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Dossier d'un cours réalisé en classe de terminale littéaire par Claudine Lanoë. Selon le programme en vigueur, ce cours portait sur le roman de Flaubert, Madame Bovary, vu à travers les scénarios et brouillons de Flaubert.

Claudine Lanoë est professeur de Lettres classiques au lycée Antoine Watteau de Valenciennes. Elle enseigne le latin en hypokhâgne et en khâgne, et la littérature en terminale littéraire. Elle collabore au site associatif des professeurs de lettres Weblettres.

Devoir à la maison, rendu par les élèves le 31 mars 2015
Copie de Fantine Alem, élève de cette classe.

Texte mis en ligne le 16 août 2015.

© : Claudine Lanoë et Fantine Alem.


Sujet

Quelle est l’importance de l’épisode du bal pour ce que Flaubert appelle « la narration psychologique » ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur votre connaissance des trois scénarios généraux et du roman (chapitres 7, 8 et 9 de la première partie).

Documents à la disposition des élèves

Un tableau synoptique des trois scénarios généraux, accompagné de passages de la correspondance de Flaubert sur le bal et la narration psychologique, et d’un essai de définition de la narration psychologique.

Copie de Fantine ALEM, élève de cette classe

Pour écrire Madame Bovary, Flaubert crée un nouveau concept de narration, la « narration psychologique ». Il veut donner à son roman, la « rapidité, la netteté et l'emportement d'une narration dramatique » sans pour autant utiliser de grandes actions. Les faits se passent à travers la psychologie d'Emma Bovary. Afin de donner du rythme à son roman, Flaubert doit faire évoluer son personnage principal. Pour cela, il doit inventer des moments-clés dans la vie d'Emma notamment l'épisode éminent du bal, dans le chapitre huit, partie deux. Nous pouvons nous demander, quelle est l'importance de ce chapitre pour la « narration psychologique » du roman Madame Bovary. D'abord nous allons voir que cet épisode sert à changer le caractère de Madame Bovary, puis qu'il sert de transition entre deux états psychologiques d'Emma. Enfin, que le bal marque profondément sa vie.

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Tout d'abord, l'épisode du bal permet à Flaubert de développer le caractère d'Emma et le transforme.

Au départ, l'idée du bal dans un château n'est qu'une note interlinéaire dans le scénario numéro un. Par la suite, lors du second scénario, Flaubert utilise le passage du château comme outil de renforcement, « un bal d'automne dans un château (…) elle s'en retourne dans le boc de son mari – envie de luxe & de richesse mêlée à l'amour », page 5. C'est uniquement suite à l'événement du bal, qu'Emma développe son goût pour le luxe, élément majeur du roman. Pour cela, Flaubert décrit pendant tout le temps du bal — donc le chapitre 8 —, la richesse du château, et plus particulièrement de la page 106 à 108, avec « une immense pelouse, (…) une rivière (qui) passait sous un pont (…) des dalles en marbre… ». Suite à cela, Emma commence les dépenses, au chapitre 9, notamment les dépenses inutiles, comme à la page 120 « elle s'était acheté un buvard, une papeterie, un porte plume et des enveloppes, quoiqu'elle n'eût personne à qui écrire ». Ou encore page 120 « Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques ». Ces dépenses sont déjà en vigueur dès le scénario deux, en note marginale « peu à peu et sans le vouloir la dépense augmente ».

Elle accroît son envie de changer de classe sociale, en faisant de sa bonne « sa femme de chambre », page 120, et lui demande des services de qualité supérieure comme lui « apporter un verre d'eau dans une assiette ». Elle veut oublier son passé, comme elle l'a oublié lors du bal, chapitre 8, page 112 « le souvenir des Bertaux lui arriva. (…) Mais, aux fulgurations de l'heure présente, sa vie passée, si nette jusqu'alors, s'évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l'avoir vécue ».

Son caractère change, elle commence à devenir égoēste, elle arrange vestimentairement son mari « pour elle-même, par expansion d'égoēsme, agacement nerveux », page 123. Mais surtout, elle débute déjà à rêver d'adultère. Lors du premier scénario, Flaubert décide qu'Emma connaîtrait « un commencement d'amour sans résultat », et dans une note marginale, il ajoute qu'elle attend une passion qui ne vient pas. Cela change lors du second scénario. Dans celui-ci, elle éprouve de l'amour après le bal, elle s'attache à « un jeune beau quelconque ». Et enfin dans le scénario trois, l'amour qu'elle ressent envers cet inconnu est en réalité l'amour qu'elle éprouve pour le luxe et la dépense. Finalement dans le roman, Emma ne s'entiche pas d'un homme, mais elle se laisse fasciner par deux formes d'adultère.

La première est celle qu'elle découvre, au chapitre 8 page 109, à travers un vieil homme « qui avait été (…) l'amant de la reine Marie-Antoinette ». « Les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme (…) comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines ! ». La seconde, est celle qu'elle invente entre le Vicomte et une inconnue, au chapitre 9 page 117. « C'était peut-être un cadeau de sa (ici, le Vicomte) maîtresse ». Elle imagine une relation autour du porte-cigare : « Un souffle d'amour avait passé parmi les mailles du canevas ; chaque coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n'étaient que la continuité de la même passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui ».

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Le bal représente une véritable transition entre une Madame Bovary ennuyée par Tostes et une autre dégoûtée de cette ville.

D'abord, le bal est introduit comme « quelque chose d'extraordinaire (qui est) tomb(é) dans sa vie » page 105-106 chapitre 7. En revanche, après cet événement, le bal est vu comme quelque chose qu'elle attend au fond de son âme, page 123, chapitre 9. « elle attend longtemps dans son cœur une passion un événement quelque chose de nouveau qui n'arrive pas. – l'année suivante à la même époque on ne redonne pas de bal », scénario 3.

Avant le bal, Emma ressentait « un insaisissable malaise », chapitre 7 page 100, par la suite, elle ressent pleinement son dégoût, au chapitre 9, page 119 « campagne ennuyeuse, petits-bourgeois imbéciles, médiocrité de l'existence ».

Au chapitre 7, Emma était lassée de son mari, « elle lui en voulait de ce calme si bien assis » page 101. Elle essaye, page 103, de déclencher avec Charles une passion, « elle récitait tout ce qu'elle savait pas cœur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques ». Elle se demande finalement, page 104, pourquoi elle s'est mariée. Après le bal, « elle se sentait (…) plus irritée de lui » page 122 chapitre 9. Flaubert marque une évolution dans la relation du couple Bovary. Dans le scénario 3, page 14, il décrit Emma comme étant « irritée de la gêne qui l'entoure, elle l'est surtout de son mari dont la vulgarité émane par tous les pores ». On retrouve l'accumulation des reproches qu'Emma lui fait dans le roman et dans le scénario.

Le bal représente ses rêves de jeunes filles au couvent. Elle réussi à vivre ce dont elle a toujours rêvé, et depuis, elle confond la réalité et le rêve. « Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements », page 118, chapitre 9.

L'absence d'un second bal entraîne un changement radical entre son envie de luxe, de beauté et la négligence, « elle restait à présent des journées entières sans s'habiller », page 126, chapitre 9.

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Enfin, la scène du bal marque profondément Emma, elle change ses goûts, ses envies.

D'abord, elle commence à rêver de vivre à Paris. « Comment était-ce Paris ? Quel nom démesuré ! » page 117, chapitre 9. « Elle s'acheta un plan de Paris », page 118, elle refuse de jouer de la musique ou de dessiner, page 124 car elle s'imagine jouer dans des cabarets, et ici, à Tostes, « qui l'entendrait ? » Cette perversion pour Paris, entraîne l’exécration qu'elle éprouve pour Tostes.

Les références au bal deviennent récurrentes, elle attend une année pour y retourner, avec impatience. Cependant aucune invitation ne lui est envoyée, et « après l'ennui de cette déception, son cœur, de nouveau, resta vide », page 123, chapitre 9. Elle ne vivait plus, en réalité, que pour retourner au château. Elle se référait souvent à ses souvenirs du bal, « elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes », pages 127 et 128. Elle pense que la seule façon d'être heureuse c'est d'être riche, « elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs », page 128.

Elle commence à s'ennuyer. Elle « sentait l'ennui plus lourd qui retombait sur elle », page 125. L'ennui laisse place au laisser aller. « Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage », page 126. Puis à la maladie psychologique, d'abord légèrement, « Emma devenait difficile, capricieuse », page 127. Puis la maladie prend des symptômes physiques, « elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en robe légère », page 127. « Elle pâlissait et avait des battements de cœur », page 128.

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Finalement, nous pouvons dire que l'épisode du bal est d'une importance extrême dans la narration psychologique. La courte visite d'Emma au château entraîne le bouleversement psychologique qu'elle connaît par la suite du roman. Flaubert écrit dans sa lettre à Louise Colet le 22 novembre 1852, « il faut pour cela qu'elles (les idées) découlent l'une de l'autre de cascade en cascade ». Le bal est un moyen pour que les idées d'Emma glissent entre elles. Il est également intéressant d'ajouter que les effets du bal étaient inscrits dès le premier scénario général, sauf que le bal en lui-même n'était écrit qu'en interligne. Il prend un rôle de plus en plus conséquent au fil des scénarios ; celui de lien entre les différentes pensées d'Emma.

Le bal est la cause de ses premiers spasmes, de l'envie d'avoir un mari « illustre, (…) (au nom) étalé chez les libraires » page 122. Mais le bal entraîne surtout la première allusion à la mort d'Emma Bovary, dans le chapitre 9 page 121, « elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris ».

Fantine Alem