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Dossier d'un cours réalisé en classe de terminale littéaire par Claudine Lanoë. Selon le programme en vigueur, ce cours portait sur le roman de Flaubert, Madame Bovary, vu à travers les scénarios et brouillons de Flaubert.

Claudine Lanoë est professeur de Lettres classiques au lycée Antoine Watteau de Valenciennes. Elle enseigne le latin en hypokhâgne et en khâgne, et la littérature en terminale littéraire. Elle collabore au site associatif des professeurs de lettres Weblettres.

Documents donnés aux élèves en aide au devoir.

Texte mis en ligne le 16 août 2015.

© : Claudine Lanoë.


Documents d'accompagnement destinés aux élèves pour le devoir

1 - Tableau synoptique : le bal dans les trois scénarios généraux

 

Statut des indications

Texte

 

 

Premier scénario général

Une note interlinéaire et une note marginale

 

 

Note interlinéaire : un bal de château

Développement Un commencement d'amour sans résultat-Psi-

Note marginale : psi- longue attente d'une passion & d'un événement qui n'arrive pas l'année suivante on ne redonne pas de bal à la même époque

Deuxième scénario général

développement : intégration des notes du scénario 1 au développement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelles notes marginales

 

 

 

 

 

 

 

 

Développement : 5 bal d'automne dans un Château- c'est un tourbillon qui lui passe sous le nez- elle s'en retourne dans le boc de son mari -psi –envie de luxe &de richesse mêlée à l'amour (après coup) - d'un jeune beau quelconque qu'elle a vu à ce bal – et plus ça s'éloigne plus il lui semble que cette passion augmente qu'au contraire elle diminue. mais c'est l'entourage la vie dorée- elle attend longtemps dans son cœur une passion, un événement, quelque chose de nouveau qui n'arrive pas – l'année suivante à la même époque on ne redonne pas de bal.

 

(Psi= psychologie) -Note marginale : silence-froid d'automne – coucher de soleil rouge au bas d'une côte , au détour de la route- terrains sablonneux les jeunes gens partis en chasse le matin, passent à cheval au pas ils s'en reviennent…

 

Note marginale : les dépenses

Peu à peu et sans le vouloir, la dépense augmente ; force son mari à acheter un second cheval et à atteler à l'anglaise - rêve d'un groom- désespérée du domestique en blouse (qui fait le gros ménage le matin) & de la bonne avec son bruit de sabots sur les carreaux lavés

 

Troisième scénario général

Développement de la description du château

 

 

Les notes marginales du deuxième scénario sont intégrées au développement

(suite)

Quelques notes interlinéaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux notes marginales

 

 

 

 

 

 

 

À l'automne un bal dans un château des environs – château dans une vallée entre deux rivières- jolie fête, arbustes dans l'escalier, etc, - écuries – chenils - luxe simple

 & intime – le bal- c'est un tourbillon qui passe devant le nez d'Emma – le lendemain elle s'en retourne dans le boc de son mari – silence- froid d'automne – coucher de soleil rouge- au bas d'une côte à un détour de la route dans des terrains sablonneux on rencontre qques jeunes gens du château partis en chasse le matin - ils passent à cheval au pas

Envie de luxe & de richesse mêlée à l'amour (après coup) d'un jeune beau quelconque qu'elle a vu au bal et qu'elle prend , dans sa tête par désœuvrement & dans le besoin qu'elle est d'un centre (quelconque : note interlinéaire) où attacher ses aspirations- cette passion lui semble augmenter, au fur & à mesure , qqu'au contraire elle diminue- mais ce qui  augmente  c'est l'amour du luxe & de la dépense - le (note interlinéaire) le besoin intime (mot barré) d'une vie propre- irritée de la gêne qui l'entoure , elle l'est surtout de son mari dont la vulgarité émane de par tous les pores – manière animale dont il mange sa soupe – il porte l'hiver des gilets à bordure rouge & des bas de laine – habitude de se curer les dents avec la pointe de son couteau & de couper le bouchon des bouteilles – il adore sa femme & consent à tous ses caprices. Emma le fait acheter un  second cheval pr pouvoir conduire à l'anglaise - elle veut (rêve barré) un tilbury qu'elle finit par avoir – est désespérée du domestique, paysan  (note interlinéaire : en blouse) qui vient le matin pr faire le gros de la besogne et la bonne avec son bruit de sabots sur les carreaux lavés – Emma toujours bien chaussée (en bottine lacées de matin  au soir – et toujours en robe : note interlinéaire) a en exécration les fortes bottes de Charles. - elle attend longtemps dans son, cœur une passion un événement quelque chose de nouveau qui n'arrive pas – l'année suivante à la même époque on ne redonne pas de bal.

Notes marginales :

orgues qui passent – petits bonshommes qui dansent sur la mécanique –

 animaux de la mare

pas de chevaux sur la boue

mareyeurs

 

deux termes.

lecture – tristesse (barré)

rêve cesse.

le bal

l'envie commence-

oisivetés.

malaise-

 

 

 

 

2 – « Le bal » dans la correspondance de Flaubert

À Louise Colet, 24 avril 1852 (samedi soir)

[…] Si je ne t'ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c'est que j'ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier j'ai laissé de côté toute autre chose, et j'ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal, que je commence lundi. J'espère que ça ira mieux. J'ai fait, depuis que tu m'as vu, 25 pages net (25 pages en 6 semaines) .Elles ont été dures à rouler. Je les lirai demain à Bouilhet[1] - Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n'y vois que du feu. Je crois qu'elles tiennent debout. […] J'aime mon travail d'un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre.

 

À Louise Colet, 2 mai 1852

[…] J'ai passé une mauvaise semaine ; je me sens stérile par moments comme une vieille bûche. J'ai à faire une narration. Or le récit est une chose qui m'est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n'en ai vu un que ça demande de grands efforts d'imagination. Et puis c'est si commun, c'est tellement dit partout ! Ce serait merveilleux d'éviter le vulgaire, et je veux l'éviter pourtant.

 

3 - La narration psychologique dans la correspondance de Flaubert

 

À Louise Colet, 19 juin 1852

[…]Il n'y a qu'aujourd'hui de toute la semaine que j'aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m'est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu'une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses ! […] sais-tu ce que j'attends ? C'est le moment, l'heure, la minute où j'écrirai la dernière ligne de quelque longue œuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j'irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m'écouteras, que je te verrai t'attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. […] Tu sais que je sois prendre au commencement de l'autre hiver un logement à Paris. Nous l'inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary. Ce sera une fête.

 

À Louise Colet, 26 juin 1852

[…] Je suis harassé. J'ai depuis ce matin un pincement à l'occiput et la tête lourde comme si je portais dedans un quintal de plomb. Bovary m'assomme. J'ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté. Ce qui est atroce de difficulté c'est l'enchaînement des idées et qu'elles dérivent bien naturellement les unes des autres.

 

À Louise Colet, 22 juillet 1852

 

[…] Il ne me paraît pas non plus impossible de donner à l'analyse psychologique la rapidité, la netteté, l'emportement d'une narration purement dramatique. Cela n'a jamais été tenté et serait beau.

 

À Louise Colet, 22 novembre 1852

 

L'enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu'on peut tout aussi bien s'amuser avec des idées qu'avec des faits, mais il faut pour ça qu'elles découlent l'une de l'autre comme de cascade en cascade, et qu'elles entraînent ainsi le lecteur au milieu des frémissements des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j'aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera décidé […]

 

À Louise Colet, 15 janvier 1853

Les faits manquent. Moi je soutiens que les idées sont des faits. […] j'ai maintenant 50 pages d'affilée, où il n'y a pas un événement. C'est le tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif ; amour d'autant plus difficile à peindre, qu'il est à la fois timide, et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d'une nature tempérée- J'ai eu dans la première partie quelque chose d'analogue. Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités, dans le même milieu, et qu'il faut différencier pourtant. Si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur, et sans tons tranchés (ce qui est plus aisé) […] 

 

À Louise Colet, 21 mai 1853

J'ai suivi, j'en suis sûr, l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt.

 

À Louise Colet, 13 avril 1853

Enfin je commence à y voir un peu plus dans mon sacré dialogue du curé[…]. Je veux exprimer la situation suivante. Ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'église. Elle trouve à la porte le curé qui, dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retourne dégoûtée et in-dévote. […] L'adultère est mûr, on va s'y livrer (et moi aussi, j'espère, alors).

 

 4 - Essai de définition de la narration psychologique

 

L'expression « narration psychologique » se trouve dans les lettres de Flaubert à Louise Colet. Cette correspondance est un véritable journal de l'écriture de Madame Bovary. Il distingue l'enchaînement des actions (narration dramatique) de l'enchaînement des idées (narration psychologique). Pour Flaubert l'enchaînement des idées correspond en fait à la succession des états psychologiques d'Emma en ce qu'ils découlent naturellement les uns des autres jusqu'à ce que se produise ce que le romancier appelle « la catastrophe finale ». Pour Flaubert, les « idées », c'est-à-dire la succession des états psychologiques d'Emma, sont des faits (lettre à Louise Colet du 15 janvier 1853). Il a donc pour objectif comme il l'écrit dans sa lettre du 22 juillet 1852 de donner à l'analyse psychologique « la rapidité, la netteté, l'emportement d'une narration purement dramatique », de fonder le roman sur la succession des idées et non plus des actions.

Le bal au château de la Vaubyessard est un épisode-clé dans cette perspective comme l'est aussi la conversation d'Emma avec le curé Bournisien (lettre du 13 avril 1853).