Pierre Campion « Valéry traducteur de Virgile et lecteur de Mallarmé » Article paru dans L'Information littéraire, septembre-octobre 1992, n° 4, pp. 12-21. © : Pierre Campion. Mis en ligne le 28 novembre 2002. Note du 21 avril 2008 : On peut lire la biographie monumentale que Michel Jarrety vient de publier, Paul Valéry, Fayard, 2008. Ce livre fait la somme d'une vie et d'une époque. Il éclaire un projet intellectuel démesuré, qui ne se réalisa que partiellement et à travers des occasions. SUR LA TRADUCTION POÉTIQUEValéry traducteur de Virgile et lecteur de MallarméVers la fin de sa vie, Valéry écrivit une traduction des Bucoliques de Virgile et, sous le titre de Variations sur les Bucoliques, il l'accompagna de remarques sur le poète latin mais aussi de réflexions sur la traduction, la lecture et l'écriture de la poésie en général. Dans son recueil, nous retiendrons le passage consacré à la quatrième Bucolique[1]. Voici les deux textes, latin et français, tels que Valéry les avait disposés[2].
La traduction de Valéry est une traduction poétique, ou plus exactement et plus modestement une « traduction en vers », comme le dit le titre de son ouvrage. Dans les Variations qui ouvrent le recueil, il indique les principes et les contraintes qu'il s'est donnés pour cet exercice de poète[3]. En somme, il voulait mettre en regard les deux textes et en quelque sorte les deux langues et les deux poétiques : il retient donc l'alexandrin et chaque alexandrin correspond à un hexamètre. Mais surtout, comme le disent aussi ces Variations, Valéry se met en situation de poète à l'égard d'un autre poète en prenant le rapport et la distance qui conviennent. En effet, la traduction poétique, d'un poète par un poète, produit sur ce dernier des effets de fascination et d'identification : J'eus, devant mon Virgile, la sensation (que je connais bien) du poète en travail ; et je discutai distraitement avec moi-même, par ci, par là, au sujet de cette œuvre illustre, fixée dans une gloire millénaire, aussi librement que j'aurais fait d'un poème en travail sur ma table. Je me trouvai, par moments, tout en tripotant ma traduction, des envies de changer quelque chose dans le texte vénérable. C'était un état de confusion naïve et inconsciente avec la vie intérieure imaginaire d'un écrivain du siècle d'Auguste. Cela durait une ou deux secondes de temps actuel, et m'amusait […][4]. Le travail de la traduction poétique fait donc entrer le traducteur dans la vie intérieure imaginaire du poète qu'il traduit. Arrêtons-nous un instant sur ce premier point, moins évident peut-être qu'il ne paraît (Valéry lui-même semble découvrir cette expérience, comme une sensation, certes déjà éprouvée mais, dans cet exercice, inattendue). Les intuitions d'un écrivain en travail ne sont pas des dispositions psychologiques, ni non plus des raisonnements en forme ou des réalités mentales identifiables ; elles ne sont pas de nature morale (ou pas directement, en tout cas). Elles consistent plutôt dans des opérations complexes et quasiment instantanées, celles des arbitrages que produit la décision de l'écrivain, au besoin de tel moment, dans tel poème et suivant la marche générale de ce poème, entre tels mots, tels rythmes, telles solutions grammaticales ou métriques. Ce que découvre donc Valéry, dans ce travail nouveau pour lui, c'est une vérité d'expérience, qu'il a appris à connaître dans son propre travail de poète et dans la lecture de son maître Mallarmé, celle-ci : dans l'écriture, il se propose, à un moment donné, un nombre limité de solutions, parfaitement formulables même si on ne se les formule pas expressément, et justement l'écriture d'un poème consiste dans l'ensemble des opérations d'arbitrage à pratiquer à tout moment, telles que ces opérations, à mesure qu'elles se réalisent, produisent la démarche et donc l'intention d'ensemble du poème tout entier. Les intuitions du poète, telles que le poète-traducteur les découvre, sont donc des intentions, de nature stratégique et tactique. Et le genre de la reconnaissance qui s'effectue dans la confrontation la plume à la main, par-delà plusieurs siècles, malgré la distance entre les langues et les civilisations mais aussi à cause d'elle, c'est celui même qui fait que l'homme d'action perce à jour la pensée d'un autre homme d'action, longtemps après les faits ou malgré toutes les dissimulations. C'est pourquoi Valéry peut écrire : […] je n'ai rien de bon à dire sur Virgile que je ne le puise dans une certaine expérience de son métier. […] Le travail de traduire, mené avec le souci d'une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre nos pas sur les vestiges de ceux de l'auteur ; et non point façonner un texte à partir d'un autre ; mais de celui-ci, remonter à l'époque virtuelle de sa formation, à la phase où l'état de l'esprit est celui d'un orchestre dont les instruments s'éveillent, s'appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C'est de ce vivant état imaginaire qu'il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l'originel[5]. Cependant cette remontée du temps ne traverse pas seulement les siècles qui se sont écoulés entre les Bucoliques et nous mais aussi la durée certes plus brève mais peut-être encore plus mystérieuse qui, chez Virgile, à la fois sépare l'intention première de sa réalisation et les réunit. Le travail de la traduction consiste donc à se placer à un instant à tous égards problématique : il l'était déjà pour Virgile, car l'auteur ne sait pas le premier ce qu'il va sortir de sa plume ; il l'est pour Valéry, et plutôt deux fois qu'une : parce qu'il est supposé (imaginaire, en un sens) et qu'il prélude à son tour à un autre texte, réellement inédit (imaginaire, en ce que cet instant appartient aux états inventifs de la pensée humaine). En un mot, la traduction consiste en une archéologie de l'intention première de l'écrivain ; et le premier paradoxe de la traduction veut que cette intention, inséparable de la langue dans laquelle le traducteur la connaît et dans laquelle elle fut formulée, soit néanmoins, par hypothèse de travail, en quelque sorte séparée de cette langue originelle et traitée comme un schème antérieur à toute langue[6]. Quant au deuxième paradoxe, il pourrait s'exprimer ainsi : si l'un et l'autre texte, à l'époque virtuelle de sa formation, ne peut s'envisager autrement que dans la langue de son stratège, comment l'une des deux intentions pourrait-elle se rendre adéquate à l'autre[7] ? Si l'impératif catégorique du traducteur se formule bien ainsi : pense la constitution de ton texte comme si tu étais le poète du texte originel, dans le moment où lui-même constituait la formule de son action, la traduction d'un poème consiste donc à analyser et à reconstituer un moment stratégique lui-même problématique et dont, en outre, toutes les conditions essentielles auraient été changées : c'est une contradiction dans les termes et une entreprise désespérée. Car il s'agit de traduire non pas un texte mais l'intention de l'auteur de ce texte. Mais pour éclairer et développer encore notre propos, passons aux deux textes justement. Traduire l'intention stratégique du poèteCe qui peut-être se rend le plus difficilement, c'est le mouvement d'un poème, c'est-à-dire la marche qui le détermine. Plus exactement, il y a dans la quatrième Bucolique, comme dans tout poème, des traits d'écriture (images, lexique, faits de grammaire) qui signifient sa marche particulière, et ce sont ces faits-là qui doivent être reproduits, ou plutôt la disposition qui les unit pour former cette marche réglée. Voyons d'abord, dans le poème de Virgile, le dispositif des interpellations selon une suite que nous disposerons ainsi, en observant aussi les alinéas que Valéry impose dans le texte latin : | |||||||||||||||||||||||||||||||||||