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Pierre Campion : Le réel par ses doubles. Clément Rosset : thème et variations

Texte mis en ligne le 28 février 2008.

À lire : dans la revue Philosophie Magazine, n° 17 de mars 2008, un entretien avec Clément Rosset.

© : Pierre Campion.

Sur ce site, lire l'entretien de Clément Rosset avec Jean-Louis Maunoury, De la joie et du réel, et de quelques autres mots, ainsi que la « figure » de Rosset tracée par Nicolas Delon : Clément Rosset. Le cours des choses.

 

Clément Rosset : L'École du réel, les Éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2008.


LE RÉEL PAR SES DOUBLES

Clément Rosset : thème et variations

Donner raison au réel constitue le problème spécifique de la philosophie.

Clément Rosset, Le Réel. Traité de l'idiotie, p. 7.

Parcourant un jour une quatrième de couverture, voilà qu'on trouve : « Le réel est ce qui est sans double : il n'offre ni image ni relais ni réplique ni répit. » Drôle d'effet ! C'était il y a environ deux ans, dans une librairie, en présence d'un livre de Clément Rosset[1].

Des années que Clément Rosset écrit sur la réalité du réel et moi qui prétendais en parler[2], à peine si je connaissais le nom de Rosset… Alors profitons de cette « réunion des textes que, depuis une trentaine d'années [il a] écrits sur la question du réel et de ses doubles fantomatiques[3] », réunion qu'il propose sous le titre de L'École du réel, profitons-en pour analyser, formées sous la perspective de la philosophie et particulièrement sous celle de Schopenhauer, les propositions incessamment formulées et proches parfois de ce que, à l'école de Flaubert et de la littérature et d'une manière certes moins élaborée, j'en suis venu à penser moi-même.

 

N'était cette propriété à tous égards négative que nous oppose la réalité de n'offrir « ni image ni relais ni réplique ni répit », propriété insupportable à nous les humains qui, dès l'enfance, prenons un plaisir spécifique à connaître les choses et nous-mêmes à travers les images que nous en fabriquons[4], évidemment il n'y aurait pas ces inventions plus ou moins pertinentes que nous tentons de lui retourner et par lesquelles nous nous efforçons avec constance de contester son inhumanité pour affirmer notre humanité, c'est-à-dire : il n'y aurait ni les illusions qui nous permettent de vivre en présence du réel, il n'y aurait pas non plus les arts, ni la littérature, ni ces systèmes de pensée, pas forcément tous d'inspiration idéaliste, qui entendent rivaliser avec le réel en présence irréfragable[5] — ni les livres de Clément Rosset depuis Le Réel et son double (1976, 1984) jusqu'à L'École du réel (2008), lequel reprend le premier et tous ceux qui le suivirent sur ce thème, creusèrent une certaine idée de la réalité, la développèrent jusqu'à l'obsession, au risque, joyeusement couru, de la ressasser.

Les anneaux nécessaires d'un style

Plus de trente ans que Rosset tourne autour d'un problème, ou plutôt autour d'un fait, ou plutôt autour du fait même, de cela qui fait qu'il y a des événements, des choses et des êtres — autour de l'évidence aveuglante et blessante de ce qui est en tant que cela est. De métaphores en tautologies, ou plus exactement par des métaphores qui reconduisent souvent à des tautologies (ainsi, p. 36 : « Ce qui est est et ne peut pas ne pas être »), Rosset sans cesse évoque, provoque, invoque le réel à travers une métaphore fondatrice de toutes ses autres — si l'on tient la métaphore pour le détour que l'on met en œuvre pour décrire telle chose qui ne peut l'être que par le moyen de telle ou telle autre — : la représentation du réel par ses doubles, le miroir que ses doubles tendent du réel à lui, et à nous. Ce détour inévitable et inévitablement frustrant, excitant et décevant, c'est celui que Rosset fait et demande de faire, par la fabrique des doubles, pour atteindre au réel : car le réel nous est tellement présent et dérobé à la fois, tellement immédiat, que l'on ne peut le toucher que par les doubles de lui que l'ingéniosité inépuisable de l'homme invente pour le dépouiller — et pour se dépouiller lui-même — de son immédiateté, c'est-à-dire de sa réalité. à travers l'obsession des doubles, c'est bien le réel qui hante Rosset sous la définition intransigeante qu'il s'en donne, « ce privilège d'être réel qui consiste exactement en un monopole d'existence » (p. 100).

Et il en retire :

a. que l'unité de chaque chose et de chaque événement par lui postulée s'appréhende seulement par la considération des scissions que nous faisons subir à cette unité selon une volonté mal comprise d'exister nous-mêmes en regard d'elle ;

b. que cette simplicité infrangible des choses, de chacune des choses, à cet égard toutes égales en dignité, ne se laisse traiter qu'à travers les volatilisations compliquées qu'on cherche à lui infliger ;

c. que leur immédiateté ne saurait s'approcher que par la dénonciation des manœuvres diverses qui visent à les porter à la distance supposée et espérée où elles ne nuiraient plus[6] ;

d. que chaque chose du monde est littéralement incontournable (ici ce vilain mot est à sa place), puisqu'elle ne se détache sur quelque arrière-plan, sur quelque coulisse ou sur quelque vide que ce soit où la pensée pourrait se glisser et interférer, se mouvoir et employer ses raisons à mesurer la chose, mais qu'on peut faire à l'inverse le tour des aberrations qui vont incessamment et indûment et sans succès à la mettre sous perspective ;

e. que « c'est justement la définition du réel que d'être sans définition — ou du moins sans autre définition qu'une redite de son propre fait » (p. 334).

Combien de tours et de détours à faire mais aussi, au fond, quelle chance qu'il y ait tous ces évitements du réel à travers lesquels on puisse, indirectement et comme par l'absurde, sûrement l'éprouver, et d'une certaine façon le prouver, et même le définir : « L'éminence du réel, l'essence même de la réalité, n'apparaît ainsi jamais aussi clairement que dans son incapacité à épouser les contours de quelque double que ce soit. Le réel est ce dont il n'y a pas de duplication […] » (p. 115) ! Heureux manque, qui nous vaut le plaisir de suivre les arabesques tracées par Clément Rosset, de la manière la moins géométrique qui soit ! Mais aussi quel paradoxe : du réel on ne peut rien dire, mais on peut en parler, beaucoup et tout au long d'une vie de philosophie ! J'y reviendrai.

Bref, et comme Rosset le suggère explicitement et en tant que risque à assumer, seuls les chichis de l'écriture peuvent défaire le travail chichiteux de l'illusion :

Le chichi se caractérise d'abord, bien entendu, par un goût de la complication, qui traduit lui-même un dégoût du simple. Mais il faut comprendre le double sens de ce refus du simple, dût-il sembler qu'on tombe ainsi soi-même dans le travers qu'on prétend étudier de l'extérieur. En un premier sens, le dégoût du simple exprime seulement un goût de la complication […]. Mais en un second sens, qui n'élimine pas le premier mais au contraire l'approfondit et l'élucide, le dégoût du simple désigne un effroi face à l'unique, un éloignement face à la chose même : le goût de la complication exprimant d'abord un besoin de la duplication, nécessaire à l'assomption en dérobade d'un réel dont l'unicité crue est instinctivement pressentie comme indigeste. (p. 51)

Bon moment du style de Rosset, où se poser un instant. Bifurcations, redoublements et tours d'écrou, jeux sur les mots, inflexions suggérées par l'italique, paradoxes et rebondissements, image cuisinière préparée six pages plus haut par une citation de Montaigne[7], la marche de l'écriture conjugue mouvements d'enveloppement, pointes subites, et frappe finale. Dans Rosset, le style c'est l'abondance heureuse (des descriptions, des analyses, des raisonnements, des références y compris littéraires, picturales, cinématographiques, mythographiques…), sillonnée de formules qui scandent le discours et, entre elles, font variations : « Le réel passe nécessairement toute prévision et déçoit toute imagination » (p. 172), « Sois ami du présent qui passe : le futur et le passé te seront donnés par surcroît » (p. 54), « La force invulnérable de la pensée de l'ailleurs et de l'autrement consiste paradoxalement en son impuissance à se définir elle-même : à préciser ce qu'elle désire et ce qu'elle veut » (p. 127), « [L'existence est] la seule chose au monde à laquelle on ne s'habitue jamais » (p. 288).

Par exemple, sur le thème de l'illusion oraculaire et sur le personnage d'Œdipe (pp. 19-37), il faut voir comment, maniant les références les plus hétérogènes et éventuellement provocantes (ésope, telle légende ou conte arabe, Shakespeare, Vernant et Bergson ; plus loin et à tel autre propos, ce seront Dostoïevski et Courteline, Platon et des bandes dessinées de Hergé, Lacan et Spielberg, Wagner et Roussel…), Rosset multiplie les distinctions et les rebonds, et comment, à propos de l'attente et du sentiment de l'inévitable qui dominent en effet dans la tragédie, frôlant sans cesse la Poétique d'Aristote il évite précisément cette référence-là qui paraissait devoir s'imposer : c'est que la Poétique examine le mode adéquat de compréhension que la construction tragique procure à l'égard de l'événement tandis que le propos de Rosset vise justement et au contraire le caractère de pauvreté et d'illusion que revêt tout dispositif mimétique à l'égard de ce même événement. Ainsi se succèdent les écarts déroutants, les virages sur l'aile et autres figures acrobatiques jusqu'à ce que, à tel instant et avant que sitôt on remette les gaz, telle formule procure au lecteur, momentanément, un atterrissage bien en ligne et en toute sécurité :

La réalisation de l'oracle surprend en somme en ce qu'elle vient gommer la possibilité de toute duplication. En s'accomplissant, l'événement prévu rend caduque la prévision d'un double possible. En venant à l'existence, il élimine son double ; et c'est la disparition de ce pâle fantôme du réel qui surprend un moment la conscience lorsque s'accomplit l'événement. (p. 31)

Car, nous a-t-il expliqué, le fait que l'événement survient contre l'attente ne signifie nullement que le héros — et le spectateur — pronostiquaient tel événement précis qui se serait trouvé ainsi exactement démenti par l'astuce ironique d'un dieu, mais qu'ils se figuraient plutôt quelque vague supposition dont on constate en effet, à l'instant du dénouement, qu'elle n'était qu'une supposition fantomatique (quelque chose d'autre, sans plus…) propre justement et seulement à souligner ici et maintenant, par la reconnaissance éclatante de son inanité, le caractère lui solide et inévitable du pur et simple réel. Ainsi n'importe quel oracle, pourvu qu'il annonce que tout ça finira mal (tous ces efforts pour échapper au réel !), se verra-t-il inévitablement confirmé : voilà le véritable enseignement de la tragédie. Y a-t-il plus simple proposition ? Encore faut-il la dépense de bien des lignes et de bien des livres pour établir ce qui ne peut pas passer, à savoir « l'impérieuse prérogative du réel » (p. 11) — et, à vrai dire, on ne l'établit jamais. Car toujours une nouvelle recette de l'assomption du réel en dérobade vient réchauffer la vieille cuisine des doubles.

Drôle de livre…

L'École du réel est donc un livre bien étrange. Il reprend Le Réel et son double (1976-1984) pour en faire son premier chapitre ; comme chapitre II, il lui ajoute un « Post-scriptum » tiré de Le Réel. Traité de l'idiotie (1977-2004) ; le troisième chapitre, « Retour sur la question du double », vient de L'Objet singulier, nouvelle édition augmentée (1979-1985) ; le quatrième, « Mirages », consiste en extraits de Le Philosophe et les sortilèges (1985) ; le cinquième, « Le Principe de cruauté », consiste en extraits du Principe de cruauté (1988) ; le sixième, « Principes de sagesse et de folie », est extrait du livre du même nom (1991-2004) ; le septième, « Le Démon de l'identité », vient du Démon de la tautologie (1997) ; le huitième, « Le Régime des passions », est extrait du livre du même nom (2001), de même que le neuvième, « Impressions fugitives » (2004), et le dixième, « Fantasmagories », est le texte intégral de Fantasmagories (2006)[8]. Détours, retours et appendices, précisions, éclaircissements et développements, digressions et pauses, munie d'un titre qui fait par lui-même image et programme, c'est une sorte de somme (au sens strict de l'addition), d'inspiration cohérente certes mais non dogmatique, sur une question majeure de la philosophie ; c'est, par le fait de cette sorte de collage, une mise au point de positions et, du fait des rééditions des livres antérieurs, une mise au point de mises au point, qui, sur au moins un thème, celui d'Œdipe, se veut définitive[9] ; c'est une composition mais non systématique, et présentée selon le mouvement chronologique de l'apparition de ses pièces et morceaux.

Ainsi pris ensemble, ces chapitres laissent distinguer, plus ou moins explicités en chacun d'eux, quatre modes de la pensée :

1. une philosophie conçue, de manière classique, comme une « théorie du réel » (p. 202), mais qui n'évacuerait pas du réel, au profit de quelque instance autre que lui, sa présence multiforme et générale, ses particularités infinies, sa concrète virulence, bref « sa prétention à être justement la réalité, rien que la réalité, toute la réalité » (p. 204) ;

2. une « ontologie du réel[10] » ou « ontologie négative » (p. 119), dont le premier article affirme que « le contraire direct de l'être, révélateur et témoin formel de la réalité du réel, n'est pas le néant mais le double » (p. 118), dont le deuxième article dénonce l'ontologie classique (celle de Heidegger notamment) comme étant là pour reporter à un être de fuite l'être de chaque chose de l'ici et maintenant, et dont le troisième accorde à toute chose, à tout être et à tout événement de l'ici et maintenant, l'éminente dignité et suffisance de l'être : « Ne cherchez pas le réel ailleurs qu'ici et maintenant, car il est ici et maintenant, seulement ici et maintenant » (p. 96) ;

3. une psychologie, qui décrit abondamment les pathologies du sujet en tant qu'il pratique le double : ses illusions, sa schizophrénie et sa psychasthénie, son narcissisme, en un mot ses passions ;

4. une morale, plutôt du genre stoïcien, qui nous demande de nous mettre à l'école du réel — quoique celui-ci n'ait à notre égard pas plus d'intention éducative que toute autre intention —, cela afin de négocier le plus heureusement possible, et en prenant exclusivement sur nous, le litige que nous entretenons avec lui et dans lequel nous avons déjà le tort de n'avoir ni argument ni texte à l'appui, et surtout de ne pas laisser dégénérer ce litige en une guerre dans laquelle inévitablement nous serions fracassés — étant bien entendu que le réel, lui, n'a contre nous nul litige et ne saurait revêtir le statut de notre ennemi, car il se contente d'être. Cela s'appellerait acquérir « quelques principes de sagesse et de folie » (chap. VI).

Bref, nous avons là une œuvre de philosophe, classique à certains égards, mais non systématique : faite de variations, présentée in progress, souvent très écrite et parfois à la diable. Mais ce dispositif ne va pas sans répétitions assez gênantes dès lors qu'elles surviennent dans le même livre, sans relâchements dans l'expression (« Pour revenir à…, avant d'en finir avec… »), sans des chutes de tension et des passages où l'intérêt peut faiblir. Ce dont Rosset, visiblement, n'a cure.

L'école et l'atelier : se déprendre, apprendre, travailler

Pour n'être pas l'ennemi du monde, il faut d'abord être l'ami de soi-même, mais l'ami véritable, c'est-à-dire : il faut se déprendre de soi ou plutôt des images de soi que la complaisance engendrait. À l'imitation du réel qui n'a pas d'image de lui-même mais évidemment à ses propres niveau et mode d'être, le moi apprendra donc à se suffire à lui-même, si peu qu'il soit, « car le choix se limite à l'unique, qui est très peu, et à son double, qui n'est rien » (p. 77). Le réel n'est l'instituteur de personne, mais, en présence du réel, personne n'est empêché de s'instituer comme son élève, de manière si précaire que ce soit.

Dans ce travail du moi sur lui-même, l'artiste humainement montre l'exemple, à l'instar notamment de Ver Meer qui, se peignant dans son Atelier, en l'exercice de sa peinture mais de dos, enseigne à sa manière l'abnégation de soi-même et de l'anecdote et, par là, l'attention soutenue aux choses du monde[11]. Qu'on les fabrique ou qu'on les regarde fabriquer, voilà comment on apprend le bon usage des images : en leur discutant pied à pied le statut de doubles des choses.

(Ici on se permet de suggérer un détour par l'atelier Gustave Flaubert : outre les personnages de Bouvard et Pécuchet bien chers à Rosset, on y trouverait des livres avortés, des notes de voyages, des brouillons, et une très belle correspondance, tous objets hétéroclites laissés en plan par quelqu'un qui a beaucoup pris sur lui : qui s'est frotté aux échecs inévitables en toute lutte menée en faveur de ce qui est, et qui ne voulait pas laisser de portrait de lui-même ni d'anecdotes personnelles. Ou encore une visite à l'atelier Francis Ponge, où l'on verrait fonctionner le parti pris des choses dans le compte tenu des mots, au bénéfice d'objets nouveaux qui ne soient ni des définitions ni des doubles des choses[12].)

Ainsi la sagesse apparaît-elle moins comme une contemplation de l'Être que comme une pratique du monde, une pratique qui, à la différence de l'imagination des doubles, vient employer une faculté fragile certes et trop souvent prise en défaut par les facilités de l'illusion, « la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel » (p. 11, c'était dans la première phrase du Réel et son double, on pouvait l'avoir oublié).

Ainsi, après la métaphore fondatrice du double et du réel, l'école et l'atelier constituent-ils deux nouvelles métaphores qui évoquent cette fois ce que serait (ce qu'est, à telles conditions) une vie juste et bonne en présence du réel. Encore ces deux métaphores en cachent-elles une troisième, moins déclarée ici mais bien présente, celle de la santé et de la thérapie[13]. Les illusions liées aux conduites du double, ce sont maladies du sujet, au premier chef la schizophrénie (pp. 58-62) et le fétichisme (pp. 89-96), lesquelles se soignent, justement par les visites aux œuvres d'art, l'auto-éducation, l'effort sur soi-même… Rendre le réel à ce qu'il est, ce qui ne serait pas autre chose que rendre chaque chose à ce qu'elle est et nous rendre, chacun, à ce que nous sommes, si pauvre et si peu que soit cet être de nous et de la chose, tel est le but d'un travail de guérison.

La sottise et la bêtise de l'homme, l'idiotie du réel

L'un des thèmes que Rosset double volontiers et redouble, c'est celui de la sottise. Avec son sens habituel de la distinction et à juste titre, il sépare la sottise de l'inintelligence (chap. II, « Note brève sur la sottise »). Il montre fort bien qu'il y a dans la sottise des traits d'activité (Bouvard et Pécuchet) et en somme un caractère de positivité qu'on lui dénie généralement au nom de sa stupidité. Il y a aussi la bêtise, dont la forme élaborée, voisine de l'illusion, exprime elle aussi une espèce de fuite consciente et organisée dans l'ailleurs et dans l'autre, quand, comme le snob ou comme Gribouille, j'entreprends « de chercher le salut dans un modèle : autre magique dont j'espère qu'il me fera échapper à mon sort, alors qu'il m'enferme doublement en moi-même » (p. 69). Comme visible autrement dans la figure d'Œdipe si souvent reprise dans le livre, il y a dans la bêtise une forme navrante de dénégation de soi-même. Mais le fond de la bêtise, comme de la sottise et comme de leurs variantes que sont la haine (de tout et de soi-même) ou la folie, c'est « l'inobservance du réel » (chap. V, pp. 234-244).

En revanche, pour Rosset, l'idiotie est une propriété du réel, essentiellement différente de la bêtise et de la sottise. Évoquée dès Le Réel et son double (ici pp. 36-37), elle donnera lieu presque aussitôt, comme on sait, à un « traité » — et justement l'on s'étonne que ce livre ne soit repris ici que pour son finale, le « Post-scriptum au Réel et son double ». Suivant l'étymologie du terme, cette idée d'idiotie exprime la réalité du réel : « Telle est bien la réalité, et l'ensemble des événements qui la composent : simple, particulière, unique — idiotès —, “idiote” » (p. 36). Mais, pour autant, le terme ne devrait pas perdre l'acception qui le lie couramment à la stupidité, à l'imbécillité, à la sottise et précisément à la bêtise.

Je me permettrai donc de suivre à nouveau l'école de Flaubert, pour réunir la Bêtise telle qu'il l'entend à l'Idiotie telle que l'entend Rosset.

Dans Madame Bovary, la bêtise, au sens ordinaire du mot, est bien l'attribut psychologique et moral des personnages, de Homais et Bournisien et de Charles bien sûr mais aussi d'Emma elle-même. Elle dénote en effet en eux un manque certain d'intelligence des choses, des événements et d'eux-mêmes, mais, comme le dit Rosset de la sottise de Bouvard et Pécuchet, un manque d'intelligence actif et rayonnant, un manque porté à une dimension positive d'existence. Cependant la bêtise exprime aussi le trait que les descriptions de Flaubert débusquent dans les choses et dans les paysages, et finalement dans la réalité du réel : le fait que celui-ci, en chacune de ses occasions et apparitions dans le roman c'est-à-dire sans cesse, se suffit à lui-même en sa massivité et continuité, en son caractère d'impénétrabilité, en son indifférence profonde à tout ce qui n'est pas lui, en son manque et refus pour ainsi dire résolu de toute grâce, en sa cruauté. Autant que Homais qui ne fait jamais le retour sur lui-même, Emma, qui le fait sans cesse, est incompréhensible à elle-même et à chacun de ses partenaires et des lecteurs, sinon à travers ces nombreux doubles qu'elle se constitue avec une complaisance pitoyable et selon cette conduite que l'on a appelée bovarysme, comme si ce nom tautologique apprenait quoi que ce soit sur elle, à part justement le caractère tautologique de toute affirmation forte du réel : Madame Bovary est bovaryque[14]. Dans ces maisons de Tostes et d'Yonville, dans cette vallée par laquelle on arrive à Yonville, et entre ces caractères enlisés et leurs lieux bâtards et sans qualités, il règne une continuité dans laquelle on ne trouverait pas une faille par laquelle l'esprit puisse pénétrer, pas un arrière-plan autre que factice et fantasmatique (formé par les lectures et rêveries, par une idée de l'amour, par une idée de la science, par une idée de la vie…), grâce auquel la pensée pourrait faire le tour des choses et des êtres, et les considérer.

Du monde, Flaubert cherche à imiter non pas le répertoire infini des choses et des êtres mais, à propos de quelques-unes et de quelques-uns, « l'attitude mystérieuse que les objets de la création tiennent devant le regard de l'homme[15] », c'est-à-dire, chez lui, leur inaltérable présence, la saturation de leur forme, et cette ignorance à propos d'eux-mêmes qui confinerait vite à une sorte de stupeur[16]. Il scrute dans chacun sa réalité particulière, qui dit la bêtise de toute réalité : on se doutait que Flaubert avait sa manière toute spéciale d'être réaliste…

Cependant et par là même, avec Flaubert le roman est pris dans des tourniquets à étrangler : en ce qui est rebelle à l'esprit pour ainsi dire activement mais sans le vouloir, comment mettre de l'esprit, de la pensée et de la volonté, ou la grâce d'une métaphore qui ne sonne pas emprunté[17] ? Comment donner de la lisibilité à ce qui n'en a pas ? Comment introduire du jeu, du mouvement, du hasard et du risque dans l'écriture elle-même : comment dévisser ce qui se visse dans le travail du style[18] ? Et comment donner comme fin à la littérature la reconnaissance de la réalité telle qu'elle est — comment acquiescer ainsi à la réalité — sans la représenter, sans lui opposer un double, sans postuler en même temps l'espèce d'ailleurs, littéraire et fantomatique, où, « l'auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l'univers, présent partout, et visible nulle part[19] » ? Ici, à travers le défi assumé de décrire la bêtise essentielle du réel, la littérature va bien à l'invention d'un Double immanent à l'œuvre, et Lequel !

Du moins, par cette qualification de bêtise, les personnages et paysages de Flaubert sont-ils pleinement réintégrés au réel et la littérature elle-même instituée en objet du monde, certes offerte aux risques et périls de l'idéalisation, mais aussi étrange que tout objet du monde, aussi bête et aussi rebelle que le réel à l'explication, à l'interprétation et à la réduction.

La cruauté du réel et les passions de l'homme

À peu près au milieu de cette réunion, cela voulu ou non et en tout cas suivant la chronologie des livres de Rosset, le chapitre V sur « le principe de cruauté » réunit tout un bouquet d'images notamment judiciaires et médicales, d'analyses, de raffinements et de distinctions, de typologies et de références (de Parménide à Scapin…), de formules notamment tautologiques, de digressions aussi, tout cela qui, comme style et comme pensée, fait de ce moment-là une sorte de somme dans la somme. Ainsi tout se passe-t-il comme si, à partir de 1988, le principe du double se déclinait principalement sous le point de vue de la souffrance que le réel inflige au moi, de fait évidemment et sans qu'il y ait là, de son côté, quelque malignité que ce soit, ce démon, fût-il celui de l'identité (pp. 309-351), étant encore un fantôme que nous nous donnons de lui.

Reprenant à nouveaux frais la question de l'être (par une interprétation déliée de Parménide !), renouvelant sa critique de la philosophie « classique » accusée désormais d'édulcorer la réalité à l'intention de ses patients, retrouvant son image ancienne de l'indigestion de réalité, et peut-être prolongeant la référence implicite à Artaud qu'il y avait dans le titre du Réel et son double par une autre au théâtre de la cruauté, Rosset dégage et développe une forme essentielle de l'intolérance des humains à la réalité : l'espèce d'allergie violente qu'ils produisent en présence de l'intransigeance de tout ce qui existe, notamment quand un événement de leur vie les met dans « la difficulté où ils se trouvent soudain d'admettre que l'existence existe » (p. 266) :

J'entends […] par cruauté du réel le caractère unique, et par conséquent irrémédiable et sans appel de cette réalité, — caractère qui interdit à la fois de tenir celle-ci à distance et d'en atténuer la rigueur par la prise en considération de quelque instance que ce soit qui serait extérieur à elle. Cruor, d'où dérive crudelis (cruel) ainsi que crudus (cru, non digéré, indigeste), désigne la chair écorchée et sanglante : soit la chose elle-même dénuée de ses atours ou accompagnements ordinaires, en l'occurrence la peau, et réduite ainsi à son unique réalité, aussi saignante qu'indigeste. (pp. 208-209)

Par cette infléchissement, l'analyse porte maintenant de préférence sur les passions humaines, le mot étant entendu dans le double sens, classique, d'affection souffrante et de principe d'erreur et fausseté[20]. Ces passions, toutes incapables de (et intéressées à) ignorer la cruauté du réel au bénéfice de ses images, se nomment encore sottise, bêtise et imbécillité, mais celles-ci se conjuguent désormais avec procrastination et nostalgie et surtout avec folie, haine, peur, « attrait du vide » sous toutes ses formes (du pouvoir, de l'argent, de la collection, de l'amour…). C'est dans ces pages que l'auteur raffine en typologies de fait inépuisables, puisque, en effet, toutes les conduites humaines, y compris dans l'exercice de la philosophie la plus abstraite, paraissent pouvoir s'analyser comme des manières souvent paradoxales et sophistiquées d'éluder le réel, et que tout alors fait référence : Kant pour être carrément débouté de ses prétentions déraisonnables à la raison, Platon, Éric Weil ou Heidegger souvent pour être tancés, Parménide et Montaigne pour être loués ; les Anciens et les sagesses orientales pour leurs intuitions ; Proust ou Conrad, Saint-Simon ou La Fontaine pour leurs descriptions d'aberrations ; Hergé pour les mots de ses personnages ; des films pour illustrer tel propos ; et même, dans une apparente digression, la pierre et l'animal pour être confrontés à l'homme, sous le rapport de la sobriété dans l'expression :

L'animal est ainsi le seul être animé dont l'existence se confonde avec l'existence, et avec l'existence seule. C'est pourquoi il peut, en un sens, être considéré comme le meilleur « témoin » de l'existence, le seul témoin qui soit à la fois éloquent et crédible. La pierre n'en dit vraiment pas assez. L'homme, créature imaginative et bavarde, en dit toujours beaucoup trop. L'animal se trouve dans le juste milieu : il résume tout ce qu'on peut dire de l'existence, pas moins et pas plus. (p. 286)

Et puis, au détour d'une analyse, on apprend que la possibilité de savoir « sans en subir de danger mortel est située absolument hors de portée des facultés de l'homme, — à moins il est vrai que ne s'en mêle quelque extraordinaire assistance, que Pascal appelle la grâce et que j'appelle pour ma part la joie » (p. 213). Or de cette joie nous ne saurons rien en ce volume, sinon que l'auteur ne reviendra pas ici sur l'analyse à laquelle, dit-il, il s'est essayé ailleurs (p. 278). On le regrette[21].

Le retour d'un problème

Au fond, avançant peu à peu dans cette somme d'une vie de philosophie, on ne cesse de se poser la question : comment les aphorismes qui disent du réel les seules et brèves propositions possibles que sa réalité supporte — et encore ! ces propositions n'étant que les avatars peut-être d'une seule et même formule, définitivement frappée, mais absente —, comment donc la simple affirmation, par exemple celle de Parménide, selon laquelle « ce qui existe existe, ce qui n'existe pas n'existe pas » (p. 271), peut-elle se développer en tant de métaphores, typologies, analyses et digressions ? La question du style et celle du livre lui-même (de sa forme rhapsodique, de son existence…) demeurent, et elles reviennent explicitement, dans le dernier tiers du volume.

Dans Le Démon de la tautologie (1997), repris ici en partie par le chap. VII « Le Démon de l'identité » (pp. 309-351), l'auteur revient sur ce paradoxe qui fait que la tautologie elle-même, en sa brièveté et suffisance de principe, non seulement est riche de sens mais exige des développements, qui explicitent ce sens et commentent la figure même de la tautologie.

Ici la référence philosophique est celle de Wittgenstein, lequel recommande, comme on le sait : « Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire » (p. 312). À nouveau se forme une discussion serrée et technique, dont je ne saurais apprécier toute la pertinence, mais dont l'intention va à opposer à la critique de Wittgenstein « une ancienne tradition philosophique, qui remonte à Parménide et à Antisthène le Cynique [et qui] semble en avoir décidé autrement, estimant que la formule tautologique ne désigne pas seulement une évidence logique mais aussi la plus certaine réalité des choses » (pp. 318-319). Traversant l'inventaire de toutes les figures qui constitueraient de fausses tautologies (lapalissade, pléonasme, redondance et pétition de principe, truisme…), l'enquête examine alors les figures inverses de la tautologie, c'est-à-dire celles qui, « renoncent à exprimer directement la tautologie et l'identité mais ont le bonheur de beaucoup mieux réussir à les suggérer, par le mouvement même qui les fait s'écarter d'elles » (p. 341), et par là tiennent toutes de la métaphore. En effet, par l'écart institué entre les choses, la métaphore produit, elle, un « effet de réel », à travers « la nouveauté de la façon dont elle désigne celui-ci » (p. 342). Ainsi, à travers ses fausses amies et par sa figure rivale, différentielle et allusive, se trouve confortée la tautologie comme figure pleine de la simple évidence :

Dire par un autrement dire, exhiber ceci par cela, est donc la prouesse que réussit la métaphore là où échoue l'ensemble des pseudo-tautologies que nous avons passées en revue. Mais que penser alors de la tautologie elle-même ? N'est-elle pas capable de dire richement, comme la métaphore, tout en disant directement, contrairement à la métaphore ? Tout mon propos vise ici à suggérer que tel est bien le cas et que […] la tautologie est à la philosophie ce qu'est la métaphore à la littérature : le meilleur et le plus sûr indicateur du réel. (p. 346)

Cette déclaration ne réserve pas la métaphore à la littérature, ni la tautologie à la philosophie. Elle fait simplement de chacune la figure dominante en son domaine de pensée, l'une et l'autre rafraîchissant à chaque fois et à propos de chaque chose le sens du réel : en tant que s'écrivent la littérature et la philosophie, à chacune sa figure et son style, ce qui n'empêche pas qu'elles se portent mutuellement secours. Bien sûr, dire de la tautologie qu'elle est une figure de l'évidence met en plein jour le paradoxe de la tautologie, car l'évidence de la réalité justement ne devrait pas avoir à être figurée ! Elle ne doit l'être que parce que nous refusons de la voir, que par un endurcissement sans rémission nous le refusons obstinément, que sitôt acquise nous la perdons, et qu'il faut sans cesse que quelqu'un nous y ramène.

D'autre part, la tautologie n'est pas le tout d'une philosophie de la réalité. Car elle n'interdit pas, bien au contraire, un discours philosophique qui développe l'évidence ainsi posée, qui la spécifie ne serait-ce que négativement et qui y ramène lui aussi, certes par ses propres moyens, comme à une garantie fugitive mais nécessaire :

Tel est bien le secret que recèle la tautologie et qu'on pourrait appeler son « démon » ou encore le « démon de l'identité » — au sens d'ensorcellement ou de cercle magique : que tout ce qu'on peut dire d'une chose finisse par se ramener à la simple énonciation, ou re-énonciation de cette chose même. […] À partir de la tautologie, les possibilités d'énonciation, de conceptualisation, d'argumentation et de contre-argumentation existent à l'infini ; et ce sont naturellement elles, et non le simple « argument tautologique », qui constituent l'étoffe d'une pensée et d'une philosophie. (pp. 347-348)

Mallarmé, lui, avait son « démon de l'analogie », démon certes opposé, mais il s'agissait, pour lui aussi, de désigner, par cette fiction, cela qui, en toute chose, tout être ou tout événement de ce monde, se signale à nous par quelque leurre mais ne se laisse réduire ni à ce leurre ni à quoi que ce soit : « Nous savons, captifs d'une formule absolue, que, certes, n'est que ce qui est. Incontinent écarter cependant, sous un prétexte, le leurre, accuserait notre inconséquence, niant le plaisir que nous voulons prendre : car cet au-delà en est l'agent, et le moteur dirais-je si je ne répugnais à opérer, en public, le démontage impie de la fiction et conséquemment du mécanisme littéraire, pour étaler la pièce principale ou rien[22]. » Toute fiction nous ramènera à la chose, si en nous elle en suscite le désir et un plaisir, spécifique. Aimer les choses, par quelque voie que ce soit et fût-ce en s'en éloignant…

Du réel derechef, qu'il existe par ses doubles

Parmi les mises au point récentes, on trouve aussi le chapitre IX « Impressions fugitives[23] » (pp. 377-425). Où l'on apprend qu'« il existe certains doubles qui sont au contraire [de ceux étudiés jusqu'ici] des signatures du réel garantissant son authenticité : telle l'ombre qui vient à manquer à la femme sans ombre, dans l'opéra d'Hofmannsthal et Richard Strauss ; tels aussi le reflet et l'écho » (p. 379).

Ces doubles-ci, qu'on pourrait appeler doubles de proximité ou doubles mineurs, comme il y a des ordres mineurs, ne sont pas des prolongements fantomatiques du réel, mais des compléments nécessaires qui sont ses attributs obligés (pourvu qu'il y ait, naturellement, une source de lumière pour engendrer l'ombre, un miroir pour refléter, une falaise quelconque pour produire l'effet d'écho). S'ils viennent à manquer, l'objet perd sa réalité et devient lui-même fantomatique. (p. 379)

Tout à coup, le réel paraît mis en péril puisque, si ce genre de double vient à manquer, c'est l'objet réel lui-même qui se trouve débouté de sa prétention à la réalité. Toujours par cette voie des métaphores qui garantit sa pensée du double et du réel à travers des références à la réalité des objets (de la nature) ou des institutions (ici ecclésiastiques), Rosset apporte donc un amendement sérieux à sa théorie du réel, même si cet amendement n'est pas complètement inattendu. Car il fallait bien enfin pratiquer une voie vers le réel par le double qui reconnaisse explicitement une valeur positive à ce double par lequel on passait toujours sans trop souvent lui rendre grâce. Bien sûr cet effet-là de doublage ne se forme que dans, par et pour une conscience humaine, et pour les besoins d'une pensée humaine, celle de Clément Rosset : car, pour percevoir la réalité du réel et pour la penser, il fallait qu'il y eût une dialectique biaise du plein et du (presque) vide, du majeur et du mineur, de l'existence et de la moindre existence, du plus et du moins (on dit biaise, presque, moindre, plus et moins, majeur et mineur, parce que vide, absence, nullité ou néant seraient autant hors de portée que la réalité sans nuances ni degrés qui est à penser, et que toute dialectique non approximative ainsi tomberait à côté)[24].

D'où ces objets médiateurs de cette immédiateté (source de lumière, miroir, falaise). D'où ce travail du style, l'image dominante étant cette fois la métonymie, en tant que cette figure n'affirme pas (comme la tautologie pure et simple), ne distingue pas (comme la métaphore) mais unit en nature les traits constituants de l'objet réel : sa réalité et le double qui la réalise. D'où ces évocations d'œuvres (écrites, filmées, peintes ou orchestrales…) à la gloire du double, et ces analyses fines mêlées de métaphysique, d'ontologie, de phénoménologie (ces trois activités entendues au sens ironique où les pratique l'auteur…), ces trivialités voulues et incongruités rigolotes, ces noms qui claquent au vent de la lecture comme des banderoles multicolores (Chamisso, Hoffmann, Maurice Tourneur et Don Siegel, Andersen et Claudel…), ces corps sans ombres et sans reflets, ces reflets et ombres sans corps et puis les aventures tautologiques de la nymphe Écho, — tous exercices de gymnastique philosophique dans lesquels Rosset retrouve toute sa forme ou, comme le disent en interview « les sportifs de haut niveau », toutes ses sensations. À l'épilogue de ces « Impressions fugitives », il nous salue d'une brève pirouette sur les amis et amies « que vent emporte », en nous assurant que « ces considérations terminales n'ont aucun rapport, sinon de pure coïncidence, avec les analyses qui précèdent » (p. 425).

Restait toutefois à reprendre les quelques pages des « Fantasmagories » (chap. X) qui évoquent la photographie et la peinture, à travailler encore une fois la figure d'Œdipe et à assurer qu'on n'y reviendrait plus, à conclure dans ce procès fait aux doubles, mais de manière de fait si peu définitive qu'il a fallu ajouter à ces conclusions plusieurs pages d'« éclaircissements » (pp. 462-470) ; et le tour enfin était joué[25]

Conclusion

Les tautologies de Clément Rosset ne relèvent pas d'une idée fixe, cette expression étant ici entendue dans les deux sens de l'immobilité de la pensée et de l'obsession psychiatrique. Elles répondent à une intuition simple et juste dont les réitérations sous des formes diverses et les développements libres et abondants constituent autant d'épreuves, joyeuses, de sa validité. Que ce qui est est et que seul n'existe que ce qui est, voilà un fait qui ne passe pas et qu'il faut rappeler en toutes occasions et de toutes les manières. Une vie dans la littérature (Gustave Flaubert, Francis Ponge…) n'y suffit pas. Ici Clément Rosset présente ce qu'il fait à cet égard, en philosophie, depuis plus de trente ans, pour l'intelligence de ce qui est, pour honorer ainsi la réalité telle qu'elle est, pour son plaisir et pour le nôtre.

Pierre Campion



[1] Clément Rosset : Le Réel. Traité de l'idiotie, les Éditions de Minuit [1977], coll. Reprise, 2004.

[2] Pierre Campion : La Réalité du réel. Essai sur les raisons de la littérature, Presses Universitaires de Rennes, 2003.

[3] Clément Rosset : L'École du réel, les Éditions de Minuit, 2008, avant-propos, p. 7. Toutes les indications de pagination non autrement référencées renverront à ce volume.

[4] Vers la fin du livre, dans un développement où il est question aussi de Freud et du principe du Fort/Da, Rosset concédera à « l'imitation, sous sa forme ludique et notamment enfantine évoquée par Aristote au début de sa Poétique » l'intérêt d'entretenir un « rapport avec le jeu métaphorique qui aboutit à exprimer quelque chose en s'en écartant » (p. 345). Mais il ne pense pas la tragédie dans une problématique aristotélicienne.

[5] Autre action de grâce, bien connue, à propos d'un autre défaut heureusement racheté : « Les langues imparfaites en cela que plusieurs, manque la suprême […]. Le souhait d'un terme de splendeur brillant, ou qu'il s'éteigne, inverse ; quant à des alternatives lumineuses simples — Seulement, sachons n'existerait pas le vers : lui, philosophiquement rémunère le défaut des langues, complément supérieur. » Mallarmé, « Crise de vers », dans Œuvres complètes, II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2003, p. 208.

[6] « Mettre l'immédiateté à l'écart, la rapporter à un autre monde qui en possède la clef, à la fois du point de vue de sa signification et du point de vue de sa réalité, tel est donc le but principal de l'entreprise métaphysique » (p. 45). C'est le but de la métaphysique mais aussi de toute opération qui, en le redoublant, tente de mettre à distance l'immédiateté du réel.

[7] « Le passé et le futur seront toujours là pour gommer l'imperceptible et insupportable éclat du présent. […] C'est en ce sens que Montaigne décrit le caractère à jamais indigeste du réel, qui fait le bénéfice des souvenirs comme des prévisions : “Notable exemple de la forcenée curiosité de notre nature, s'amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n'avait pas assez à faire à digérer les présentes” » (p. 45). Si bien cuisinée soit-elle, l'assomption en dérobade ne parvient pas à faire passer les choses.

[8] Toutes ces références sont données à la fin du volume. Je me suis simplement efforcé de reconstituer les dates. Dans La Nuit de mai, les Éditions de Minuit, 2008, p. 23, qui paraît en même temps que L'École du réel, Rosset évoque le genre de multiplicité qu'il y a dans un livre : « La composition, d'un livre ou de n'importe quelle œuvre, […] consiste […] en une capture, ou une cueillette, d'éléments hétéroclites dont la somme est destinée à figurer l'apparence d'un tout. » Ne cherchons donc pas ici l'esprit et la méthode de la totalisation, ni même une stratégie d'écriture autre que celle qui règne dans la confection des morceaux choisis.

[9] « Autrement dit, et je n'y reviendrai plus : ce qui arrive à Œdipe est ce qui arrive à tout le monde, un exemple parfait de tout ce qui se passe dans la réalité » p. 470. Déclaration dont Rosset, quelque jour, se dédira sans doute car, sur ce point de la banalité du héros tragique, peu de lecteurs sont prêts à abandonner une figure qui laisse à chacun et par procuration le sentiment d'être l'élu du divin, fût-ce pour le pire. Entretemps, au chap. III « Retour sur la question du double », il était revenu sur la figure d'Œdipe : « L'illusion oraculaire, de s'estimer trompée par l'événement qui lui était précisément annoncé, traduit une désillusion générale à l'égard de la réalité du réel, coupable d'être telle et seulement telle, de se résumer à un même absolument étranger à tout autre. […] Ce refus a posteriori de l'oracle une fois accompli illustre de manière symbolique une très profonde et très ordinaire vérité, si ordinaire même qu'elle passe inaperçue pour aller trop de soi : je veux dire la sûreté du réel, son indifférence tranquille à tous les aléas de l'autre […], l'ignorance souveraine à toute doublure que lui vaut sa certitude d'exister en version unique » (p. 117).

[10] À cet égard, le chapitre décisif est le chap. IV, « Retour sur la question du double », pp. 97-123. Écrit dans une langue philosophique rigoureuse qui fait briller les apories du Même et de l'Autre, le passage « Le détournement du réel » radicalise la réflexion du Réel et son double. Si l'on essaie de penser le réel dans la catégorie de l'Un à laquelle engage la problématique du double, alors on s'en va à des impasses logiques et existentielles où le réel se dérobe à toute ontologie classique. En somme, « ces apories, qui obligent à avouer finalement que ceci et ici se réduisent à être ceci et ici, éclairent en profondeur la nature tautologique du réel. Elles montrent du même coup la profondeur des remarques de M. de La Palice et l'étrange pouvoir de suggestion attaché à l'expression tautologique : unique signal du singulier, la redondance y marque l'insistance même du réel » (p. 114). Observons au passage que la lapalissade tantôt est une vraie tautologie, tantôt une fausse.

[11] Tenu par Nicolas Delon, un blog sur Rosset s'appelle Atelier Clément Rosset et, le 7 février 2008, on y annonçait la publication de L'École du réel sous l'expression Bis repetita placent. On précisait, de manière explicitement autorisée : « L'École du réel consiste en une récapitulation du travail entrepris au sujet du double depuis Le Réel et son double. C'est une compilation de larges passages de tous les ouvrages consacrés à la question, assortie de quelques retouches et notes nécessaires. Le livre constitue aux yeux de Rosset un tout, un livre à part entière, qui pourra servir d'introduction, de manuel ou de bible aux divers intéressés. »

[12] Très proche de Ponge dans l'esprit et dans le style, ceci : « Il n'y a pas de mystère dans les choses, mais il y a un mystère des choses. Inutile de les creuser pour leur arracher un secret qui n'existe pas ; c'est à leur surface, à la lisière de leur existence, qu'elles sont incompréhensibles : non d'être telles, mais tout simplement d'être » Clément Rosset : Le Réel. Traité de l'idiotie, op. cit., p. 40.

[13] Voir Le Monde et ses remèdes, PUF, 1964-2000.

[14] Le bovarysme, c'est la « faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est en tant que l'homme est impuissant à réaliser cette conception différente qu'il se forme de lui-même. » L'invention de cette affection et la définition appartiennent à Jules de Gaultier, Le Bovarysme, 1902, réd. aux Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2006. Voir aussi : Georges Palante, Le Bovarysme. Une moderne philosophie de l'illusion, 1903, rééd. Rivages poche, 2008. L'adjectif bovaryque est attesté dans la littérature psychologique du temps.

[15] Baudelaire, à propos de la capacité poétique de Théophile Gautier, dans Œuvres complètes II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1976, p. 117.

[16] L'un des premiers avatars d'Emma ne serait-il pas la sœur de Flaubert, Caroline, morte à vingt-deux ans ? La tradition familiale rapporte que, sa mère s'écriant « Adieu ! », elle demandait : « Adieu… Pourquoi ? » Cité dans Flaubert, Correspondance, tome I, 1830-1851, éd. de Jean Bruneau, Gallimard, Bibl. de La Pléiade, 1973, p. 974 (note pour une lettre de Flaubert à Du Camp du 15 mars 1846). La lettre suivante au même (25 mars 1846) raconte l'enterrement de Caroline ; elle montre chez l'auteur à la fois une douleur profonde et une volonté singulière de décrire un spectacle : « J'ai voulu te raconter ce qui précède, pensant que ça te ferait plaisir. Tu as assez d'intelligence et tu m'aimes assez pour comprendre ce mot “plaisir” qui ferait rire le bourgeois » ibid., p. 258.

[17] Voir « ce grand manteau déplié [à] collet de velours vert, bordé d'un galon d'argent » que figure la juxtaposition idéalement conceptuelle des prairies et des labours dans la vallée d'Yonville (Madame Bovary, II, I). Ou encore cette comparaison, à laquelle l'auteur et le lecteur un moment s'abandonnent, pendant la critique même des métaphores vides : « […] comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » ibid., II, XII. Là l'ironie se perd dans les jeux de duplications qu'elle affectionne et la grandiloquence apparaît (Le Réel. Traité de l'idiotie, op. cit., pp. 81-104). À ce titre, cette page est admirable : comment ironiser sur la pouillerie des métaphores sans céder aux séductions de la métaphorisation ?

[18] Lettre à Louise Colet, 29 janvier 1853 : « Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites. Mais précisément à cause de cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts des navires quand on veut que les voiles prennent plus de vent. […] ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. » Flaubert, Correspondance, op. cit., tome II, pp. 243 et 245.

[19] Lettre à Louise Colet, 9 décembre 1852, Flaubert, Correspondance, ibid., p. 204. Flaubert ajoute : « L'art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues : que l'on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. L'effet, pour le spectateur, doit être une espèce d'ébahissement. Comment tout cela s'est-il fait ! doit-on dire ! et qu'on se sente écrasé sans savoir pourquoi. » On ne saurait mieux pratiquer, pendant que d'autre part on écrit le roman, le fantasme d'une vision dominante et pénétrante à l'égard d'un réel ainsi pourtant indirectement évoqué comme ce qui ne se laisse ni dominer ni pénétrer.

[20] Ces analyses seront prolongées dans les chapitres VI (« Principes de sagesse et de folie ») et VIII (« Le Régime des passions »).

[21] Au moment où je mets en ligne ce compte rendu, le livre de Rosset, Le Réel et la joie, éditions de l'Aube, est annoncé mais tarde à paraître. Dans Le Réel. Traité de l'idiotie, pp. 74-80, par opposition à la grâce et avec une allusion à la Joie selon Spinoza, l'allégresse fait l'objet d'une « impossible description philosophique » : « Par allégresse, nous entendons, strictement et seulement, l'amour du réel : c'est-à-dire ni l'amour de la vie, ni l'amour d'une personne, ni l'amour de soi, ni à supposer qu'il existe l'amour de Dieu — tous amours que l'amour du réel implique mais auxquels il ne se limite pas et qui, surtout, ne le conditionnent en aucune manière » (p. 78).

[22] Mallarmé : « La Musique et les Lettres », dans Œuvres complètes, II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2003, p. 67.

[23] Clément Rosset : Impressions fugitives, les Éditions de Minuit, 2004.

[24] À l'étonnement et à la satisfaction du lecteur, Rosset invente une dialectique qui se refuse à monter aux extrêmes. Une méthode qui ferait se retourner Hegel dans sa tombe.

[25] « Bien d'autres considérations seraient à leur place ici, mais il faut conclure. Je poursuis dans ces pages un procès qui traîne en longueur et il est grand temps de clore les débats. Je dénonce donc définitivement le double comme illusion majeure de l'esprit humain […] » p. 460. Président, instructeur et procureur, partie civile, avocat du prévenu, prévenu aussi sans doute en tant que lui-même joyeux amateur de doubles, et inventeur de ce tribunal…, la métaphore dit assez l'imbroglio de comédie dans lequel se met gaiement Clément Rosset.


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