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Nicole Laurent-Catrice : Introduction à la lecture de la poésie contemporaine.

Nicole Laurent-Catrice, née dans le Nord, études à Paris, vit en Bretagne depuis plus de quarante ans.

Elle a publié une douzaine de livres de poèmes, dont quatre en Belgique à L'Arbre à Paroles : Métacuisine, Table et retable, Corps perdu, La Part du feu, puis plus récemment Cairn pour ma mère aux éditions La Part Commune et des livres d'artistes avec les plasticiennes Isabelle Dubrul, Marie-France Missir et Claire Chauveau.

Traductrice de poésie, elle a publié aussi dix recueils de poètes de pays divers, soit en collaboration (du lituanien, du roumain, du bulgare, du hongrois, de l'anglais d'Irlande) soit seule, de l'espagnol.

Pour ce site, Nicole Laurent-Catrice a choisi une anthologie de ses poèmes.

Le présent texte est celui d'une intervention faite devant le public d'un club Rotary.

Mis en ligne le 2 novembre 2012.

© : Nicole Laurent-Catrice


Qu'est-ce que la poésie ?

Introduction à la lecture de la poésie contemporaine

Le poème n'est pas une réponse à une interrogation de l'homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement.

Lorand Gaspar

I La forme

Vous comme moi, personnes cultivées et cadres supérieurs, vous avez appris plus ou moins de la poésie en classe. Quelques poèmes de Ronsard, des tirades de Racine ou Corneille, et la connaissance de la poésie s'arrêtait à Baudelaire quand ce n'était pas à Victor Hugo… D'où cet attachement que notre génération possède pour la poésie rythmée et rimée. Devant un poème contemporain, le grand public est tenté de dire que c'est n'importe quoi et surtout pas de la poésie car elle a revêtu un nouveau visage. Il a peur de ne pas comprendre, là où il faudrait seulement se laisser envahir et toucher par les mots. Ce qui explique sa très faible audience. La poésie intimide, et nous nous en détournons, alors que dans ce monde aseptisé et technique nous en avons besoin plus que jamais. Je voudrais donc essayer de vous donner quelques clés pour aborder la poésie contemporaine.

 

D'où viennent les formes fixes ? Vous savez que la poésie archaïque, la plus ancienne était chantée. C'était soit des sortilèges que l'on murmurait pour conjurer des sorts ou guérir des maladies (et j'en ai entendus au Mexique, de la part de femmes mayas) soit des chansons de geste relatant des guerres ou des hauts faits que les aèdes, en Grèce, puis les trouvères et les troubadours au Moyen ge allaient chanter dans les cours de l'aristocratie. Mais aujourd'hui, où la poésie n'est plus chantée (mettons à part le champ de la chanson à texte), cette forme qui doit se plier à un rythme musical a eu tendance à disparaître.

La poésie ne réside pas dans les rimes, les syllabes comptées, les alexandrins, les sonnets ou autres formes fixes. Ce ne sont que des enveloppes. Si vous recevez une enveloppe vide, vous vous demandez où est le message.

Du fait de mes activités culturelles, je recevais des poèmes que les gens m'envoyaient pour savoir ce que j'en pensais. Parfois c'étaient des sonnets, parfaitement faits, rimes, syllabes, césures, les deux quatrains, les deux tercets, mais ils étaient ennuyeux à mourir, car ils n'avaient pas d'âme, pas de sensibilité et surtout pas d'au-delà, pas de transcendance  et je ne donne pas forcément le sens de Dieu au mot transcendance. Par contre, des poèmes de Musset, certains de Victor Hugo, me ravissent toujours. Donc la poésie ne réside pas forcément dans la forme, mais elle n'en est pas non plus forcément absente.

La poésie c'est l'âme de la phrase, comme on dit l'âme du violon. On ne la voit pas, mais c'est elle qui fait la musique.

D'ailleurs le sentiment poétique ne se situe pas forcément dans les mots. On peut faire de la cuisine, du jardinage, de la couture  de la comptabilité ou des statistiques, je ne sais pas  et je ne parle pas des autres arts, avec poésie, si on y met un sens, une intention, une sensibilité qui dépasse la stricte technique. C'est une perception aiguë du monde et de ce qu'il veut nous dire. C'est aussi pour aller plus loin une conception du monde. Cela peut être une façon de vivre, où le cœur, le corps et l'esprit marchent ensemble. Il y a des personnes qui vivent de façon poétique naturellement, et ce n'est pas la même chose que d'être « dans la lune », désordonné ou insouciant.

 

La principale rupture dans la forme de la poésie eut lieu au début du XXème siècle, comme il y a eu rupture dans la peinture avec l'art abstrait. Jusque là on peignait ou on rimait pour dire quelque chose qui était préétabli : un vaste sujet religieux, une fresque historique, un rendez-vous galant, un portrait de femme aimée ou d'homme admiré.

En poésie on pourrait dater cette rupture d'Apollinaire (†1918), des dadaïstes et du surréalisme. Mais elle était en marche bien avant, avec Mallarmé (1842-1898) qui a fait de la poésie abstraite comme on fait de la peinture abstraite. C'est Manet, je crois, qui disait que la peinture ce n'est que de la couleur étalée sur la toile ; on pourrait dire en le pastichant que chez Mallarmé la poésie ce n'est que des mots inscrits sur du papier. Le sujet peut être hermétique ou futile, il importe peu désormais. C'est la musique des mots et l'art des mots qui priment.

Par ailleurs la poésie se confond de plus en plus avec la prose. Déjà Baudelaire, Aloysius Bertrand, Rimbaud avaient institué les poèmes en prose. De nos jours bien des récits, des fragments, sont de la pure poésie. Désormais il n'y a plus de distinction poésie/prose, mais la distinction se fait entre prose poétique/prose narrative ou prose discursive, avec des tas de flottements entre les deux.

Donc plus de sujet préétabli, désormais le sujet du poème comme du tableau en peinture se découvre au fur et à mesure qu'il se peint ou s'écrit. Il y a un moment où ce qu'on dit vous échappe, où ça dit quelque chose en vous qu'on n'imaginait pas pouvoir dire, quelque chose qui naît du fin fond de la personne. De même que le romancier dit que ses personnages se mettent à vivre en dehors de lui et malgré lui. Je vais prendre pour exemple un court poème de mon dernier livre, Cairn pour ma mère : Mais moi tout donner très vite/ de tes vêtements/ sans trier/ sans rien retenir/ chirurgie radicale/ pour que le meurtre soit accompli. Ce dernier vers m'a échappé et j'en ai été un peu effrayée. Mais je l'ai gardé car il disait l'ambiguïté des sentiments et aussi cette sensation que l'on a de tuer quelque chose (ou quelqu'un) en jetant les objets du passé.

À chaque palier de la création il y a une jouissance, un point parfait où l'on sent que c'est ça, mais en même temps le doute s'installe toujours et nous pousse à refaire et refaire, dire et redire. Ce point parfait n'est jamais assuré d'avance, on ne sait pas ce qu'il en sera du poème, ni où il nous mène, ni même s'il nous mène quelque part. De là que l'acte poétique, comme l'acte sexuel ou l'acte psychanalytique, nous laisse toujours en manque, est toujours à refaire et n'a jamais fini de creuser en nous la soif de comprendre et d'être. C'est un jeu entre le langage et l'émotion. C'est un pari toujours renouvelé entre soi et soi, entre soi et le lecteur potentiel. Car la jouissance qu'on en éprouve dépend aussi de l'autre.

C'est donc ce sens qui, en s'élaborant au fur et à mesure, donne au poème sa structure interne, sa forme et non la forme qui fait la poésie. C'est pourquoi la poésie contemporaine n'a pas forcément de forme fixe. La structure interne du poème est intimement liée au sens. Je vais vous en donner un exemple. Quand j'ai souhaité traduire un poète espagnol, contemporain de Lorca, Miguel Hernández, qui avait écrit des sonnets extrêmement travaillés et qui ne parlait que d'un amour qui l'emprisonnait, avec des images comme la liqueur enfermée dans la cornue, le taureau encerclé dans les passes du torero, le chardonneret enfermé dans sa cage, il n'était pas question pour moi de traduire ces poèmes dans une forme approximative et lâche. Il fallait que je retrouve la forme contraignante du sonnet sous peine de trahir le sens même des poèmes. C'est la forme même qui EST le sens.

 

La poésie est le creuset de la langue et le tremblement de la langue.

Je vais vous donner quelques clés pour montrer comment elle est à la fois creuset (lieu de recherche et d'orfèvrerie) et tremblement (lieu du doute, de l'ambivalence et du flou des sentiments, des images). Cette ambivalence est due au fait que le rationnel et l'irrationnel se disputent la primauté dans le poème. Et c'est donc toujours un équilibre instable. Certains poètes sont plus rationnels, intellectuels, d'autres font plus état des sentiments, des connivences, des images, font davantage intervenir l'inconscient.

 

Lorsque Apollinaire, et à sa suite les surréalistes et presque toute la poésie moderne, supprime la ponctuation du langage poétique c'est pour donner une bivalence à la phrase. Bivalence comme on dit en chimie. C'est au lecteur de couper la phrase où il veut et parfois le sens peut changer du tout au tout.

De même le jeu des prépositions peut être infini. Quelquefois une préposition qu'on n'attendait pas avec tel verbe rend un son différent et cherche à exprimer autre chose.

 

Le temps des verbes également peut être source de sens. Le très beau poème de Per Jakez Helias « La pierre noire » en est un bel exemple : Je vous aimerai depuis hier/ Depuis le premier jour du monde. Demain je vous ai tant aimée/ Que j'en perds le souffle aujourd'hui.

 

La poésie consiste surtout à suggérer (selon le mot de Mallarmé). Elle ne dit pas tout, elle sous-entend. Prenons pour exemple ce vers d'Angèle Vannier :

Dormir les joues rouillées par les larmes.

On sous-entend « mouillées par les larmes » ce qui serait banal. Le mot « rouillées » donne un effet de profondeur, accentue l'effet de chagrin.

 

La poésie revient à la source des mots, ouvre tous les sens d'un mot. Bien souvent le poète cherche à retrouver le sens originel d'un mot, pour lui redonner de la vigueur. Dans le poème suivant le mot final fait revisiter les différentes expressions dans leur sens trivial et culinaire : D'impatience je ne t'ai pas laissé/ bouillir assez longtemps./ J'aurais dû te faire mijoter/ te soignant aux petits oignons./Tu as le cœur encore un peu dur/ mon chou.

 

Un autre outil est la polysémie, c'est-à-dire le fait de privilégier des mots qui ont plusieurs sens. Cela aussi donne un effet de profondeur et permet d'entendre plusieurs choses sous le même vocable. Cairn : « Ne pas faire écran/ seule avec mon écran  »

 

Autre moyen encore : la métaphore. Elle est très ancienne. Une variante en est l'allégorie, très pratiquée au Moyen ge, mais qui est plus lourde. La métaphore mélange deux champs de réalité afin que l'un évoque l'autre. Dans Cromlec'h le cercle de pierres est assimilé à l'oreille (dans mon recueil Rituels).

De tout temps

                  l'enceinte

osselets d'une gigantesque conque

tonne la voix d'un dieu.

 

Quel Titan frappe du marteau

sur l'enclume

dans ce monde labyrinthique

l'homme-foetus n'entend rien

qu'à travers les grandes eaux fécondantes

de la mort

 

La poésie dit beaucoup en peu de mots. C'est l'art de l'ellipse. Témoin ce poème de Guillevic :

                            Si un jour tu vois

                          qu'une pierre te sourit…

                          Iras-tu le dire ?

Il faut ajouter l'importance de l'image, plus légère que la métaphore. Elle a toujours existé, mais depuis les surréalistes l'image est devenue incongrue. Et plus les éléments en sont éloignés, selon eux, et plus l'impact est fort. C'est la rencontre sur une table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre, disait, je crois, Lautréamont.

 

Lorsqu'on transgresse une règle de grammaire, il faut connaître la règle et savoir pourquoi, dans quel but et pour dire quoi, on la transgresse. Par exemple, j'utilise parfois des mots d'argot ou des formes familières dans des poèmes amusants, par jeu, pour utiliser toutes les ressources du vocabulaire et de la langue Ainsi : Consciencieusement tu tâches/ d'être vache à lait paisible/ plutôt qu'à viande passible/ de mort : Pas folle, la vache !

 

C'est terrible parce que, en tentant d'expliquer, je me rends bien compte que la poésie s'absente, elle est comme la sensitive, cette plante qui dès qu'on la touche se referme. Mais ce que je veux exprimer avec force c'est que pour qu'il y ait poésie, et littérature en général, il faut qu'il y ait non seulement un travail sur le langage mais aussi une émotion, un trouble, une écharde.

Alors bien sûr la poésie moderne demande un effort pour « voir » ce qui se dit là, sans le dire tout à fait. C'est peut-être une des causes de sa désaffection. Il faut faire un effort intérieur pour se mettre en connivence avec le poème.

Vous voyez bien que polysémie, ellipse, absence de ponctuation, métaphore, toutes ces ambivalences, mènent à l'ambiguïté. Et ceci c'est très important Je vais vous expliquer pourquoi.

II L'ambivalence de la forme répond au « bien/mal »

Le rapport de l'acte poétique avec l'éthique est lui aussi paradoxal et ambivalent.

Quand on fait de l'hébreu on s'aperçoit que l'expression qui a été traduite laborieusement par « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » se dit en hébreu dans une formule beaucoup plus concentrée « l'arbre du bien/mal », où le bien et le mal sont intrinsèquement liés. On en retrouve un écho dans la parabole de l'ivraie et du bon grain. Le maître du champ dit à ses serviteurs : « N'arrachez pas les mauvaises herbes, vous risqueriez d'arracher le bon grain avec… »

La poésie est comme l'arbre qui est au centre du paradis terrestre. C'est l'arbre du bien/mal. En elle, comme en lui, bien et mal sont intrinsèquement liés. La poésie est la voix même du genre humain avec ses contradictions, ses ombres et sa lumière, ses violences et son amour. Et par cette révélation même, parce qu'elle met en lumière la noirceur des âmes et l'aspiration des âmes, elle sape les fondements d'une morale qui n'est que bien pensante et veut se cacher à soi-même la part d'ombre qui est en tout être et dans le monde. Or que serait une lumière sans ombre ? Car cette poésie faite d'angélisme, qui ne parle que de petites fleurs, d'oiseaux merveilleux et de pures jeunes filles, n'est qu'une évasion du réel. Là où il n'y a qu'angélisme, il n'y a pas de part pour la rédemption, c'est-à-dire pour ce retournement formidable du mal en bien, de mort en vie, d'esclavage en liberté. Mais il y a aussi une poésie de la noirceur, de la perversion, de la déprime et qui n'est qu'un enfoncement dans le réel sans lumière. Et là où il n'y a qu'ombre et destruction et complaisance dans la douleur et la violence, il n'y a pas place non plus pour ce retournement où l'ombre devient lumière et la violence, tendresse. Donc d'un côté il y a une poésie angélique, sans grande profondeur, et que pour ma part je trouve un peu mièvre et de l'autre une poésie que j'ose appeler satanique, de voyeur, et qui ne peut aider l'homme dans son cheminement.

La poésie est (pour moi) un acte spirituel. Elle fait apparaître l'invisible, elle révèle la beauté cachée du monde. Non pas en célébrant les petites fleurs et les petits oiseaux, mais en maniant le clair-obscur (à la manière de Rembrandt), en disant les deux faces du monde, la face obscure et la face lumineuse et comment l'une n'existe que par l'autre.

Alors peut-on tout dire en poésie ? Oui, à condition que ce soit vraiment TOUT, la part d'ombre ET la part de lumière. Ce n'est pas que le poète s'évade de la réalité, il est au plus près de la réalité humaine, de sa réalité intérieure et de la réalité des événements, non dans ce qu'ils ont de transitoire et d'anecdotique, mais en ce qu'ils fondent la réalité ontologique de l'homme. Elle voit et elle exprime les signes de l'invisible. Elle dit « les choses qui sont derrière les choses » selon Prévert. Elle met en place la cohérence des signes, elle ordonne le chaos comme disait Francis Bacon de sa peinture. « La poésie lui sera une demeure de signes » nous dit encore Yves Bonnefoy.

« La poésie est une mystique du réel » dit l'Argentin Roberto Juarroz.

III Les paradoxes de la poésie

La mission de la poésie, le mot est impropre car elle n'a pas de mission, elle est comme un enfant qui vit, qui rit, qui chante, disons plutôt que son effet est multiple.

C'est ce que j'appelle les paradoxes de la poésie

1) Comme on l'a vu, elle ne cesse de voiler le sens prosaïque, le sens réaliste de la vie par des images, des tours, mais c'est pour mieux en dévoiler le sens caché, le sens profond, l'autre face de la réalité qui est la vraie réalité.

Je sais que tous les poètes ne seront pas d'accord avec cela et aujourd'hui, de plus en plus on voit apparaître une poésie qui est réalisme pur, « au ras des pâquerettes », sans transcendance. L'avenir seul dira si cette poésie restera.

 

2) Plus on se dit soi-même, plus on plonge dans son être propre, et plus on rejoint l'universel. Je voudrais citer ici Jung : « […] le poète a effleuré une profondeur de l'âme, salutaire et rédemptrice, […] une profondeur où tous les êtres vibrent d'une même vibration et où, par conséquent, les perceptions et les actions de l'individu participent de l'humanité tout entière. »

C'est ce que j'ai voulu exprimer dans ce poème :

Parler au plus près de la chair

parole rasoir

qui taillade

et sculpte

Ce n'est pas le grain de ta peau

différent d'un autre grain de peau

Plus près

Ce n'est pas ton sang

au groupe différent

Encore plus près

Si près

que ce sont les molécules

non ! les atomes

tous semblables

que je veux saisir

ion, mon frère

 

3) La poésie n'est pas une thérapeutique, et pourtant elle opère une catharsis (purification), comme les Grecs le disaient du théâtre, c'est-à-dire qu'elle permet de faire le deuil, de comprendre certains de nos comportements, d'avancer dans la vie spirituelle. Elle met en contact l'écrivant ou le lecteur avec son moi profond, son moi le plus vrai. Elle est outil de connaissance.

Le poème reste l'espion de notre âme, celui qui sait sans savoir, qui transmet sans connaître les tenants et les aboutissants. Il faut parfois des mois, voire des années pour comprendre certains poèmes, fussent-ils écrits par nous-même. J'avais écrit en 1994 un long poème sur les inondations du pays de Redon et il avait dérivé vers une vision de tuyaux, de pompes comme pour une personne hospitalisée (« La sans visage »). Et curieusement neuf mois plus tard (neuf mois, le temps d'une gestation !) je me suis retrouvée à l'hôpital avec des tuyaux partout suite à une opération. Comme si le corps, l'inconscient savait avant que cela arrive à la conscience.

D'où le fait que la langue nous est toujours étrangère quand elle se révèle dans l'effraction du quotidien. Ce qu'on croyait connaître depuis toujours nous devient soudain une révélation. Ce que les hommes disent depuis la nuit des temps, sans même plus savoir ce qu'ils disent, devient soudain d'une clarté aveuglante. Un jour une amie qui venait d'avoir une grosse déception était tombée dans son escalier et elle m'a dit « Je suis tombée de mon haut. » Et je lui ai dit : c'est cela « tu es tombée de ton haut » avec le sens métaphorique de cette expression.

Ou bien cette expression que l'on s'envoyait à la figure quand nous étions gamins « c'est çui qui l'dit qui l'est. » Quelle profonde vérité psychologique que je n'ai comprise que beaucoup plus tard.

 

4) Écrire c'est mourir, mais pour vivre. Pour atteindre l'état poétique il faut prendre une distance d'avec la réalité, nos sentiments, nos émotions, l'anecdote. Sinon le poème ne peut pas toucher autrui. J'avais reçu une fois d'un jeune homme qui se voulait poète les lettres qu'il avait écrites à l'objet de sa flamme. Et c'était tellement peu distancié, tellement impudique que c'en était gênant, intolérable et en tout cas pas de la littérature. Donc il faut mourir à ses émotions, à soi-même, mais pour revivre, rechercher l'autre en nous-mêmes, pour pouvoir partager avec l'autre, le lecteur. Ainsi le lecteur pourra trouver dans le poème du même et de l'autre, c'est-à-dire quelque chose de lui et quelque chose d'étranger qui le nourrira.

 

5) La poésie est inutile et pourtant elle est indispensable. C'est un inutile indispensable.

La poésie est mise à l'écart et particulièrement en France. Récemment encore j'ai pu m'en rendre compte : lors de la prestation de serment de Barack Obama, il y a eu des intermèdes culturels. D'abord une chanteuse, qu'on a écoutée et le commentaire à la télévision ou sur le journal a même donné le titre et vaguement le sens de la chanson. Puis il y a eu un quatuor qui a joué, là pas besoin de traduction. Enfin une « poétesse » a été appelée au micro. Eh bien ! les téléspectateurs ont à peine vu son visage et pendant qu'elle disait son poème les commentateurs français se sont mis à repasser des images déjà vues et à parler d'autre chose que du poème.

On n'a jamais autant réclamé la liberté, regretté la violence et imputé à Dieu le mal qui se répand sur la terre. Et pourtant on n'a jamais autant dénié à la poésie sa place, qui si elle n'est pas la première — car d'autres arts et d'autres pratiques ont aussi leur mot à dire — occupe une place importante dans le concert, est une voix indispensable pour faire entendre la plus haute conscience de l'homme. Et comment ne pas citer ici René Char : « La poésie ose dire dans la modestie ce qu'aucune autre voix n'ose confier au sanguinaire Temps. Elle porte aussi secours à l'instinct en perdition. » Eh bien l'instinct est en perdition actuellement, faute de parole vraie, et rien n'est fait pour lui porter secours. Et plus nous vivrons une ère de technologie, éloignée de la nature et virtuelle, et plus nous aurons besoin de retrouver l'homme primitif sans quoi il nous dévorera. Et c'est la parole poétique et l'art qui peuvent nous remettre en contact avec notre moi profond.

 

Conclusion « La poésie n'est rien d'autre que cette violente nécessité d'affirmer son être qui anime l'homme. », Aldo Pellegrini, poète argentin cité par Roberto Juarroz dans Poésie et Réalité (édition Lettres Vives).

L'autre jour une personne m'a dit : « Vous écrivez toujours ? a passe le temps. » Je lui ai répondu : « Non, ça ne passe pas le temps. » Mais a-t-elle compris ? Beaucoup ne ressentent pas comme nécessaire cette part de la vie qui n'est pas un passe-temps pour dame désœuvrée mais une nécessité intérieure, une recherche et une avancée spirituelle. 

Je continue avec la citation d'Aldo Pellegrini : « Elle s'oppose à la volonté de ne pas être, qui guide les foules domestiquées et à la volonté d'être par les autres, qui se manifeste chez ceux qui exercent le pouvoir. » C'est pourquoi elle est à la fois éveil des « foules domestiquées » et remise en question de « ceux qui exercent le pouvoir ».

Elle est donc un espace de liberté, par rapport à soi-même et par rapport aux forces de coercition qui veulent s'exercer sur nous. Le travail de la langue en est le signe visible. Par ces libertés qu'elle prend avec la langue, elle affirme notre liberté de pensée, notre autonomie par rapport aux règles établies. Non pour ruer dans les brancards comme des poulains non dressés, mais comme des coursiers qui galopent vers le but.

Nicole Laurent-Catrice

janvier 2009

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