que telle. Son objet n'est pas la critique de l’Église catholique mais de l'autorité religieuse. L’Église représente pour lui le Pouvoir et l'idéologie catholique est l'instrument de la domination bourgeoise. Pour Brecht l'attaque antireligieuse manquerait son but car elle serait anachronique. « On ne vise pas à une caricature de l’Église. (…) Dans cette pièce l’Église représente surtout l'Autorité. Du point de vue du type humain les dignitaires ecclésiastiques devraient ressembler à nos banquiers et nos sénateurs (…) Dans cette pièce l’Église, même là où elle s'oppose à la libre recherche, fait simplement fonction d'autorité. » L’Église est donc ici le symbole du Pouvoir en général. Il reste que pour les représentants de la vieille église conservatrice l'adhésion aux nouvelles théories astronomiques est proprement délirante car contraire à l'enseignement des sens. D'où la scène de comédie initiale où moines et prélats miment par dérision la rotation de la terre (p. 61-62). Les nouvelles théories étant « incroyables » elles sont de l'ordre de la croyance bête : « un gros prélat se tient le ventre de rire. « Ô bêtise ! Ô bêtise ! Je voudrais que quelqu'un me cite une seule assertion qui ne puisse être crue. » (bas p. 61) D'où l'image tantôt burlesque tantôt pathétique d'une église cramponnée à ses dogmes et aveugle à l'expérience de type expérimental. Église bornée et aveugle, obstinée et butée et du même coup ridicule. Pour cette vieille Église l'univers est la création de Dieu, la terre est au centre du monde, et l'homme est une créature éminente qui est l'objet de l'attention du Créateur : « je marche d'un pas assuré sur une terre ferme, elle est fixe, elle est au centre de l'univers, et moi je suis au centre et l’œil du créateur est fixé sur moi et sur moi seul. » (p. 66) Pour ces moines, le libre exercice de la raison et la pratique du doute méthodique sont proprement scandaleux car ils remettent en cause des dogmes vénérables et sacrés. « Vous continuez toujours d'examiner ? C'est un scandale ! » (bas p. 62). Le terme de scandale est repris par le gros prélat.

 

Le scandale c'est étymologiquement, la pierre qui fait tomber, c'est une occasion de chute, au propre et au figuré ! Galilée ne dit mot et supporte les railleries et les vitupérations des imbéciles…On notera dans cette scène burlesque la collusion des moines et des astronomes officiels, ces derniers se démarquant par avance de Clavius : « Où veut-on que ça nous mène ? Je ne comprends pas Clavius… » (haut p. 63). Ce qui est en cause ici c'est bien évidemment la remise en cause d'Aristote et de la scolastique par l'astronomie nouvelle. Les planètes médicéennes découvertes par Galilée ne peuvent pas exister car elles sont contraires à la doctrine de l’Église. Le rôle des philosophes, des astronomes, des professeurs et pas seulement des moines ou des prêtres, c'est d'enseigner la Vérité révélée. Deux astronomes de profession peuvent donc tempêter contre les nouvelles inventions incroyables ! Leur discours est intéressant (voir haut p. 63) car il met en évidence les raisons du caractère incroyable des découvertes de Galilée, à savoir une distinction de nature et de valeur entre « la durée éternelle et l'incorruptibilité du ciel » et la durée finie des choses de ce bas monde et leur compatibilité. Le cosmos d'Aristote et de l’Église a pu ne faire qu'un par delà une compréhension différente de la théologie parce que tous deux postulent, ou plutôt affirment dogmatiquement, l'existence d'un univers constitué de mondes et d'êtres de nature et de valeur hiérarchiquement différents. En bref, le ciel étant de nature supérieure ne peut qu'avoir plus de valeur que la terre, terre qui est située en bas. Le philosophe a raison – de son point de vue – lorsqu'il dit : « Si on leur permet aux astronomes, ils finiront par nous démolir tout le ciel étoilé. » Mais il ne s'agit pas « d'une permission », il s'agit de la reconnaissance de la vérité, vérité qui fait son chemin sans relever de l'approbation ou désapprobation d'une autorité, si haute soit-elle. Le philosophe aristotélicien ne voit pas que la vérité n'est plus affaire d'arguments vraisemblables mais de démonstrations vraies, que la vérité n'est plus affaire d'autorité mais de preuves. Le raisonnement du second astronome, condamnant par avance les calculs du grand Clavius parce qu'il « procède d'après les tables de Copernic qui est un hérétique », est ridicule car la personnalité du savant, sa subjectivité, humaine trop humaine, n'est pas en cause dans ses découvertes ; ce qui est seulement en cause c'est le sujet rationnel impersonnel qui démontre ce qui est vrai pour toute raison (quelle que soit la croyance ou incroyance dudit sujet touchant Dieu). Ce n'est pas l'homme Copernic ou l'homme Galilée qui est en cause mais la plus ou moins grande rationalité de leurs discours. Notons qu'observer le ciel élève l'esprit et que les astronomes pour être sots sont moins obtus et bornés que les moines. Les moines affirment le caractère absolument et immédiatement véridique des Écritures saintes. Exemple : un moine très maigre : « Est-ce que l’Écriture ment ! » tandis que le second astronome se pose une bonne et vraie question : « il y a des phénomènes qui font difficulté pour nous astronomes, mais l'homme doit-il tout comprendre ? » Vraie question que celle de la place respective à faire d'une part à la science, et d'autre part à la croyance (question kantienne). Le rejet de la révolution astronomique et de la science nouvelle par la vieille Église s’expliquent fort bien au plan théologique comme le rappellent les exclamations du moine très maigre et du vieux cardinal. En bons fanatiques interprétant tout au pied de la lettre dans les Écritures, le Moine très maigre – sa maigreur ascétique affichant sa fidélité scrupuleuse aux Écritures – décèle à juste titre le caractère impie de la science galiléenne : « terre et ciel , selon eux n'existent plus (…) voici qu'il n'y a plus de différence entre le haut et le bas, entre l'éternel et le périssable. (…) Il n'y a que des corps célestes.  (…) il n'y a pas non plus l'homme et la bête, l'homme lui-même est une bête, il n'y a que des bêtes ! » (p. 64)

Il ne croit pas si bien dire car après Copernic et Galilée ce seront Darwin et Freud qui remettront définitivement en cause, avec les même désagréments, l'éminence de l'homme. Le seul mot de Galilée est un bon mot, un mot d'esprit : « monter, monsignore, je l'ai laissé monter. » (haut p. 65) Le très vieux cardinal incarne par son vieil âge la vieille Église dans ce qu'elle a de plus dogmatique et de plus fanatique : « J'ai ouï dire que ce monsieur Galilée déplace l'homme du centre de l'univers pour le reléguer quelque part dans la marge. Il est par conséquent très clairement un ennemi de l'espèce humaine. » (milieu p. 65) Théocentrisme et anthropocentrisme sont ici de connivence au sein d'un dogmatisme qui se fait menaçant dans la bouche du très vieux cardinal : « Je n'y vois plus très bien, vous savez, mais je vois tout de même que vous ressemblez beaucoup à cet homme – comment s'appelait-il déjà ? que nous avons brûlé en son temps. » (bas p. 65) Et, dans la foulée, il l'accuse de vouloir « avilir la terre alors qu'il vit sur elle et reçoit tout d'elle. » (bas p. 65) Vieillard grotesque, enflé de suffisance, qui « prétend marcher d'un pas assuré sur une terre ferme et elle même fixe » (p. 66) alors qu'il s'effondre et s’écroule finalement comme un pantin désarticulé trahi par les lois de la mécanique corporelle. Effondrement de la suffisance ecclésiastique grotesque. Brecht dit qu'il peut être, avec très peu de modifications, assimilé à un tory britannique ou à un démocrate de l’État de Louisiane. La scène se clôt par la sortie du grand Clavius, lequel à la stupeur générale, donne raison à Galilée en disant simplement : « C'est juste » (bas p. 66) Le petit moine tire la leçon de cette brève leçon d'astronomie : « Vous avez gagné. » Dans ses notes, Brecht indique que Galilée regarde le vieux cardinal avec pitié tandis que ce dernier regarde Galilée avec haine. Et lorsque le prélat se retire après la victoire de Galilée, celui-ci montre alors sa pierre non pas d'un geste triomphant mais pour lui donner une nouvelle occasion de se convaincre lui-même. Mais la présence muette de son Éminence le cardinal inquisiteur, présenté comme tel, et indirectement à Galilée, nous invite à penser que « l'affaire Galilée » est en train de se nouer sous nos yeux… « L'astronome conduit le cardinal inquisiteur à la lunette » (p. 67). S'il condamne Galilée, il le condamnera en connaissance de cause…

Tableau 7 : Mais l'Inquisition met à l'index la théorie de Copernic (5 mars 1616).

 

 

                                                     Galilée fêta carnaval

                                                     Dans un palais de cardinal.

                                                     Il eut à boire et à manger.

                                                     Mais à quoi l'avait-on convié ?

 

 

La résidence du cardinal Bellarmin à Rome. On y donne un bal. Dans le vestibule où deux secrétaires ecclésiastiques jouent aux échecs tout en prenant des notes sur les invités, Galilée est accueilli par les applaudissements d'un petit groupe de dames et de seigneurs masqués. Il est en compagnie de sa fille et de Ludovico Marsili, le fiancé de Virginia.

 

Lieu : la résidence du cardinal Bellarmin à Rome ; temporalité : soirée du 5 mars 1616, après le déconfinement, période de libération et de libertés en plein Carnaval… Action : un bal masqué. Personnages et acteurs : « deux secrétaires ecclésiastiques jouent aux échecs tout en prenant des notes sur les invités », flicage annoncé et vérifié, Galilée accompagné de sa fille et de Ludovico Marsili, le fiancé de Virginia. Puis des secrétaires, le cardinal Barberini, qui deviendra le pape Urbain VIII, Bellarmin, l'inquisiteur.

 

Tableau central et décisif de la pièce. : le décret du Saint-Office (p. 73 : « le Saint-Office a décrété que la théorie de Copernic (…) est folle, absurde, hérétique au regard de la foi. » La scène est à Rome ville qui est le siège du pouvoir pontifical. Nous sommes un jour de fête en une période de carnaval qui autorise sous le masques certaines libertés et licences aux puissants libres de pratiquer le double jeu… Cette fête va tourner en défaveur de Galilée. Ou plus exactement celui qui croyait être fêté on va bientôt, comme on dit vulgairement, lui faire sa fête ! La scène se déroule au palais du cardinal Bellarmin lequel donne un bal masqué dans son palais ; bal exceptionnellement brillant par l'importance des invités présents et par sa date. C'est en effet le grand Bal qui ouvre le déconfinement suite à la pandémie de peste, premier bal du Carnaval. Bal exceptionnellement brillant par l'importance des invités. Mais dès l'annonce du Tableau le soupçon d'une peur indéterminée perce sous l'apparente gaieté de moments heureux : pourquoi l'avait-t-on convié ? Pourquoi fait-on de lui le héros de cette soirée ? Une chose est certaine, si l'on en croit la rumeur populaire faisant de lui une vedette, Galilée est au faîte de sa gloire. Il est heureux et détendu, père et poète, père fier de la beauté de sa fille accompagnée de son fiancé Ludovico Marsili qui incarne le « jeune riche » et de « noble famille », jeune homme pas totalement sot mais borné, ayant un réalisme politique fort étroit. Virginia qui est belle n'est également pas très maligne car elle a pour toute richesse le nom de son père auquel elle est tendrement attachée. La scène va nous présenter la grandeur et les limites de l’Église libérale en la personne de deux cardinaux qui sont des grands seigneurs mondains. Bellarmin est un Jésuite qui est un éminent théologien (il sera canonisé en…1930 !) et Barberini, qui a été nonce du Pape à Paris, est un diplomate de haute volée et qui deviendra pape sous le nom d'Urbain VIII en 1623. Cet homme est également un très grand amateur d'arts. C'est lui qui a fait venir et travailler le Bernin à Rome. Les deux cardinaux avancent masqués, l 'un Bellarmin se cachant sous le masque d'un agneau, l'autre Barberini, sous le masque d'une colombe, deux figures de l'innocence et de la pureté évangélique qui vont bien évidemment être contredites par ce qui va se dérouler sous nos yeux. Ces deux hommes sont tout sauf des êtres pacifiques ! Dans un premier temps dans La Terre Tourne, Brecht leur avait donné comme masques des fauves (le renard) ou des bêtes (l'âne).

La conversation entre les deux prélats et Galilée commence de manière ludique et pacifique par un duel de citations bibliques. Barberini attaque en proposant une citation de Salomon qui prend le contrepied de la position galiléenne : « Le soleil se lève et se couche et revient au lieu d'où il se lève. » (bas p. 69) Galilée répond par un souvenir d'enfance, ce qui revient à identifier la Bible à un grand livre d'images pour enfants et non comme étant le Livre des livres, le Livre de la Sagesse. Le souvenir d'enfance en question n'est pas quelconque puisque c'est la prise de conscience de la relativité du mouvement ! : « Je me trouvais sur un bateau et j'ai crié : le rivage s'en va. Aujourd'hui je sais que le rivage était immobile et que c'est le bateau qui s'en allait. » (p. 69-70) Barberini concède la portée pédagogique, c’est-à-dire éclairante de l'exemple galiléen : « Habile, habile ! » (haut p. 70) La réponse de Barberini, versé en mathématique et en astronomie, manifeste l'intelligence de l'essentiel quand il distingue et oppose le sensible et l'intelligible : « ce qu'on voit Bellarmin, à savoir que le ciel étoilé tourne, n'est pas nécessairement vrai, témoin bateau et rivage. Mais ce qui est vrai, à savoir que la terre tourne on ne peut pas le percevoir. » (haut p. 70) C'est le passionné de sciences qui parle mais il présente ses études scientifiques dans sa jeunesse comme une maladie honteuse : « j'ai malheureusement étudié autrefois un peu d'astronomie, Bellarmin. Cela vous poursuit comme la gale. » Comparaison éclairante : les sciences ne sont pas un gratte-cul quelconque puisqu'elles vous obligent à vous…gratter la tête ! Bellarmin intervient alors pour signifier très clairement les rapports entre la théologie établie et la science nouvelle en voie de constitution : la vérité scientifique est acceptable « Soyons de notre temps Barberini », tant qu'elle n'a que des retombées pratiques comme celle « facilitant la navigation à nos marins qui utilisent ces cartes » plus exactes et plus précises mais la science moderne devient intolérable dès qu'elle malmène l’Écriture Sainte : « Seules nous déplaisent les théories qui rendent l’Écriture fausse. » (milieu p. 70) C'est un avertissement moins brutal que celui donné à Galilée précédemment par le vieux Cardinal mais c'est un avertissement très clair touchant les limites de ce que peut tolérer l’Église établie.

La joute oratoire se poursuit à l'aide de citations empruntées au livre des Proverbes comme il peut être d'usage entre de beaux esprits bien déliés. Ce jeu de ping-pong verbal n'est pas gratuit. Les citations regardent l'usage que l'on peut faire du savoir et elles concernent donc un aspect central de la pièce : le peuple, nous dit Galilée, se détournera de celui qui garde son savoir pour lui (traduction de la formule : « Celui qui accapare le blé le maudira »). Affirmation qui est une sorte de programmation de l'avenir et de la fin de la pièce à l'insu de celui qui la profère… Or la publicité du savoir n'est pas seulement intrinsèque au savoir mais elle est en quelque sorte un devoir de charité, charité bien ordonnée… Barberini réplique par un autre proverbe : « Le sage dissimule son savoir. » Or ce proverbe parle du sage et non du savant moderne c’est-à-dire du scientifique. Les temps ont changé mais Barberini fait mine de ne pas s'en apercevoir Nouveau proverbe, nouvel avertissement sans frais : « Celui qui sait brider sa raison vaut mieux que le preneur de ville. » Ce que Galilée, qui ne croit pas si bien dire, identifie à la mort. Réponse de Galilée, un autre proverbe : « Mais celui dont l'esprit est brisé voit ses os se dessécher » (bas p. 70). Alors que Galilée met en avant sa foi en la raison (profession de foi répétée…) et la vérité, Barberini, lui, croit en la valeur de l'obéissance et au respect des dogmes établis. Barberini, par delà son onction tout ecclésiastique, et sa condescendance ironique de prince de l’Église, fait bien sentir à l'invité auprès des Grands que Galilée est un bourgeois un peu plus savant que les autres et qu'on le tient par delà les bonnes paroles qu'on lui tient ! Barberini est trop poli pour être honnête…Les formules de politesse (« Ami Galilée, Cher ami ») veulent remettre Galilée à sa modeste place. Le rappel de la légende touchant la fondation de l'homme par Remus et Romulus est un nouveau conseil : l’Église sait récompenser ses fils les plus fidèles par « par toutes sortes de délicatesses célestes aussi bien que terrestres », délectations aussi bien intellectuelles (conversations avec des érudits) que voluptueuses (« trois ou quatre dames de réputation internationale ») (p. 70-71). Mais pour obtenir les grâces des puissants le respect de l'autorité établie est nécessaire : « Depuis lors, tous les enfants de la louve doivent payer leur lait. » (bas p. 70) Galilée ne se contente pas de réitérer son credo rationaliste — « Je crois en la raison » — mais il réplique à l'argument de Barberini selon lequel la création des lois éternelles nous échappe et, argument cartésien de la libre création par Dieu des vérités éternelles qui sont à la discrétion de Dieu, suivi par un argument subtil qui annonce l'argument qui sera celui de Kant et du rationalisme transcendantal : certes la création des lois éternelles de la Nature par Dieu nous échappent mais nous ne pouvons pas connaître les lois de ladite Nature hors des cadres d'intelligibilité et des facultés qui sont les nôtres. Cette profession de foi réitérée, que nous dirions-nous aujourd'hui laïque, est « distanciée » par une série d'arguments que Brecht met dans la bouche de Barberini et de Bellarmin.

Argument 1 : un argument de type voltairien touchant la folie du monde, ce qui dans la bouche d'un prince de l’Église ne manque pas de sel : « La raison mon ami ne mène pas très loin. Autour de nous, nous ne voyons que fausseté, crimes et faiblesses. » Argument 2 : l'oppression barbare des dominants et l'aliénation généralisée des dominés : « Réfléchissez à la barbarie de ceux qui font travailler sous le fouet des paysans à moitié nus dans leurs terres de Campanie et à la bêtise de ces misérables qui, en retour leur baisent les pieds. » (haut p. 72) Absurdité du monde qui n'a d'égale que l'injustice du monde. Argument 3 : appel à la sagesse de l'ignorance proclamée et revendiquée par l’Église.  L'explication sage de l'ignorance et de la folie des hommes tient dans le fait premier que les voies de Dieu sont impénétrables mais nécessaires : « Pour ce qui est du sens de ces phénomènes que nous ne pouvons saisir – et la vie en est pleine – nous en avons attribué la responsabilité à un être suprême, nous avons dit que cela servait certains desseins et que tout cela découlait d'un vaste plan . » (p. 72 haut) Enfin, Argument 4, mis dans la bouche de Barberini : le fol orgueil des hommes. « Quoi, Dieu n'a pas étudié avec assez de soin l'astronomie avant de rédiger les Saintes Écritures ? Cher Ami ! » (p. 72)

Ce qui est demandé à Galilée ce n'est pas l'abandon de ses recherches mais un strict cantonnement de ses recherches dans le domaine des hypothèses scientifiques. Or Galilée est quasiment ici sur la position qui sera celle de Spinoza touchant les Écritures. À savoir que la Bible est un livre passible d'une interprétation qui fasse appel à la raison. Et donc la Bible elle-même pourrait faire l'objet d'un libre examen. Ce qui est bien sûr un sacrilège aux yeux des prêtres et des théologiens. D'où l'audace proprement révolutionnaire de l'hypothèse dernière de Galilée : « Mais après tout, Messieurs, l'homme peut non seulement mal interpréter les mouvements des astres mais également la Bible. » (bas p. 72) Idée sacrilège qui revient à retirer aux théologiens le privilège de l'interprétation des Écritures, c’est-à-dire le fondement de leur autorité. Or toucher à l'autorité théologique et du même coup idéologique de l’Église c'est saper complètement son autorité. Or toucher à l'autorité idéologique de l’Église c'est du même coup saper son autorité politique. Un rappel à l'ordre s'avère donc nécessaire, un rappel à l'ordre de l'Autorité. Ceci est fait immédiatement par l'annonce à Galilée du décret du Saint-Office pris cette nuit même, décret qui est non seulement lu mais répété : Lire Haut p. 73 : « Il fait un signe aux secrétaire. « Monsieur Galilée le Saint- Office a décrété (…) cette théorie est folle, absurde, hérétique au regard de la foi. (…) J'ai mission de vous exhorter de renoncer à cette opinion. »

Galilée, dit Brecht, est comme frappé par la foudre. Il est effondré et désarmé par une parole d'autorité face à laquelle l'appel à la raison et à la logique est sans force ! L'allusion aux faits dans la bouche de Galilée : « Mais les faits » apparaît alors comme dérisoire. Il est de fait un pouvoir plus grand que les faits, c'est le fait du pouvoir de fait de l'Autorité en place ! La réalité des observations c'est une chose, l'interprétation des observations c'est tout autre chose ! La recherche scientifique est tolérable à partir du moment où elle ne remet pas en cause le mystère de l'origine radicale des choses. L'homme doit reconnaître que le mystère de l'univers et de l'origine du monde lui échappe et ne pas confondre la solution d'un problème par une méthode hypothético-déductive et un savoir fondé sur la foi en l'impénétrabilité des mystères. Ne confondons pas une irrationalité toute relative et domaniale, celle par exemple des nombres irrationnels, et l'irrationalité originelle, principicule et définitive qui est celle du mystère de la Création. Les sciences sont condamnées par nature à rester cantonnées au domaine des hypothèses qui « sauvent » plus ou moins bien les phénomènes sans jamais percer leur nature secrète. Nos modèles d'intelligibilité sont seulement des modèles descriptifs plus ou moins bien commodes du cours des phénomènes, ils ne sauraient sonder l'être même des choses… Les hypothèses mathématiques sont une chose ; les thèses métaphysiques et les dogmes théologiques sont une tout autre chose. D'où ces mots de Bellarmin : « La science est la fille légitime et bien-aimée de l’Église, monsieur Galilée » (haut p. 74). Mais elle ne saurait renverser le rapport de dépendance filiale qu'elle doit à la très sainte-mère l’Église. Or c'est précisément un tel renversement révolutionnaire qu'opère Galilée : la raison prétend interpréter rationnellement jusqu'à la Bible elle même ! Pour les tenants de l’Église libérale, hommes essentiellement pragmatiques, tout est affaire de masques et de pensée de par derrière, comme dira Pascal, c’est-à-dire finalement d'habileté politique. Ils ne font aucun procès d'intention à Galilée : « personne d'entre nous ne suppose sérieusement que vous voulez saper la confiance en l’Église. » (haut p. 74) Ils sont même prêts à reconnaître que le pouvoir clérical ne peut plus désormais se passer du pouvoir scientifique s'il veut conserver sa domination politique : « Ne jetez pas l'enfant avec l'eau du bain, ami Galilée. Nous-même nous ne le faisons pas. Nous avons besoin de vous, plus que vous de nous. »  (haut p. 74) Enfin, comble de la liberté d'esprit – si on peut dire … ils sont prêts à reconnaître que le dieu de la Bible est en réalité une nécessité théorique et pratique fort utile (point de vue voltairien avant la lettre). Nécessité théorique d'une chiquenaude pour mettre en branle la machine du monde ; nécessité pratique d'un dieu rémunérateur et vengeur pour faire endosser aux plus malheureux leur destinée effroyable présente aux bénéfices et dans l'espoir d'une destinée future meilleure. Barberini dit alors : « c'est mon masque qui me permet aujourd'hui quelque liberté. Dans un tel costume vous pourriez m’entendre murmurer : si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » (bas p. 74) Discours habile de bonne entente et à bon entendeur, salut ! Seul le bon entendeur – le plus habile – pouvant trouver son salut dans ce jeu habituel de l'hypocrisie politique et sociale. Barberini s'empresse donc d'ajouter : «Bien, remettons nos masques. Le pauvre Galilée n'en a pas. » Sans doute parce qu'il n'aime guère ces momeries et ces simagrées ! Finalement le moteur du pouvoir ecclésiastique c'est simplement l'amour du pouvoir et non l’amour de la vérité ou l'amour d'autrui ! Tartuffe sera bientôt pape ! Résultat d'une grande habileté politique. Mais, comme ne croit pas si bien dire Barberini, la situation de Galilée est plus inconfortable : « Le pauvre Galilée n'en a pas », comprenons n'avançant pas masqué – (à l'inverse d'un Descartes « larvatus prodeo » ) — il est en danger par son amour sincère et naïf de la vérité qui va le perdre ! Petite leçon de politique et de cynisme : « Vous aussi, cher ami, vous auriez mieux fait de paraître ici costumé en brave docteur de la doctrine établie. » Galilée est emporté bras dessus-bras dessous par les deux cardinaux, ils « l’entraînent vers la salle de bal .» (bas p. 74) Il se laisse entraîner comme un taureau étourdi par la hache. Lui seul, et nous avec les yeux de Clio, la déesse de l’Histoire et de la mémoire, mesurerons le coup fatal qui vient de lui être porté.

À la fin de la scène survient le Grand Inquisiteur qui prend connaissance de l’entretien noté à l'insu de Galilée : « l'entretien a eu lieu, » (…) « le procès-verbal. » (haut p. 75) Homme d'ordre incarnant l'ordre, il est désormais le maître de la situation : en circonvenant et manœuvrant l'innocente Virginia, la bien nommée, il est maître de l'espace familial et donc de la maisonnée de Galilée. Il fait l'éducation de Virginia en lui parlant de l'univers des astres, non en savant mais en idéologue en chef du pouvoir politique en place. Il la fait se moquer de son père. Elle rit naïvement et sottement à la repartie de l'Inquisiteur selon laquelle : « ces novateurs vivent sur un grand pied. » (bas p. 76) mais surtout il indique les termes du conflit en train de se mettre en place avec d'un côté : « les novateurs dont le chef de file, reconnu dans le monde entier est Galilée » et « les messieurs du Saint Office offusqués d'une telle représentation du monde. » (p. 76-77) Et pour finir il présente les menaces qui pèsent sur Galilée tout en exploitant et utilisant les sentiments filiaux de Virginia : « Il aura besoin de vous, vous ne pouvez sans doute pas l'imaginer, mais il en sera ainsi. » Il remet donc Galilée aux bons soins de sa fille : de la veille à la surveillance il n'y a qu'un pas, un pas vite franchi, pas qu'on devine puisqu'il demande le nom du confesseur de la jeune fille : « Le père Christophorus de Sainte-Ursule. » Ici, une fois de plus, Virginia incarne la faiblesse et la bêtise. Sacrifiée et ridiculisée par son père elle va sans doute être manipulée par le Grand Inquisiteur qui incarne une institution manipulatrice et autoritaire, une institution prête à tout pour maintenir ses pouvoirs.

Tableau 8 : Une conversation.

 

                                                     Comme il méditait le décret

                                                     Galilée vit venir à lui

                                                     Un petit moine fort instruit  

                                                     Qui voulait savoir le secret

                                                     Pour trouver la voie du savoir.   

 

 

Lieu : une salle dans "le palais de l'ambassadeur florentin à Rome." Temporalité : indéterminée mais "après la séance du Collegium Romanum." Personnages : Galilée et le petit moine du Tableau 6 (p. 66-67) Action : cette scène est désignée par Brecht comme étant "un intermède", "Galilée écoute le petit moine" et s'entretient avec lui. Le petit moine en question, aussi jeune que sympathique, pendant d'Andréa Sarti en quelque sorte, lui avait annoncé une saillie de Clavius : "maintenant aux théologiens de remboîter les sphères célestes !" (haut p. 67). Le petit moine en question est présent dans toutes les versions de la pièce. Très jeune mathématicien et astronome, la valeur n'attend pas le nombre des années ! Il fait partie de la suite du Père Clavius.

 

Scène qui est un "un intermède" car le dialogue suspend l'action au moment où le combat entre le scientifique et l’Église vient tout juste de commencer. Affrontement entre la science nouvelle et la théologie établie. Dans une première version, il venait trouver Galilée parce qu'il estimait que celui-ci avait raison contre l’Église et il demandait à Galilée de l'accepter au nombre de ses élèves. Dans notre version de la pièce il vient en prêtre (moine, qui "vient de dire la messe ce matin tôt", p. 78) et fils de paysans pauvres de Campanie ("je suis fils de paysans. Ce sont des gens simples." p. 79) pour exposer à Galilée "les dangers (que) recèle pour l'humanité une recherche sans entraves." (bas p. 78). Il vient donc lui présenter "les sages raisons du décret du Collège pontifical" qui lui a "révélé les dangers pour l'humanité d'une recherche sans entraves" et qui, en conséquence "a résolu d'abandonner l'astronomie." (p. 78 bas). Il possède un triple bagage constituant son identité propre : "fils de paysans," il connaît comme eux l'ancien "ordre" naturel, petit moine fort instruit (il a "étudié la mathématique", comme il dit) et surtout "astronome" il a compris l'importance de la découverte de Galilée touchant "les satellites de Jupiter", mais comme déjà dit "il a résolu d'abandonner l'astronomie." Son raisonnement de "petit moine", bon chrétien, pour expliquer son geste, ou plutôt son acte, est simple : si on braque le télescope sur la Terre à la vue de la misère observée sur terre il n'y a finalement pas de meilleur remède au malheur des "gens simples", des "paysans de Campanie" que celui de croire aux enseignements de l’Église qui assurent "la paix de l'âme des malheureux." (bas p. 81).

Son discours est sans doute plus un discours d'auto-persuasion qu'une tentative de persuasion de Galilée. Lucide et conscient de son revirement lié à son engagement il dit : "pourtant il m'importe encore de vous soumettre les mobiles qui peuvent pousser même un astronome à renoncer au développement de certaines théories." (p. 78-79) Il ne s'agit pas de tenter de convaincre Galilée d'abandonner ses recherches mais d'expliquer sa conduite. C'est par tradition et fidélité au peuple opprimé depuis toujours, peuple dont il est un fils, qu'il justifie son attachement à l'ordre religieux réconfortant, ordre établi depuis des siècles et incarné par l’Église catholique. L'ordre très chrétien est garant du bon ordre et surtout il est un réconfort et une garantie de la paix de l'âme. "Tout ne va pas bien pour eux et pourtant un certain ordre gît, caché, dans leur misère même." (milieu p. 79) Tout est affaire d'acceptation de l'ordre des choses, ordre qui ne dépend pas de nous, bas ou haut placé, mais qui a au moins le mérite de ne réserver aucune surprise. L'ordre idéologique consonne avec l'ordre naturel, et cette assurance en la permanence de l'ordre vient leur tenir lieu de réconfort dans leurs épreuves ou accidents de la vie car ils sont rapportés à une nature à laquelle l'homme ne peut rien changer. Leur savoir est un savoir-faire vital élémentaire : "Il savent tout de l'olivier mais pour le reste, bien peu de choses." (haut p. 79) Leur misère est extrême mais elle est présentée comme une fatalité tenant à la nature des choses et pesant sur eux depuis toujours au point qu'elle finit par devenir naturelle. La notion d'ordre n'est pas antinomique de celle de désordre car dans la nature il est naturel qu'il y ait des désordres parfois. C'est l'expérience qui leur apprend "qu'il y a de la régularité dans les malheurs qui les frappent." (p. 79) Écrasés et usés par le travail, accablés par les impôts, opprimés par leurs maîtres, ils trouvent un semblant de réconfort dans le cycle régulier de leurs épreuves. Leur monde obéit à un ordre réconfortant, immuable. Cet ordre des choses il est expliqué et justifié par l’Écriture Sainte : "L’Écriture Sainte qui a tout expliqué et tout comme étant nécessaire, la sueur, la patience, la faim, la soumission…". (p. 80) Si misérables soient-ils, ces paysans savent qu'ils existent par Dieu et pour Dieu, qu'ils sont placés sous l’œil de Dieu et au centre d'un univers fini, clos et rassurant. Le tort impardonnable et impie de la science nouvelle c'est de les plonger dans le doute et l'inquiétude et d'ôter tout sens réconfortant à leur vie douloureuse car désormais le ciel est vide. Constat : "Il n'y a donc aucun œil posé sur nous, disent-ils." (p. 80) Et ils ajoutent, abandonnés et délaissés qu'ils se sentent : "Il n'y a donc aucun œil posé sur nous, disent-ils (…) Il n'y a aucun sens à notre misère …". (bas p. 80). Ces miséreux sont misérables, et ils le savent, raison pour laquelle, selon le petit moine, bon philosophe, les priver de leur foi serait les priver de toute consolation. Discours humainement et sociologiquement fondé qui conduit le petit moine à voir "dans le décret de la Sainte-Congrégation, une compassion maternelle, une grande bonté d'âme." (bas p. 80) En clair (si on se place du côté de Galilée et de Brecht…) : l'acceptation de l'ordre naturel débouche sur le fatalisme, lequel engendre la justification de la religion comme "opium du peuple", comme drogue soporifique des basses épreuves d'un peuple souffrant mille misères. La Bible ne serait pas seulement garante d'une représentation stable et ordonnée du monde, elle fournirait un prêt à penser qui serait un vade-mecum permettant d'endurer nos souffrances dans l'existence présente. Ironie à peine voilée de ce discours : la seule consolation des misérables, c'est la reconnaissance du caractère naturel et nécessaire de leurs misères. En conséquence : la suppression des justifications consolantes et religieuses, d'ordre transcendant, renvoient les malheureux, définitivement malheureux, à leur acceptation définitive de leurs malheurs. C'est pour quoi le tort impardonnable de la science nouvelle c'est de priver les hommes de sens et d'espérance, de les vouer à l'insignifiance et à l'abandon dans un monde vide car désenchanté de Dieu. Aussi le petit moine peut-il lire "dans le décret de la sainte congrégation une noble compassion maternelle, une grande bonté d'âme." (bas p. 80)

Galilée prend la parole et rebondit sur les derniers mots du « Petit moine : « une grande bonté d'âme. » Il prend au mot le jeune homme d’Église : derrière la prétendue bonté d'âme de l’Église il n'y a que la misère entretenue par le Saint-Siège pour mieux asseoir le pouvoir des puissants présentement en garantissant l'ordre établi. L'ordre défendu par l’Église est l'ordre de l’exploitation des plus faibles par les plus forts : « mais pourquoi n'y a-t-il jamais rien ? Pourquoi l'ordre dans ce pays est-il seulement celui d'une huche vide, et la seule nécessité celle de travailler jusqu'à en mourir ? » (haut p. 81) Constat pénible : le prétendu ordre du monde actuel est celui d’un désordre absolu. La thèse de Brecht – au travers des mots prêtés à Galilée ici – c'est qu'il y a un parallélisme entre l'entretien par l’Église de l'ordre cosmogonique et l'entretien par le pouvoir politique de l'ordre politique qui est un désordre social. Cet ordre social et politique qui est un désordre social et politique, c'est celui de l'exploitation capitaliste des opprimés par les plus forts, libres de poursuivre leurs desseins impérialistes. « Vos paysans de Campanie payent les guerres que le vicaire du doux Jésus mène en Espagne et en Allemagne. » (haut p. 81) Au passage Galilée s'en prend à l'idée qu'il y aurait de la beauté et de la grandeur dans la souffrance et le malheur. Rejet de toute morale ascétique – Brecht, rappelons-le, fait de Galilée un bon vivant ! – et de toute esthétique doloriste : « Les vertus ne sont pas liés à la misère mon cher. » (milieu p. 81) Et à cette morale lénifiante et désarmante il oppose une morale de résistance et d'opposition fondée sur la foi en la science et aux techniques : « Mes nouvelles pompes à eau peuvent faire plus de miracles que votre ridicule harassement surhumain. » (bas p. 81) Les inventions produits des sciences doivent désormais remplacer les enseignements prétendus secourables de l’Église. Au centre du débat : la question de la vérité. Le petit moine défend un mensonge pieux touchant notre condition, mensonge prétendument salvateur, Galilée, lui, défenseur de la libre pensée défend la Vérité, toute la vérité, rien que la vérité, quoi qu'il en coûte ! Galilée est un combattant de la libre pensée qui conclut son propos en disant : « Dois-je mentir à vos gens ? » (bas p. 81)

Le savoir scientifique doit chasser les vapeurs de l'encens qui masquent – via les discours des prêtres – les machinations des puissants au pouvoir. Aux saintes paroles des Écritures Galilée préfère les saillies du poète épicurien, Horace, lequel invite à jouir des plaisirs de la vie au travers d'un éloge du Dieu de l'Amour le plus jouisseur et le plus licencieux qui soit. C'est la statue d'un « petit Priape près de la source » qui lui fait évoquer Horace et se souvenir « de la huitième satire d'Horace qu'il a relu ces jours » (p. 82, milieu). C'est l'amour de la vie et celui du bonheur de vivre qui doivent l'emporter sur la haine de la vie et l'amour du malheur. Chant naturaliste et immoraliste donc, foi en la nature et en la vie aux pouvoirs créateurs insoupçonnés et féconds. S'en suit une éthique du gai savoir et une politique de résistance à l'ordre clérical établi. « La somme des angles d'un triangle ne peut pas être modifiée selon les besoins de la Curie. » (bas p. 82) Traduisons : les diktats du gouvernement pontifical ne tiennent pas lieu de la raison des choses ! Il fait de l'ironie en affirmant que « son sens de la beauté est blessé », si dans sa représentation du monde, « Vénus n'a pas de phases ! » (page82) Une fois encore il met en avant le lien qui existe, selon lui, entre la foi en la raison et la foi en l'homme : « la victoire de la raison ne peut être que la victoire des êtres raisonnables. » (haut p. 83) Mais pour lui, à l'inverse de Fulgenzio, – « le petit moine » – la vérité ne s'impose pas d'elle-même puisqu'elle est notre œuvre, c’est-à-dire le fruit d'une méthode de pensée féconde. D'où l'appel, non pas à ne pas désespérer la Campanie, mais plutôt un appel à se révolter contre la prétendue fatalité de l'ordre des choses. « Diable, je vois la divine patience de vos gens, mais où est leur divine colère ! » (haut p. 83). Pour être raisonnable il faut d'abord être rationnel, c’est-à-dire apprendre à penser en développant sa raison de façon critique. Bref il s'agit de sortir de sa minorité intellectuelle pour enfin s'engager à penser par soi-même. Perce ici l'idée selon laquelle révolution théorique et révolution pratique vont de pair. Mais vont également de pair révolution intellectuelle et révolution politique. L'appel à la colère des humbles est un appel à peine voilé à la Révolution !

Cet appel à l'insurrection contre les autorités est un appel à renverser la servitude volontaire ; servitude où l’Église prétend maintenir le peuple des croyants pour mieux préserver sa propre domination. Le tableau se clôt sur un geste de rage émancipatrice : « Galilée lui jette un paquet de manuscrits » (milieu p. 83) ; manuscrits où est expliqué le phénomène des marées. Galilée s'amuse de le voir croquer « une pomme de l'arbre de la connaissance. » (p. 83) Il a fait du petit moine Fulgenzio un zélé disciple car l’amour du savoir est le plus exigeant et le plus périlleux des amours comme le confirmera la suite de la pièce. C'est également un amour communicatif, même si pour l'heure Galilée se sait condamner à crier dans la noire obscurité son désir de Lumière, d'Aufklärung !, pourrait-on dire, c'est-à-dire d'éclaircissement des hommes par la raison !

Tableau 9 : L'avènement d'un nouveau pape, qui est lui-même un homme de science, encourage Galilée, après huit ans de silence, à reprendre ses recherches dans le domaine interdit des taches solaires.

 

                                         La vérité en poche

                                         Et la langue sous cloche

                                         Il s'est tu huit ans mais en vain

 

Lieu : « la maison de Galilée à Florence. » Temporalité : huit ans après, soit en 1624… Personnages : Galilée, Virginia, Madame Sarti, Andréa, Federzoni, le petit moine, présentés comme « disciples de Galilée », un jeune visiteur, Monsieur Mucius. Action : « Ils sont réunis pour un cours de physique expérimentale. » (p.  84)

 

C'est un des Tableaux les plus longs de la pièce. Il correspond, dans le plan primitif de Brecht, à « l'ère nouvelle sans crainte, à la recherche rigoureuse, à l'espoir en ceux qui travaillent. » Huit ans ont passé et Galilée a, semble-t-il, renoncé à s'occuper de recherches astronomiques et il travaille présentement à ses recherches sur les corps flottants, comme l'indique « le pensum du jour au tableau que nous lit Andréa : « jeudi après-midi. Corps flottants. » (bas p. 84) Virginia prépare une pièce du trousseau de son mariage qui a été différé. Mucius, un ancien élève de Galilée, tente en vain d'expliquer à son vieux maître pourquoi il a publié, lui, des écrits contre la théorie de Copernic : « Monsieur Galilée je vous demande la permission de vous expliquer les passages de mon livre où il semble que je condamne les théories coperniciennes sur la rotation de la terre. » (milieu p. 85) Affrontement direct du maître et du disciple, maître qui coupe immédiatement la parole audit disciple. Il se pose en héros de la science nouvelle, « Moi, la peste ne m'a pas empêché de poursuivre mes observations » (bas p. 85), en défenseur de la vérité et prêt à entrer en conflit avec les autorités afin que la vérité soit non seulement publiée mais reconnue : « Je vous le dis : qui ne connaît la vérité n'est qu'un imbécile. Mais qui la connaissant, la nomme mensonge, celui-là est un criminel ! Sortez de ma maison ! » (p. 84-85). La question des limites ou non de l’héroïsme de la vérité et de l'effectivité de la traîtrise est immédiatement posée. Du héros positif et vainqueur… au héros négatif et vaincu… le pas va être vite franchi… Virginia dévoile au passage que la future belle-famille « n'est pas d'accord avec les livres de son père. » (bas p. 84) et elle dévoile à Madame Sarti son horoscope (bas p. 86 et haut p. 87). Les deux femmes d'âge différent sont également incultes et confondent vraie et fausse science, astronomie et astrologie.

 

Constat : permanence du caractère populaire des fausses sciences. Malgré les sollicitations du recteur de l'université, Monsieur Gaffone, Galilée refuse de se lancer dans la polémique en vogue alors sur les taches solaires. L'ouvrage apporté par le recteur est dédicacé à Galilée : « À Galileo Galilei, la plus haute autorité vivante en matière de physique » (p. 87) À ses disciples qui le pressent de prendre position sur cette question des « de maculis in sole », « des taches du soleil ». Galilée répond qu'il ne veut pas suivre le cours malheureux de Giordano Bruno : « Je ne peux pas me permettre non plus qu'on me grille au dessus d'un feu de bois comme un jambon. » (bas p. 88). Par sécurité – et non par fidélité aux ordres de la Sainte Église – Galilée poursuit ses expériences sur les corps flottants qui confirment l'erreur d'Aristote sur le sujet.

La leçon de l'expérience en cours est la suivante : « il te faut apprendre à penser avec prudence » (haut p. 90). Ludovico entre en scène et le conflit se noue alors entre ce jeune aristocrate, défenseur de l'ordre ancien, et Galilée le scientifique artisan d'un nouvel ordre astronomique et social. Ludovico est un personnage dont la fonction a été complètement revue depuis la version danoise de la pièce. Brecht a finalement fondu en un même personnage deux personnages qui apparaissaient dans la version danoise : Doppone, un jeune riche mais bien sot, est le fils d'un riche lainier hollandais qui veut se pousser dans le monde en ayant une culture complète et moderne, ce qui est un bon placement. C'est lui, sorte zazou à la mode de l'époque, qui apporte la lunette à Galilée. Sa sottise éclate dans la formule suivante : « l'instrument est complètement raté. La gaine doit être verte. Elle était verte. Vous pouvez vous fier à Doppone. » Ludovico Sitti était déjà dans cette version le fiancé de Virginia, mais pas le fils de riches marchands de Campanie ; il est devenu un homme de bonne famille. Loin d'être un sot il apporte des nouvelles de Rome et s'inquiète avec le père Christopher Clavius «que tout le cirque de la terre autour du soleil ne recommence à cause de ces taches solaires. » Ludovico, dans notre scène, félicite Galilée de ses succès de professeur : « J'ai entendu dire que vos cours à l'université attirent plus d'un millier d'étudiants, monsieur. » (p. 91), reconnaissance incontestée et incontestable, et surtout il le félicite de sa réserve touchant la nouvelle polémique en train de naître à propos des taches solaires : « Oui. Avant que je l'oublie, ma mère vous félicite de votre tact admirable face aux nouvelles orgies de taches solaires des Hollandais. » (bas p. 91)

Le point de basculement de la scène, qui va précipiter le drame, c'est l'annonce de la mort imminente du pape : « le Saint-Père est à l'agonie » et son successeur pressenti est « le cardinal Barberini » qui est « un mathématicien. » (p. 92) Immédiatement Galilée interprète cette nouvelle comme le fait que « les choses commencent à bouger », et repris par la passion de la recherche, il rompt le contrat qu'il a passé avec l’Église faisant preuve du même coup de légèreté et d'imprudence. Symboliquement il savoure du bon vin, « Il est bon », au moment où Ludovico lui verse dans l'oreille la bonne nouvelle apportée de Rome… Bonne nouvelle libératrice ! Une fois de plus Galilée va incarner l'insoumis à l'ordre établi, le héros révolutionnaire. Désormais deux mondes vont s'affronter, d'un côté celui du riche fils de propriétaires, un aristocrate qui veille au maintien de l'ordre social établi, de l'autorité et des traditions et, de l'autre côté, celui d'un scientifique renommé qui prétend faire triompher l'ordre nouveau en train de naître de façon révolutionnaire. Le dialogue est de plus en plus tendu entre Galilée et son hôte, symboliquement vêtu d'habits de voyages – il est sur le départ ! – dévoilant crûment l’état d'esprit et le point de vue des possédants : la populace est totalement abrutie (« ces malheureux dans leur état d'abrutissement confondent tout » (haut p. 96), ce sont de « véritables bêtes » qui ne comprennent que la loi de la force : « seul moyen de les rappeler à la discipline et à l'ordre et à la politesse. » (p. 96) ; ils sont les tenants de l’ordre établi qui les sécurise : « ils pourraient être troublés s'ils apprenaient que des attaques futiles contre les saintes doctrines de l’Église restaient désormais impunies. » (bas p. 95) On notera que Ludovico est tout sauf un imbécile car non seulement il prend la mesure de l'intelligence et de l'imprudence de Galilée (« Vous avez un cerveau magnifique. Dommage » p. 96) mais encore il le met en garde de façon politique : le prochain pape devra tenir compte de l'amour que lui porteront les plus riches familles du pays. Brecht a repris et retravaillé le personnage de Ludovico pour en faire un défenseur avéré de l'ordre établi dont il profite sans complexe : « les mariages dans des familles comme la sienne ne se concluent pas seulement d'après des critères d'ordre sexuel. » Il a le bon goût et l'intelligence de ne pas parler d'amour en bon pragmatique. Le mariage est une affaire de bon placement et il doit être une bonne affaire. Il faut avant tout que son épouse face bonne figure au banc d’œuvres de la paroisse : « ma femme devra faire bonne figure aussi sur le banc de l'église de notre village. » (bas p. 93) Réponse que Galilée interprète immédiatement en en dévoilant le substrat économique : « tu veux dire que tes paysans suspendront le paiement de leurs fermages à la sainteté de la châtelaine ». Réponse de Ludovico : « D'une certaine manière, oui. » » (93-94). En fait, Ludovico est lucide et sa conscience politique est supérieure à celle de Galilée : il sait que ce n’est pas le changement d'un homme à la tête d'un système de pouvoir qui change ledit système de pouvoir. La naïveté de Galileo Galilei c'est de croire en la puissance des hommes providentiels. Ludovico, lui, sait que rien ne change tant que l'état des choses ne change pas. Il est donc entièrement fondé à dire dédaigneusement à Galilée : « Vous ne serez jamais que l'esclave de vos passions. » Rien de tel ne le menace car il a une intelligence froide et il sait rompre à temps des fiançailles embarrassantes : « excusez-moi auprès de Virginia ; je pense qu'il est préférable que je ne la voie pas maintenant. » (p. 97)

Il part la tête haute ; sans répondre à la proposition de dot de Galilée. C'est bien lui le maître du jeu et Galilée l'apprendra à ses dépens. La scène est bien une critique de la naïveté et de l'optimisme du scientifique qui ne veut pas entendre les objections, ni voir les contraintes propres à l’exercice du pouvoir. À l'opposé, dans toute cette scène, Galilée se révèle comme un héros de la recherche scientifique, un héros de la science aussi passionné que dangereux. Nous le découvrons sensuel et même jouisseur : « Je dis : jouir est une prouesse. » Formule évidemment provocante dans une civilisation de peine à jouir dressée à la morale ascétique dès l'enfance. Nous le voyons passionné de savoir : « le savoir peut devenir une passion, et la recherche source de plaisir. » Nous le découvrons alors engagé dans le combat pour la libre pensée et pour l'éducation du peuple : « Je pourrais écrire dans la langue du peuple, pour la multitude, au lieu d'écrire en latin pour quelques uns.» (bas p. 96). Nous le découvrons finalement révolutionnaire : « Rien ne bouge si on ne le fait pas bouger. » Certes Galilée entrevoit les périls qui le guettent puisqu'il avoue ne « pas trop compter sur la protection d'un nouveau pape. » (bas p. 97) Mais la passion de la recherche scientifique l'emporte. D'où la fin ironique de ce Tableau : au moment où Galilée énonce les règles extrêmement prudentes de la preuve au plan théorique, il s'avère être d'une totale imprudence au plan pratique. La curiosité et la sensualité de Galilée vont donc le perdre car il est étranger à ce vieux monde qu'il ne comprend plus et auquel il n'appartient déjà plus. L'impératif catégorique de la recherche passe avant tout : « Je dois savoir » sera présentement son dernier mot (haut p. 99) et, sous-entendu, tant pis si ma fille tourne folle d'avoir été abandonnée par son fiancé. Et en partie par sa faute. L’ironie du sort étant que cette fille qu'il rabroue, méprise et persécute, va se dévouer toute entière au tyran domestique qu'est son père. Virginia confite dans sa virginité n'a plus qu'à prier pour la rétractation de son père. Par une sorte de revirement ironique elle devient à la fois la gouvernante mais aussi la geôlière et l'espionne d'un père indifférent et cruel. En refusant d’être un maître auprès de sa fille, Galilée témoigne de son autoritarisme mais surtout de son égoïsme. Son humanité est en fait fort limitée car son individualisme est entretenu par son désir incoercible de savoir, désir de savoir qu'il interprète comme un devoir de savoir !  

Tableau 10 : Dans la décennie suivante, la théorie de Galilée se répand parmi le peuple. Des pamphlétaires et des chanteurs de ballades se saisissent partout des nouvelles idées. Au cours du carnaval de 1632, beaucoup de villes italiennes choisissent l'astronomie pour thème du cortège des guildes.

 

ň l'origine ce Tableau était une Moritat simplement, c’est-à-dire une complainte exécutée par des chanteurs ambulants dans les rues et dans les foires. La plus célèbre Moritat de Brecht est la complainte de Maekè-le-Surineur dans l'Opéra de quat'sous. Dans la version danoise de notre pièce – La Terre Tourne – ce Tableau se réduisait à un l'exécution par un couple de baladins faméliques traînant des baluchons, un tambour et autres accessoires, ainsi qu'une fillette de quatre ans et un nourrisson, d'une ballade accompagnée à l'orgue de barbarie : « chanson des doctrines et des opinions horrifiques de Mr le Physicien de Cour Galileo Galilei ». Mais déjà, dans une note Brecht indiquait que « la scène peut devenir une scène de ballet ». Dans notre version cette scène devient une scène de Carnaval dont l'apothéose finale est le surgissement d'un mannequin plus grand que nature figurant Galileo Galilei, le démolisseur de la Bible. Devant cette manifestation : rire énorme de la foule ! Thème du Tableau : la popularité de Galilée car la prévision ou prédiction de l'astronome s'est réalisée : l'astronomie est descendue du Ciel sur la place publique ! Pendant que le couple de chanteurs exécute la ballade se multiplient les gags et les mimes plus ou moins grotesques proches dans le style du célèbre tableau de Bruegel l'Ancien (style du Carnaval de Carême). Le tout accompagné de cortèges de Mardi-Gras, moment où le peuple se livre à force tours et jeux incongrus. Un ivrogne chancelant imite la rotation de la Terre, des pauvres se moquent ouvertement des riches, le peuple se livre à des saillies, des facéties et des moqueries. Grand défoulement donc !

Le choix du thème de Carnaval est éclairant puisque c'est traditionnellement la période d'un retournement complet des rôles et d'un bouleversement des statuts et des valeurs établies. Un temps de révolution sociale mais déguisée et limitée dans le temps. Révolte significative mais purement symbolique. En clair, une Révolution pour rire ! Il reste que le Carnaval est l'expression par excellence de l'imagination populaire et des ressentiments du peuple dans ce qu'il y a de plus subversif. La scène s'ouvre d'abord par une ballade quelque peu grotesque entrecoupée de commentaires parodiant le latin théologique. Le contenu de la complainte est une parodie de la Genèse, parodie qui identifie immédiatement l'ordre de Dieu à celui des Dominants. « Il (le Tout-Puissant) voulut qu'il en soit ainsi / Il dit au soleil de s'en aller faire / Le tour de la terre avec sa lumière / Tel un valet en un cercle accompli . » (bas p. 99) Tout le monde social est présenté comme gravitant autour du plus puissant : lire, haut p. 100 : « Et commencèrent de tourner / Autour des puissants les déshérités (…) Cela, bonnes gens ? c'est le grand ordre… » (p. 100) L'anaphore « autour » répétée signalant le caractère à la fois universel et nécessaire dudit phénomène… « Le docteur Galilée », l'homme insolent qui « balança la Bible, saisit sa lunette et jeta un regard sur l'univers. » (p. 100) Commandant en démiurge insolent : « Toi le soleil, reste-là ! » Le Verbe de l'Astronomie Nouvelle prend la place de l'Ancien Verbe de la Théologie. Résultat : renversement radical et blasphématoire de l'ordre établi : « / Je veux que la creatio dei/ Tourne dans l'autre sens/ » (p. 100) C'est l'astronome qui chasse le théologien et renverse l'ordre du ciel mais en même temps l'ordre social établi par les prêtres. « Je veux (…) / Que la maîtresse / Tourne autour de sa servante / » (bas p. 100). Carnaval proprement révolutionnaire comme il se doit ! Tous les rapports de propriété et de commandement sont alors inversés et la ballade a pour refrain l'espoir des plus humbles de retrouver un peu de liberté : « Qui n'a jamais rêvé d'être son propre maître et seigneur ? » (bas p. 100) Retournement proprement révolutionnaire : La révolution astronomique engendre la révolution politique ! Mais cette révolution est immédiatement présentée comme une Utopie : « Vénérés habitants, de telles théories sont parfaitement impossibles. » (haut p. 101) Utopie de la mise en place d'un nouvel ordre qui renverserait et retournerait d'un coup, d'un seul, les rapports hiérarchiques et où le travail ne serait plus nécessaire et vital : « / On aurait droit à la paresse / » (haut p. 101) Utopie qui répond à un rêve chimérique partagé : « / Qui n'a jamais rêvé d'être son propre maître et seigneur ? /» (p. 101), et cette Utopie, elle est expressément reliée à « l'avenir que nous prédit le docte docteur Galileo Galilei. » (milieu p. 101) La fin de notre Tableau se clôt par le couronnement bouffon sur « un trône ridicule » du grand-duc de Florence : lire, p. 103 : « Sur un trône (…) Au-dessus du trône un panneau : « cherche à avoir des ennuis. » Le défilé se poursuit (p. 103) par la mise en scène d'un cardinal profané. Bref tous les puissants sont jetés au ruisseau et entre en scène finalement « un mannequin plus grand que nature figurant Galileo Galilei », témoin et preuve visuelle et visible par toutes et tous d'un nouveau pouvoir, celui de la science nouvelle et de la nouvelle écriture, celle de l'astronomie physico-mathématique ! Le peuple est désormais délivré de l'endoctrinement religieux, la Bible, raturée, est remplacée par les Éléments d'Euclide ! Le peuple est appelé à se saisir du savoir rationnel et à se délivrer de l'endoctrinement ecclésiastique. Triomphe final, sur le mode populaire et révolutionnaire, de la science ; triomphe sur le mode de l'opéra populaire. Mais la chute de la scène est grosse de menaces : le Chanteur dit, en effet, « Galileo Galilei, le démolisseur de la Bible. » (p. 103) Fin du Tableau : « Rires énormes de la foule ». Mais la foule n'est pas tout et tout ne finit pas par des chansons… Suite aux prochains Tableaux !

Tableau 11 : 1633. L'Inquisition convoque à Rome le chercheur connu dans le monde entier.

 

                                    

                                      Les bas-fonds sont chauds, les hauteurs sont froides

                                      La rue s'agite et la cour se tient roide.  

 

 

Antichambre et escalier dans le palais des Médicis à Florence. Galilée et sa fille attendent d’être reçus par le Grand-Duc.

 

Lieu: palais des Médicis à Florence. Temporalité : 1633. Personnages : Galilée, sa fille Virginia, Vanni, le fondeur, un fonctionnaire, Cosme de Médicis. Action : entrevue de Galilée et de Cosme.

 

 

Ce tableau constitue le pivot de la pièce. La scène est dans l'antichambre du Palais des Médicis; Galilée et sa fille attendent d'être reçus par le Grand-Duc. Le motif de cette visite est d'offrir au Grand-Duc le livre par lequel Galilée a diffusé ses idées nouvelles. On a la mauvaise impression que Galilée fait moins œuvre de courtisan habile qu'il ne tombe fort maladroitement dans un piège qui lui est tendu par le pouvoir en place ("Il veut avoir le livre, il l'a payé déjà…"). Bref, quid de cette volonté qui n'est pas gratuite? L'atmosphère de toute cette scène est pesante et inquiétante car de fait Galilée est déjà traité par la valetaille comme un homme encombrant qu'on ne veut pas voir mais ignorer. Il est persona non grata…un personnage inquiétant – un des membres du tribunal de l'Inquisition sans doute – les a suivis jusque dans cette antichambre en policier chargé de surveiller les faits et gestes, et les paroles, de Galilée.

Pendant qu’ils font antichambre Monsieur Gaffone, recteur de l’université, les croise et "s'effraie visiblement à la vue de Galilée" et "détournant la tête et les saluant à peine" (bas p. 104). Pire "il s'effraie" en voyant Galilée ici dans cette antichambre. Tous ces signes éloquents prouvent que Galilée est devenu infréquentable car trop dangereux. Dans ses Remarques sur la pièce Brecht interprète cette scène comme étant "la scène de la déconstruction", "déconstruction" liée au refus de Galilée d'accepter l'offre de protection et de lutte du fondeur Vanni qui est "du côté de Galilée" et est un défenseur de la liberté d'enseigner et de produire des choses nouvelles. Du même coup Brecht place dans cette scène la première et véritable rétractation de Galilée : "Galilée se rétracte au moment où il refuse l'offre de la classe progressiste, la bourgeoisie moderne, de prendre le large pour sauvegarder sa liberté de recherche et de production de connaissances nouvelles." Hommes et classes qui le soutiennent dans sa lutte contre une Église rétrograde ! Galilée se rétracte en arguant qu'il a écrit un ouvrage scientifique et non politique : la rétractation tient dans ses mots : "J'ai écrit un livre sur la mécanique de l'univers, c'est tout. Ce qu'il en est fait ou ce qu'il n'en est pas fait ne me regarde pas." L'ironie de la situation étant que Galilée se croit encore en pleine confiance avec les autorités et en relative sécurité… car pour lui le Grand-Duc est son élève et le nouveau pape est donc un esprit éclairé ne pouvant que le protéger, ceci alors qu'il est déjà très isolé et poursuivi.

Dans la pièce Vanni, industriel fabricant de canons, patron d'industrie lourde, incarne la bourgeoisie révolutionnaire qui sait que ses intérêts dépendent des progrès des sciences et des techniques. Vanni est un chef de manufacture bien introduit à la Cour qui voit très clair et qui entend encore mieux : "On parlait de vous là-haut. On vous rend responsable des pamphlets contre la Bible, qui ces derniers temps se vendent partout." (p. 105). Allusion transparente au précédent Tableau. Représentant de toute une classe, il parle au nom de la bourgeoisie montante : "nous autres de la manufacture." Il est fier de sa puissance, intéressé aux progrès sous toutes leurs formes, et il propose littéralement un contrat d'embauche à Galilée : je te sauve des griffes de l'Inquisition, c’est-à-dire d'un pouvoir rétrograde et réactionnaire, et tu travailles pour nous hommes de progrès ! Et ceci dans un intérêt commun et partagé. Il propose en effet un contrat d'alliance et de collaboration entre les scientifiques performants et les bourgeois les plus éclairés. Au travers de ses paroles, la classe bourgeoise se présente comme libérale par nature, c’est-à-dire par intérêt bien compris. Pour cette classe montante, Galilée est l'homme qui lutte pour "la liberté d'enseigner des choses nouvelles." (milieu p. 105) La bourgeoisie se place du côté de Galilée car elle sait que le rendement de la libre recherche est incomparablement plus profitable que le ressassement de vieilleries. La bourgeoisie admire en Galilée l'ingénieur ingénieux qui va bouleverser par ses inventions mécaniques ("nouveau cultivateur mécanique allemand que vous m'avez décrit", p. 105) et hydrauliques (pompes et systèmes de canaux), non seulement l'agriculture mais l'ensemble des corps de métiers. Bref le combat galiléen pour la liberté de la recherche et de l'enseignement et le combat pour la liberté d'entreprendre et de se développer sont un seul et même combat. Les ingénieurs sont donc les alliés objectifs de la bourgeoisie. Brecht met dans la bouche de cet industriel de l'armement les principaux éléments du discours libéral : développer non seulement la presse mais les écoles d'arts et métiers. Mais surtout favoriser le développement des marchés et au premier rang d'entre eux les marchés financiers. Le grand dépit du fondeur étant : "ici nous n'avons même pas la liberté de faire de l'argent." (p. 105-106). Bref, il est urgent de développer le libre échange et le capital… ce qui passe par la concentration industrielle sans se soucier de l'immoralité des rassemblements d'ouvriers en un même lieu : "On est contre les fonderies parce qu'on est d'avis que trop d’ouvriers en un seul lieu cela favorise l'immoralité !" (haut p. 106). Autant de revendications qui se heurtent au pouvoir de l’Église en place dont l'allié sur le plan économique et idéologique est l'aristocratie foncière représentée dans notre pièce par Ludovico. Le programme du fondeur libéral se clôt par une invitation au combat pour le développement effectif des Lumières : "souvenez-vous s'il vous plaît que vous avez des amis dans toutes les branches du négoce." Vanni va plus loin en soulignant la force politique car sociale que représente l'alliance du savoir scientifique et du pouvoir technique : "Vous avez derrière vous les villes de l'Italie du Nord, Monsieur Galilée." (p. 106) Galilée pourrait alors continuer librement ses recherches et l'Italie du Nord, du moins sa bourgeoisie, rivaliserait enfin avec celle de l'Angleterre, d'Allemagne et de Hollande. La science développerait l'économie et protégerait la recherche scientifique alors qu'ici ce sont les mêmes gens qui font des "difficultés à Galilée et ne permettent pas aux médecins de Bologne de disséquer des cadavres à des fins scientifiques".

Il propose donc à Galilée un contrat d'élargissement afin de le "mettre à l'abri à Venise" : "J'ai une voiture et des chevaux monsieur Galilée." (p. 106) Or Galilée refuse ce contrat et cette fuite lui permettant de se mettre à l'abri. Après avoir chanté et célébré la force des idées nouvelles il refuse de passer à l'acte et de se mettre à l'abri pour mieux continuer le combat de la libre pensée. Il choisit l'immobilité par facilité et confort : "Je ne suis pas fait pour l'exil. J'apprécie le confort." Ceci alors que Vanni lui dévoile qu'il est menacé par "les robes noires" et qu'il l'invite à poursuivre le combat en changeant simplement de ville (Venise et non plus Florence) et de méthode ("le combat" , et non la flatterie). Or Galilée répond en courtisan se croyant encore bien en cour et en surestimant son importance : "le Grand Duc est mon élève", dit-il et pense-t-il : "le pape lui-même opposerait à toute tentative de me perdre, quelle qu'elle soit, un non catégorique." (p. 106) Après la couardise par confort, l'orgueil de sa renommée. Et enfin, pour finir, la résignation : "Je distingue la puissance de l'impuissance." (bas p. 106) Mais, ce qui est plus grave, il refuse d'être comptable de la charge révolutionnaire de son savoir : "J'ai écrit un livre sur la mécanique de l'univers, c'est tout. Ce qu'il en est fait ou ce qu'il n'en est pas fait, ne me regarde pas." (haut p. 107) Affirmation claire et explicite du refus d'engager le combat sur le plan des idées et de l'idéologie !

C'est ici, selon Brecht, que Galilée se renie en prétendant que le scientifique n'est responsable que de ses écrits théoriques et qu'il n'est qu'un savant lettré, si j'ose dire. Le Galilée de Brecht refuse donc d'être tenu pour comptable de la charge révolutionnaire de ses travaux astronomiques. Sa fille Virginia, par bêtise et flagornerie sans doute, en rajoute touchant le refus et la rétractation de son père en disant : "Si les gens savaient comme tu as condamné ce qui s'est passé partout au dernier carnaval." (p. 107 haut). Réduit à n'être qu'un savant de cabinet Galilée peut passer pour un croyant sincère. Reste que cet homme dont symboliquement à présent la vue baisse ("mes yeux vont mal aujourd'hui"), cet homme dont "la santé n'est pas des meilleures", (p. 107), cet homme qui croit être protégé par son ancienne amitié et son silence de dix ans, joue ici joue double jeu. D'un côté sûr de son aura il se croit protégé et quasi intouchable car il s'en tient au discours de la vérité qui n'obéit qu'aux exigences de preuves purement théoriques. D'un autre côté il a conscience que, même en limitant au maximum son engagement pratique à une publicité de la démarche rationnelle seule, il entre inévitablement en conflit avec l'Autorité. Aussi a-t-il, comme on l'apprend, préparé sa fuite à Padoue… caché dans des tonneaux de vin, où, il pouvait l'espérer en connaisseur, l'esprit du vin avait laissé quelque trace ! Mais il est trop tard : une voiture de la Sainte-Inquisition l'attend pour le conduire à Rome. Le double jeu a ses limites et l'abstention d'engagement politique ouvert se paie au prix fort… puisqu'il faut nécessairement choisir son camp selon Brecht ! Double mise loupée : Galilée s'est trompé d'allié et d'adversaire ! Il a cru choisir auprès d'un certain cardinal le camp du progrès, il a de fait choisi le camp de la réaction. En disant : "Oui !" à Vanni il aurait accru le pouvoir de la bourgeoisie et… à terme celui du prolétariat ! Tout pouvait basculer autrement s'il avait entendu le discours pragmatique de Vanni et l'appel au développement de tout un peuple industrieux et exploité. Mais il a préféré son confort domestique de jouisseur bon vivant et a voulu conserver l'illusion de l'intellectuel croyant pouvoir rester libre, envers et contre tout et tous, grâce à ses relations… La rupture avec le peuple et l'histoire était dans la logique du départ de Padoue… Sagredo (in Tableau 3, p. 40) n'avait donc pas eu tort de le mettre en garde : "De qui dit-on qu'il va les yeux ouverts ? De qui va à sa perte. Comment les puissants pourraient-ils laisser courir en liberté quelqu'un qui sait la vérité, ne serait-ce qu'une vérité touchant les astres les plus éloignés !" (p. 40)

Tableau 12 : Le pape.

 

Une salle du Vatican. Le pape Urbain VIII – anciennement cardinal Barberini – reçoit le cardinal inquisiteur. Durant l'audience on l'habille. Au dehors, bruissement de pas tumultueux.

 

Lieu : une salle du Vatican à Rome, et plus précisément on se trouve dans les appartements du pape Urbain VIII, anciennement cardinal Barberini. Temporalité : 163 ?. Personnages : Le Pape, L'Inquisiteur. Action : le pape finit par envoyer Galilée devant le tribunal de l'inquisition. .

 

NB : comme dans le tableau VIII, ce tableau XII doit être joué devant le rideau fermé, d'où la précision : "Au dehors bruissement de pas tumultueux."

 

On se trouve dans les appartements du Pape Urbain VIII, anciennement Cardinal Barberini, et le Pape reçoit le Cardinal Inquisiteur venu demander la condamnation de Galilée. Les indications scéniques importantes ici soulignent deux choses : les bruits de pas venant de l'antichambre sont censés mettre le Pape dans un état d'extrême nervosité soulignant ainsi que la décision papale est attendue avec impatience ; l'habillage de cérémonie du Pape – lequel va disparaître peu à peu sous l'uniforme de sa fonction – accroît encore la tension. Le Tableau s'ouvre sur le refus de la condamnation de Galilée par le Pape et elle se clôt… par son acceptation… Par delà la nervosité du Pape, c'est la défaite de l’Église libérale qui est en cause. Ayant accédé au pouvoir suprême le Pape ne peut pas ne pas accepter les méthodes de l’Église établie et autoritaire. Il s'oppose d'abord aux poursuites engagées contre Galilée d'où les trois « Non ! » du Pape : "Le pape, d'une voix très forte. Non ! Non ! Non ! " (p. 109). Mais ces trois "Non !" se convertissent finalement en un acquiescement silencieux. Les "Non !" de l'homme Barberini, ami de Galilée et teinté de culture mathématique, deviennent un Oui concédé du bout des lèvres par le Pape… Le discours du Grand Inquisiteur rappelle au pape l'attente de ceux qui sont venus pour entendre la confirmation de leur foi : "Ainsi, à ces docteurs de toutes les facultés (…) sont venus tous entendre confirmation de leur foi." (bas p. 109) Mais, nouveau refus du Pape : "Je ne laisserai pas briser les tables de l'arithmétique. Non !" (bas p. 109) Notons que le Pape emploie ici une allusion peu chrétienne à Moïse brisant les Tables de la Loi ! Mais, nouvelle attaque du Cardinal Inquisiteur : ne pas poursuivre et condamner Galilée, c'est asseoir la société sur ce qu'il y a de plus fragile : le doute ! Lire : haut p. 110 : "Mais d'où viennent-ils, ces chiffres ? Tout le monde sait qu'ils viennent du doute. (p. 110) Or le doute est par nature déstabilisateur, c’est une attaque contre la foi établie et contre les fondements traditionnels de la société humaine incarnation à sa façon de l'ordre naturel des choses. D'où l'interrogation : "devons-nous fonder la société humaine sur le doute et non plus sur la foi." (p. 110) La science en développant le doute (rappeler sa place et son rôle chez un Descartes !) sape la foi et les dogmes. Et on sait que prudemment réfugié hors de France ledit Descartes soustrait à l'emprise du doute tout ce qui a trait à la politique et à la religion. Aussi le Pape, selon le Grand Inquisiteur ne voit pas qu'en acceptant de raisonner à l'intérieur de l'esprit nouveau de la science nouvelle il se fait ipso facto l'allié d'une entreprise de subversion qui lui échappe et de laquelle Galilée est un des agents. ("Ces gens doutent de tout.")

Puis, nouvel argument, la situation politique du Pape est faible au plan intérieur et extérieur. Au plan intérieur, l'opinion publique italienne accuse la famille Barberini, d'être celle d'esthètes modernistes, de détruire les monuments antiques pour développer un art nouveau au Vatican. Au plan extérieur, le position diplomatique du Pape en Europe est très faible : "La politique espagnole de Votre Sainteté n'est pas comprise par ceux qui manquent de discernement, le différend avec l'Empereur est déploré." (p. 110) La Réforme – autre modalité et expression du doute – divise les croyants en Allemagne… Des compromis doctrinaux ne peuvent qu'affaiblir le nouveau Pape. Plus grave encore le doute se répand, devient universel et il imprègne la multitude contaminée par l'esprit nouveau : "toute l’Italie, jusqu'au dernier des palefreniers, par le méchant exemple de ce florentin, discute des phases de Vénus, et tous de songer du même coup à toutes ces choses qu'on déclare inébranlables dans les écoles et en d'autres endroits, et qui sont tellement contraignantes." (p. 111) Le doute ruine l'autorité doctrinale de l’Église, ce n'est plus elle qui dit le vrai et détient la vérité mais "ces vermisseaux de mathématiciens (qui) braquent leurs lunettes vers le ciel et informent le monde que votre sainteté, même là, dans le seul domaine qu’on ne vous disputait pas encore, est bien ignorante." (p. 110) Le doute s'empare de tous les esprits et fait de chaque individu l'agent d'une liberté souveraine soustraite au regard de dieu. Dieu n'est plus le juge c'est chacun, ou plutôt la raison de chacun qui prétend devenir l'instance judicatoire suprême, première et dernière : "Qu'adviendrait-il si tous ceux-là, faibles dans leur chair et prompts à tous les excès croyaient plus qu'en leur propre raison que cet insensé déclare être la seule instance!" (milieu p. 111) Pire, le doute peut porter atteinte au pouvoir économique de l’Église : "ils pourraient étendre leur sale doute aux collectes" ; pire encore le doute peut retirer à Dieu son statut d'hypothèse nécessaire en transformant la technique en une divinité nouvelle et en faiseuse de miracles : "ils veulent faire des miracles avec les machines. Lesquels ? de Dieu en tout cas ils n’ont plus besoin, alors de quels miracles s'agit-il?" (p. 111) Enfin, pour finir, comble d’ironie, ils se servent d’Aristote – en commettant un contre-sens sur Aristote – en disant que les machines automatiques feront que "les maîtres évidemment n'auraient plus besoin de compagnons ni les seigneurs de valets." Ce morceau d'éloquence accusatrice se clôt sur le rappel du fait que Galilée "rédige ses travaux astronomiques non pas en latin, mais dans l'idiome des poissonnières et des marchands de laine" (bas p. 111), idiome qui de fait leur donne un impact proprement révolutionnaire.

Le Grand Inquisiteur ajoute ensuite que le Vatican est pris de vitesse et qu'il ne peut interdire les retombées techniques des inventions théoriques galiléennes. Ce qui oblige l’Église, si j'ose dire, au grand écart idéologique : condamner Galilée mais prendre ses cartes du ciel ! Résultat, ou plutôt conclusion : la position du pape est difficile comme il en convient lui-même. Pourquoi? Parce que Galilée est admiré et envié dans l'Europe entière : "cet homme tout de même, dit le pape, est le plus grand physicien de ce temps, la lumière de l'Italie…". Et il ajoute : "il a des amis. Il y a Versailles. Il y a la cour de Vienne ils vont appeler la Sainte Église une fosse à purin de préjugés pourris. N'y touchez pas !" (milieu p. 112) Le Grand Inquisiteur très habilement, le prend au mot et fait alors valoir qu'il ne sera pas nécessaire "de pousser les choses loin avec lui" , entendez il ne sera pas nécessaire de le torturer, "c'est un homme de la chair. Il capitulerait tout de suite." Ce dont convient immédiatement le pape qui rappelle "qu'il ne sait pas dire non à un vieux vin ou à une pensée neuve". Le Pape a autorisé son livre, ajoute-t-il, et il a tenu sa promesse de prudence au plan théologique : "J'ai autorisé son livre s'il reflétait à la fin l'opinion que le dernier mot n'appartient pas à la science, mais à la foi. Il s'y est tenu;" (bas p. 112) Comprenez que Galilée a tenu sa promesse de prudence au plan théologique. Mais de quelle manière rétorque le Cardinal Inquisiteur puisqu'il a donné le mauvais rôle au pape en la personne de Simplicio défenseur des idées d’Aristote ("un homme stupide qui naturellement défend les idées d'Aristote" ) impertinence finale qui fait que le pape enfin vêtu de tous ses habits sacerdotaux accepte "qu'en toute dernière extrémité, on lui montre les instruments" (sous-entendu de torture…). Ironie cruelle de la dernière saillie du Grand Inquisiteur : « Cela suffira, Votre Sainteté. Monsieur Galilée s'y connaît en matière d'instruments;" (p. 113) Victoire du Pouvoir sur le Savoir. Le Pape a été obligé ("bruit de pas dans les corridors (bruit) insupportable" de tous ceux qui font pression sur lui!) en tant que Pape de partager la raison d’Église et d’État pontifical du Grand Inquisiteur…

Tableau 13 : Galileo Galilei rétracte devant l'Inquisition, le 22 juin 1633, sa théorie du mouvement de la Terre.

 

                             C'était un jour de juin qui passa promptement

                             Et pour toi et pour moi il était important,

                             La raison sortit de l'obscurité  

                             Et se tint sur le seuil un jour entier.

 

Dans le palais de l'ambassadeur florentin à Rome. Les disciples de Galilée attendent des nouvelles. Le petit moine et Federzoni jouent aux échecs selon les nouvelles règles, avec de larges mouvements. Dans un coin, agenouillée, Virginia qui dit l'Ave Maria.

 

Lieu : une salle dans le « palais de l'ambassadeur florentin à Rome ». Temporalité : le 22 juin 1633. Personnages : Le petit moine, Federzoni, Andréa, Virginia, un crieur public, Galilée. Action : rétractation de Galilée devant le Tribunal de l'Inquisition.

 

Scène de l'abjuration ou de la rétractation. Galilée est depuis vingt-trois jours le prisonnier du tribunal de l'Inquisition, comme on l'apprend par le petit moine (p. 115). Dans le palais de l'ambassadeur florentin nous sommes le jour prévu pour l'abjuration solennelle. Les disciples et amis de Galilée, et sa fille Virginia qui prie agenouillée, attendent tous le moment décisif. Un envoyé du pouvoir – un individu indéterminé, espion – les avertit et qu'on attend « la rétractation de monsieur Galilée pour cinq heures au cours de l’audience de l’Inquisition. (p. 116) Et il précise même « qu'on sonnera la grande cloche de Saint-Marc et qu’on proclamera publiquement les termes de sa rétractation. » idem, p. 116).

En fait toute la scène, au plan de la mise en scène théâtrale, repose sur un effet calculé de retardement et sur un effet de retournement. L'effet de retardement de l'annonce officielle permet aux amis de Galilée de s'identifier au grand homme duquel ils sont censés bien connaître la personnalité. Tandis que l'effet de retournement va permettre le rejet et la déconstruction du personnage du grand homme. En fait l'abjuration a été préparée par une série d'indications antérieures qui nous signalaient la fragilité et la faiblesse de Galilée s'expliquant par son attachement à la bonne vie et sa peur de la souffrance. Un rappel, in Tableau 9 : « Je ne peux pas me permettre non plus qu'on me grille au-dessus d'un feu de bois comme un jambon. » (bas p. 88) Et le Grand Inquisiteur nous a prévenus – au travers de son entretien avec le pape : « pratiquement il n'y aura pas besoin de pousser les choses loin avec lui. C'est un homme de la chair. Il capitulerait tout de suite. » (Fin du Tableau 12 p. 112) L'effet calculé de distanciation par rapport à la proclamation héroïque selon laquelle la passion de la vérité serait plus forte que tout, cet effet de distanciation est donc prêt à jouer son rôle…

Pendant l'attente de la décision du Tribunal, les disciples de Galilée communient, chacun à sa façon et à tour de rôle, dans l'éloge de la grandeur du maître. Cette communion reposant sur la certitude partagée qui est la suivante : « Il ne se rétractera jamais » (p. 114 et p. 115, dans la bouche d'Andréa). Les disciples rappellent le souvenir du grand homme et déclarent leur admiration. Tous sont identiquement émus et ils s'inquiètent des violences qui peuvent être faites au maître admiré. Ils répètent ses paroles exemplaires les plus héroïques, comme par exemple celle-ci : « Qui ne connaît la vérité n'est qu'un imbécile, mais qui, la connaissant , la nomme mensonge, celui-là est un criminel. » Ils rappellent ses attitudes les plus fermes touchant la recherche de la vérité et son attachement à ladite vérité (rappel de sa « devise : hieme et aestate, et prope et procul, usque dum vivam est ultra. Et c'est de la vérité qu'il parlait. » Traduisons : « En hiver et en été, à proximité et au loin, aussi longtemps que je vivrai, et au delà, je chercherai la vérité », pour Galilée, dit le petit moine, p. 115). Ses amis se remémorent son assurance et sa confiance en la vérité, lui qui est face à ses détracteurs. Bref ! ils dressent tous du Grand Homme Absent un portrait héroïque admirable ! Andréa imite même son père spirituel et il récite son credo en la vérité astronomique. (bas p. 115) En bons et fidèles disciples ils s’accrochent à la croyance incorruptible et en la force ultime de la vérité, croyant chacun et tous en la séduction irrésistible de la preuve : « Ce qu'on a vu, la force ne peut pas faire qu'on ne l'ait pas vu », dit le petit moine, rappelant une formule de son maître admiré. Bien évidemment suit le rappel de l'impératif catégorique de la moralité du chercheur selon Galilée : le service de la vérité implique non seulement de la recherche sincère mais encore et surtout de ne jamais la renier. L'effet de retardement permet à Brecht de « matérialiser » en quelque sorte l'exaltation du savoir et de la foi en son triomphe : « Donc la force ne suffit pas ! Elle ne peut pas tout ! Donc, la bêtise est vaincue, elle n'est pas invulnérable ! Donc l'homme ne craint pas la mort ! » (dans la bouche d'Andréa, p. 117). Et Federzoni de reprendre sur un ton sentencieux et prophétique : «Maintenant commence véritablement le temps du savoir. Ceci est son acte de naissance. » (p. 117) C'est au chant du cygne du grand homme que nous assistons puisque nous savons déjà et tous que Galilée s'est rétracté, sans doute peut-être par lâcheté ! Les disciples ont toujours des rapports complexes avec leur maître. Ainsi le jeune moine a-t-il un rapport affectif avec son maître, Andréa, lui, a un rapport de filiation scientifique de disciple à maître. Federzoni, lui, admire en Galilée un savant libérateur du peuple. Mais tous vont apprendre que la violence, et la peur engendrée par elle, viennent fort aisément à bout de l'amour de la vérité. Chacun cherchant naturellement à sauver sa peau ! Comme dit : la raison a ses raisons que la raison ne connaît pas toujours ! Bref la foi en la raison, comme toute foi, est naïve et surfaite car elle repose sur l'ignorance des réalités en question, des rapports de pouvoir et surtout sur une confiance déplacée en un homme, un seul homme… providentiel. Naïveté des disciples de Galilée, naïveté propre à tous les disciples, si j'ose dire ! « tout cela est gagné quand un seul homme se lève et dit Non ! » (bas p. 117) Et ils croient jusqu'à la dernière minute, ou plutôt jusqu'à la dernière information du cadran solaire, en la résistance de leur bon maître : « Il résiste », Andréa ; « Il ne se rétracte pas ! » le petit moine (milieu p. 117).

Mais « à cet instant la cloche de Saint-Marc commence à retentir. Tous sont pétrifiés » et « la voix du crieur public lit la rétractation de Galilée. » Galilée s'est métamorphosé en un Mucius et il a fait stricto sensu et personnellement ce qu'il condamnait en.. Mucius ! Immédiatement Federzoni déboulonne ironiquement la statue du grand homme, leur ancien maître, en remarquant qu'il ne leur a même pas payé leurs travaux : «Il ne t'a jamais vraiment payé pour ton travail. Tu n'as pu ni acheter un pantalon ni publier toi-même. » (p. 118) Évidence marxiste : l'exploitation est évidemment présente dans les laboratoires de recherche comme partout ailleurs ! Andréa, plus amer encore s'écrie : « Malheureux le pays qui n'a pas de héros ! » (p. 118) Et, ce qui est plus grave mais juste, il dévoile l'origine viscérale de la lâcheté du maître au moment où celui-ci refait surface : « Sac à vin ! Bouffeur d'escargots ! Tu l'as sauvée, ta peau bien-aimée ? » (bas p. 118).

 

Pendant cette charge des disciples, « Galilée est entré, totalement changé, rendu presque méconnaissable par le procès. » (bas p. 118 ) Federzoni, précise Brecht, le fixe longuement du regard et ce regard est son châtiment. « Ce sont les Federzoni de l'avenir qui devront payer sa trahison de la science, à peine celle-ci a-t-elle entamé sa glorieuse carrière. » Se ressaisissant quelque peu après avoir bu un verre d'eau, Galilée inverse la formule d'Andréa : « Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros » (haut p. 119). Brecht note qu'il s'agit d'une réponse de physicien qui voudrait faire perdre à la nature son privilège d'imposer aux hommes des drames et de les mettre dans la nécessité de se comporter en héros. Mais on peut interpréter cette formule de façon plus terre à terre et « progressiste » : un pays libre et développé n'aurait plus besoin de héros ou, en tout cas, pas besoin de héros ou de martyrs de la science !

Tableau 14 : 1633-1642. Galileo Galilei vit dans une maison de campagne près de Florence. Prisonnier de l'Inquisition jusqu'à sa mort. Les Discorsi.

 

                                De mille six cent trente-trois

                                À mille six cent quarante-deux

                                Galileo Galilei est prisonnier de l’Église jusqu'à sa mort.

 

Une grande pièce avec une table, un siège en cuir et un globe terrestre. Galilée, désormais vieux et à moitié aveugle, se livre à une observation minutieuse à l'aide d'une petite boule en bois et d'une gouttière de bois incurvée ; dans l'antichambre, un moine assis est de garde. On frappe à la porte. Le moine ouvre, et un paysan entre portant deux oies plumées. Virginia sort de la cuisine. Elle est maintenant âgée d'environ quarante ans.

 

Lieu : « une grande pièce » dans « la maison de campagne près de Florence » où est retenu Galilée. Temporalité : nous sommes en 1642, neuf ans après son abjuration. Personnages : Galilée et Virginia, un paysan et un moine, Andréa. Action : Galilée transmet à Andréa une copie de ses Discorsi.

 

Ce Tableau 14 est un Tableau conclusif (le Tableau suivant n'est qu'un épilogue). Il développe une dernière fois les contradictions où s'est enfermé Galilée et surtout il montre clairement quelles sont les raisons de son abjuration. C'est un Tableau qui a été très remanié d'une version à une autre. Dans la version danoise de la pièce, Galilée fait son autocritique avant de confier la copie du manuscrit des Discorsi à Andréa. Dans la version berlinoise, l'ordre est inverse et le discours autocritique constitue les derniers mots de Galilée, lequel refuse de serrer la main à son ancien disciple. Dans notre version, la dimension rusée du personnage principal est maintenue mais elle est beaucoup moins appuyée et la responsabilité de Galilée, responsabilité sociale et politique, est accentuée. Le succès du savant ne pouvant faire oublier sa trahison politique. L'homme Galilée est présenté comme humain trop humain, c’est-à-dire à la fois trop gourmand et trop lâche. Et la figure héroïque du chercheur solitaire, héros et martyr de la vérité, est finalement congédiée.

Ne va donc demeurer que l'essentiel de son travail acharné : le manuscrit des Discorsi. Manuscrit sauvé des griffes de l'Inquisition et transmis, par delà les frontières, à toute l'Europe savante. Le Tableau 14 nous présente un Galilée « vieux et à moitié aveugle » qui est prisonnier à domicile de l'Inquisition, laquelle surveille ses faits et gestes, contrôle ses écrits et bien évidemment filtre et espionne ses visites. Mais Galilée continue néanmoins son travail de recherche « esclave de ses habitudes » (p. 126), et comme il dit, non sans ironie : « parce qu'il fallait bien qu'il emploie son temps à quelque chose. » (bas p. 127) Il est clair que l’enthousiasme du chercheur révolutionnaire a disparu au profit de la figure d'un tâcheron de la preuve scientifique. L'ouverture du Tableau rappelle et souligne la gourmandise du gourmet qu'est Galilée, lequel ayant tâté les oies qu'on vient de lui offrir, dit à sa fille Virginia: « Je pourrais bien encore manger quelque chose. » (haut p. 121). Le Tableau souligne aussi immédiatement sa roublardise qu'a percée à jour le moine qui le surveille : « C'est un vieux renard . » (pag121) Le Tableau met aussi l'accent sur la ruse qui se cache derrière sa docilité apparente (il obéit à sa fille et dicte une lettre servile et imposée à l'archevêque mais il cache une copie de ses derniers écrits dans un globe terrestre placé bien évidence sur sa table de travail). La complexité du personnage tient du double-jeu. Il assume son reniement dans sa lettre au Monseigneur et légitime la répression des cordiers par le cardinal Spoletti (haut p. 122) en faisant l'éloge de la sagesse biblique et, en prime, il défend la grandeur et l'utilité de la langue latine : « le latin de la chaire qui protège l'éternelle vérité de l’Église contre la curiosité des ignorants (…) » (p. 123) « En apparence, nous dit Brecht, il semble qu'il achète son confort avec des services d'homme de peine zélé. Il prostitue apparemment son intelligence ».

Il reste que l'ironie du personnage est omniprésente dans son commentaire, par exemple, des citations de l’Écriture Sainte, ce qui témoigne de la permanence de son esprit critique. L'arrivée d'Andréa, son ancien jeune disciple, s'ouvre par un échange très froid et très protocolaire sur la santé et l'état de Galilée. Galilée n'hésite pas à provoquer son ancien disciple : « par l'ampleur de mon repentir, j'ai pu conserver la bienveillance de mes supérieurs tant et si bien qu’on m'a permis dans une modeste mesure, des études scientifiques sous contrôle médical. » (p. 124) Andréa tombe dans le piège et entre dans le jeu de Galilée ce qui l'amène à souligner les conséquences de l'abjuration de Galilée touchant le développement de la recherche scientifique en Italie qui est désormais au point mort : « Votre complète soumission a eu de l'effet (…) en Italie aucune œuvre soutenant des hypothèses nouvelles n'a été publiée depuis que vous vous êtes soumis. » (bas p. 124) On apprend ensuite incidemment qu'à la nouvelle de la rétractation de Galilée « Descartes a fourré dans son tiroir son traité sur la nature de la lumière. » (haut p. 125) Tout, semble-t-il est donc rentré dans le meilleur des ordres catholiques qui soit et Andréa précise que « Federzoni polit de nouveau des lentilles dans une obscure boutique de Milan. » (p. 125) Quant à Fulgenzio, notre petit moine, Andréa nous apprend qu'il a « renoncé à la recherche et s'en est retourné dans le giron de l’Église. » (p. 125). Quant à Galilée nous apprenons de sa bouche : « Mes supérieurs envisagent aussi la guérison de mon âme. Je fais des progrès bien plus grands qu'on ne l'espérait. » (bas p. 125). Le dialogue se poursuit entre les deux hommes dans une tonalité de plus en plus grinçante et ce bien évidemment devant le moine les surveillant. Or, le dit moine, qui se méfie d'Andréa, « L'homme me déplaît », dit-il – en bon inspecteur – à Virginia, suit cette dernière à la cuisine pour préparer le repas (une façon d'écarter les moines… un repas).

Le maître et son ancien disciple sont momentanément seuls. Galilée apprend alors à Andréa « qu'il a recommencé d'écrire » et surtout qu'il a « achevé les Discorsi. » (p. 126). Il explique la continuation de son travail scientifique comme étant le produit de ses « habitudes » et de « ses vices » et il nous apprend que ses surveillants le « protègent des suites désagréables (sous-entendu de ses travaux) en lui soustrayant le tout p. par p. » (milieu p. 126). Galilée reprend même au passage l'idée et les paroles de Barberini selon lequel « la science vous poursuit comme la gale » (p. 126). Andréa est littéralement scandalisé devant ce fait accompli que « les Discorsi sont tombés entre les mains des moines. » Alors que, dit-il « Amsterdam et Londres et Prague en sont affamés ! » (bas p. 126). Au moment où bien naturellement Andréa s'inquiète de cette perte considérable pour la communauté savante Galilée apprend à son disciple « qu'il a risqué les derniers restes misérables de son bien-être pour faire une copie des Discorsi. » Au passage et sans mot dire il nous dévoile la raison de la progression de sa cécité due à son labeur nocturne secret : « usant la dernière once de lumière des nuits les plus claires de ces derniers mois. » (haut p. 127) À Andréa qui lui demande : « Vous avez une copie ? », il lui confirme qu'il n'a ni pu ni voulu se « tenir à l'écart des travaux scientifiques » de recherche et il lui remet cette copie : « La copie est dans le globe. » (p. 127) On est ici incidemment en plein roman policier : le livre qui ne devrait pas exister est bien réel et caché présentement aux yeux de tous… y compris du moine… inquisiteur ! Galilée s'en défait comme d'un fardeau trop lourd en écartant de lui toute retombée néfaste puisqu'il précise à Andréa, héritier de ladite copie des Discorsi : « Si tu devais envisager de la faire passer en Hollande, tu en porterais sur tes épaules l'entière responsabilité. » Pas question d'entrer une nouvelle fois en conflit avec la Sainte Église ! Une fois suffit ! C'est donc à Andréa de prendre ses responsabilités et à lui de les assumer seul. Galilée par delà sa ruse évidente et habile, par delà sa persévérance studieuse, par delà son intelligence féconde, dévoile sciemment à Andréa qu'il n'est qu'un homme et non un héros, un homme fragile et faible qui a peur de la douleur : « Je me suis rétracté parce que j'avais peur de la douleur physique. » Et il précise que ce n'était pas pour rire : « On m'a montré les instruments. » (milieu p. 129) Revenant immédiatement sur les résultats de ses travaux et recherches en homme conscient et réaliste il en mesure l'importance mais en précisant que l'amour de la science est semblable à celui d'une prostituée effrayante : lire, bas p. 129 : « O vision irrésistible du livre, la marchandise sacrée ! (…) La Grande Babylonienne, la bête assassine, l'écarlate, ouvre ses cuisses et tout est différent ! »

Son grand discours académique final permet à Galilée de mesurer et de condamner sa trahison en toute lucidité. Le fond de son discours est purement brechtien et donc marxiste. La science n'est aucunement neutre car « faisant le négoce du savoir issu du doute (…) elle aspire à faire de tous les hommes des hommes de doute. » En clair elle est une arme de déniaisement des consciences aliénées et asservies : « notre nouvel art du doute a ravi le grand public. Il nous a arraché le télescope des mains et l'a braqué sur ses tourmenteurs » (bas p. 130). Mais ce combat critique libérateur Galilée l'a déserté en sachant parfaitement qu'il abandonnait et trahissait le peuple. Il a donc en tant qu'homme de science laissé passer « une possibilité unique » (bas p. 131) au plan historique. Il a laissé passer la chance unique d'une physique qui se soucierait des hommes et de leur bonheur et non du pouvoir des grands et de leurs ambitions.

La conclusion tombe donc sans appel : « J'ai trahi ma profession», sous-entendu en ne mettant pas la science au service des plus faibles mais des plus forts ! Le travail scientifique est finalement un travail aussi intéressé que les autres ; la passion du savoir est aussi dangereuse que les autres savoirs. Certes Galilée ne nie pas qu'une ère nouvelle a commencé mais ce n’est pas celle qu'il avait prévu au début de sa carrière : au lieu de prendre le large et d'émanciper les hommes du travail, le travail scientifique est devenu un travail parmi d'autres, une production parmi d'autres productions. Andréa se retire, peu convaincu par « cette analyse meurtrière », il a encore besoin, lui, pour affronter les risques de la vie d'un chercheur… que le jeu en vaille la chandelle ! Mais sur le fond – pour Brecht et selon son texte – c'est Galilée qui a raison et non Andréa : non seulement la science moderne n'est pas neutre mais elle est parfois l'auxiliaire du pire des crimes : « devant quelque nouvelle conquête pourrait répondre un cri d'horreur universel. » (bas p. 131) Le progrès scientifique n'est pas loué comme libérateur mais ridiculisé par les dangers de son énorme et dangereuse vanité : « le mieux que l'on puisse espérer est une lignée de nains inventifs qui loueront leurs services à n'importe quelle cause. » Mais il est temps de passer à table : « c'est juste. Il faut que je mange maintenant » (p. 132). Il remercie Andréa et il commence à manger. On ne saura pas qui a envoyé les oies… Andréa ? « Pas Andréa », dit Virginia, « peut-être pas », dit Galilée… le doute, toujours le doute ! 

Tableau 15 : 1637. Discorsi. Le livre de Galilée passe la frontière italienne.

 

                                                     Bonnes gens ne l'oubliez pas

                                                     Le livre a passé la frontière.

                                                     Nous, qui du savoir avions faim

                                                     Nous sommes restés en arrière.

                                                     Ce feu sacré entre vos mains

                                                     De grâce n'en abusez pas

 

                                                       Ou autrement il finira

                                                       Par nous dévorer tous

                                                       Oui, tous.

 

Une petite ville à la frontière italienne, tôt le matin. Près de la barrière du garde-frontière des enfants jouent. Andréa attend au côté d'un cocher que les garde-frontières aient examiné ses papiers. Il est assis sur une petite malle et lit le manuscrit de Galilée. Au-delà de la barrière se trouve la voiture.

 

Temporalité : nous sommes en 1637. Lieu : à un poste-frontière de l'Italie du Nord. Personnages : Andréa et un cocher, des enfants (3), un garde-frontière et un secrétaire. Action : faire passer sous le manteau une copie des Discorsi qui établissent une science physique nouvelle. Copie à destination des savants de Hollande.

 

Tableau qui n'en est pas vraiment un mais plutôt un épilogue. Andréa s'apprête à quitter l'Italie pour rejoindre l'Europe du Nord, plus libérale – rejoindre plus précisément Amsterdam – afin de retrouver le grand savant Fabricius qui le dirigera dans ses travaux d'hydraulique. Le panneau de la mise en scène annonce le triomphe de fait de la science nouvelle : le livre a passé la frontière. Symboliquement : changement de pays et de paysage de pensée. Désormais rien ne peut de facto empêcher le développement et le triomphe de la science moderne. Scène amusante d'inspection du voyageur et de ses bagages. S'étant déclaré « savant » au garde-frontière, profession qui n'en est pas une, surtout à l'époque : « Je suis savant. » Après ce pied de nez on inspecte bien évidemment ses bagages. Ironie de la situation : il a en main ce qui devrait faire qu'il soit inquiéter : la copie du manuscrit des Discorsi qu'il s'est empressé de lire et qu'il ne peut pas quitter ! Urgence vitale d'acquérir les dernières connaissances de la recherche scientifique. Intelligence lumineuse d'Andréa : la meilleure façon de cacher une chose recherchée par des aveugles c'est de la mettre en pleine évidence !

Brecht a manifestement choisi de finir sa pièce sur une note optimiste : la science prend le large et elle aborde le grand large de la libre pensée. Ce ne sont pas des répressions tatillonnes et imbéciles, ou un pouvoir obtus et réactionnaire, qui freineront son développement. Ironie involontaire de la repartie d'un garde-frontière : « Personne ne nous exposerait aussi ouvertement ce qu'il a à cacher. » (bas p. 134) Par essence le savoir scientifique est libre et public. Pendant le temps de l'inspection, Andréa rencontre un groupe de trois garçons qui l'interrogent sur les sorcières et les machines volantes. Comme de juste le plus intelligent, Giuseppe, est le plus interrogatif des trois marmots et bien évidemment il est celui qui « ne va pas à l'école parce qu'il n'a pas un seul pantalon à se mettre. » (milieu p. 134) Andréa obtient son laisser-passer et donne une leçon de science et d'humanité aux trois enfants des hommes présents et, du même coup à nous mêmes lecteurs-spectateurs de la scène… Il offre sans mot dire une cruche de lait à la vieille femme traitée de sorcière et rejetée par tous (« Le lait est payé et la cruche aussi. C'est pour la vieille. » (bas p. 136) Le savant par ce don symbolique rend au peuple ce qu'il lui doit : pendant la peste de Florence une vieille femme, à ses risques et périls, avait apporté du lait à Galilée confiné dans sa maison. Andréa, disciple du maître Galilée, paie symboliquement la dette de son vieux maître. Il donne également une leçon de sciences touchant la possibilité ou non des « machines volantes », ces sortes de machines qui bien évidemment n'existaient pas encore alors ! Lire, bas p. 136 et haut p. 137: « On ne peut pas voler dans les airs sur un bâton ! (…) ces sortes de machines n'existent pas encore (…) peut-être qu'il n'y en aura jamais car l’homme est trop pesant. Mais naturellement on ne peut pas le savoir. Nous n'en savons pas assez, loin de là, Giuseppe, nous n'en sommes vraiment qu'au commencement. » « Au commencement » de la science moderne fondement de techniques révolutionnaires efficientes et efficaces.

Leçon : ne confondons pas l'impossibilité physique de voler pour un homme – impossibilité factuelle et relative – avec l'impossibilité logique qui, elle, est nécessaire et absolue. Nécessité d'opérer des distinctions conceptuelles élémentaires touchant la dite « nécessité. » Dialoguant par dessus la frontière des âges et des conditions, mais aussi par dessus les frontières des pays et des régimes, Andréa laisse derrière lui le monde ancien, monde immobile enfermé dans ses préjugés et obsédé par le respect de l'autorité… Et il gagne le nouveau monde, celui de la libre recherche et de la libre publication, bref le monde de la Liberté ! Le dernier mot est éclairant car à la fin est un « commencement ». La conquête du monde par le savoir scientifique ne fait que commencer et la lutte contre l'ignorance est une affaire de chaque jour auprès de tous, en toutes circonstances. Mais quelle nouvelle éthique pour cette science nouvelle ?

Jean-Pierre Bourdon

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