RETOUR : Coups de cœur

Robert Nédélec : Note de lecture sur le recueil d'Éric Simon, Couleurs de mots, sur (ou avec) autant de collages de Ghislaine Lejard.

Robert Nédélec est l'auteur d'une œuvre abondante, marquée par les couleurs du noir.
Ici il se livre à un genre qu'il pratique peu, la note de lecture. En une seule phrase, il entre dans un univers apparemment bien différent du sien.
Sur ce site, voir deux recensions de Pierre Campion : Robert Nédélec : Envers et contre tout et Les couleurs du noir. Robert Nédélec dans le désenchantement.

Mise en ligne le 8 juin 2021.

© : Robert Nédélec.

Simon Ghislaine Lejard et Éric Simon, Couleurs de mots, poèmes d'Éric Simon, collages de Ghislaine Lejard, Éd. Soc et Foc, 2016.


Couleurs de mots

… Poèmes en écho, dit-on quelquefois, pour désigner ceux qui se donnent lire en regard d'images de toutes sortes, collages, par exemple, peintures ou photos, lesquels ne trouvaient peut-être d'abord raison d'exister que dans leur capacité se concevoir et vivre l'écart de toute espèce d'écriture, poèmes en écho, dit-on, comme s'il s'était agi pour leur auteur d'accompagner de la voix ce qui n'existait au commencement que pour être vu et qu'il avait donc décidé de donner aussi entendre, ces reproductions d'architectures, mettons, si l'on se rapporte l'ouvrage dans lequel on se propose de saisir ici et l quelques-unes de ses références, morceaux d'églises, de beffrois et de façades, ou encore restes de correspondances et d'autres documents, sur lesquels on reviendra plus tard, quand il faudra, toutes affaires cessantes ou mises en attente, poser la limite de son segment ou feindre de boucler une boucle que rien n'annonce pour le moment, comme si également, pour l'exprimer différemment, s'était imposé lui le désir ou l'impérieuse nécessité de s'accorder ce qui, usant de truchements éloignés des siens, faisait énigme ses yeux, ou, tout le moins, posait questions, de consentir cet assentiment auquel il n'est d'ailleurs pas pensable de ne pas céder la fin, lorsqu'il faut dresser son ultime état des lieux ou ce relevé de positions dont on imagine que personne ne s'en chargerait sa place, et de crier sur tous les toits ou sur un de ces sommets évanescents que nuages enneigent encore et sur lesquels, crainte sans doute de nouveaux vertiges, moins que ce ne soit simple prudence, vu l'état de ce terrain que l'on doit parcourir de long en large et de travers, on ne croit pas possible de tenir longtemps l'équilibre indispensable la réussite de la fugace matérialisation de ses projets les moins crédibles et de ses mirages — poèmes en écho, dit-on, ou en reflets inconnaissables, capter au jardin des hommes, ou, dans les baraques foraines qu'ils érigent pour leurs fêtes, afin d'y abriter les palais de leurs glaces, trop fidèles ou déformantes, parce qu'on avait donc cru bon de recourir cela que, de toutes façons, l'on dépose, n'est-ce pas, pour un oui ou pour un non, sur la neige grise de ses papiers, ces multiples traces et empreintes dont chacun sait pourtant qu'elles n'engendrent simultanément qu'incertaine clarté et tremblant aveuglement, avec, tenace malgré tout, l'espoir insensé que l'entorse que l'on consent ainsi ses vœux de presque silence et de partiel enfermement ne nuirait pas vraiment l'évidence de ses scènes, décors et autres quotidiennes illuminations de ses spectacles de rue et de chambre, ni celle de leurs multiples représentations, parce que les mots ne se dérobent pas souvent quand on leur accorde pleine confiance, qu'ils provoquent, même, lorsque l'on s'y attend le moins, ces tourbillons de feuilles mortes et pétales, entre falaises et cloisons, s'y répercutent haut et fort, et parce qu'elles reviennent bientôt soi, ses phrases, transformées de fond en combles, lavées peut-être, ou épurées de s'être confrontée, non sans doute plus fort qu'elles, non sans doute plus vrai, mais, hors violences et fracas, ces remparts ou barricades mystérieuses dont il arrive que les tentatives d'impossible franchissement donnent naissance des manières de miracle — poèmes en écho, dit-on, comme si, s'exprimant muettement, autant qu' voix de stentor ou de confident, on constatait cet imparable phénomène de retour l'envoyeur et, tout la fois, de partage soudain possible, poèmes comme on réemprunte, les yeux souvent fermés, les traces de pas que l'on ne se souvient pas toujours d'avoir faits, où était-ce déj, et que manigançait-on dans ces endroits dont on ignorait les potentielles traîtrises des cadastres, poèmes, oui, puisque, par bonheur, il y a en permanence sur son établi la matière brute nécessaire leur fabrication, et en écho, puisque c'est ainsi qu'il faut les percevoir lorsque, par ailleurs, le tumulte s'est apaisé et que l'on a longtemps patienté sans taper du pied ni battre des cils, poèmes, celui par exemple qu'on module du haut de soi-même afin que chacun y trouve ensuite de quoi habiter le silence de ses tombes et de ses résurrections, lequel n'est jamais d'or, quoi qu'on en ait pu raconter ailleurs, mais de poussières et d'écumes, ou celui des gueuloirs aménagés au plus secret de ses demeures, chant jaillissant on ne sait de quel tréfonds, et dont on réprime les durs désirs de tout déballer sur les places publiques, tout, et même davantage, ainsi qu'il arrive souvent lorsque l'on musique et danse sans se restreindre, ou se prend les pieds dans le tapis en tentant de revenir cette fausse solution d'origine dont apparaissent encore au tableau noir les équivalences approximatives et les signes d'égalité, sous les faciles énoncés de ses énigmes enfantines — poèmes en écho, ou en reflets, pourquoi pas, puisque, maintenant, ceux-ci occupent aussi le terrain, miné par les précédents occupants de ses miroirs lorsqu'ils durent abandonner leurs positions, et font face donc des souvenirs de bâtisses somptueuses, se tenant les unes les autres après avoir résisté aux assauts de barbares de toute engeance, ou de cathédrales aux cicatrices apparentes et plaies demeurées béantes au cœur des pierres et des planches, tant droites que courbes, quoi on ajoutera, pour fermer, comme annoncé, le cercle de son parcours ou poser la limite de son segment, ces trésors et débris laissés, toutes fins utiles, sur les parquets ou dans les tiroirs de ses vieux meubles, bouts d'enveloppes, mettons, sans adresses déchiffrables, d'expéditeurs ni de destinataires, supposer qu'il faille encore ne pas les confondre, ou lambeaux de missives que l'on déchire quand s'efface le besoin de les relire jusqu'au bout — poèmes, disons, pour cités sorties grandies de leurs désastres successifs, ou pour la merveille des galeries et des voûtes restées en place après les communs écroulements, poèmes pour villes-musées ciel ouvert, et quoi encore, en leur plein milieu ou leur périphérie, grilles sans doute, car il n'est pas honteux de se protéger, même dans un tel environnement, bougie, parce que, tout aveugle qu'on se croie, il est toujours bon de se donner les moyens de s'éclairer modérément la figure et d'utiliser au mieux les ressources infinies de ses clairs-obscurs, ou, paraissant près de se renverser si l'on ne retient pas son souffle, chaise vide, tellement fragile qu'il ne peut plus venir l'idée de quiconque de l'occuper, abandonnée, comme objet porter en décharge, sous l'épaisseur d'un feuillage sombre, ou dans le faisceau de lumière noire pénétrant la verte étendue de son jardin — poèmes en écho, dont les mots s'autorisent donc les couleurs, coincés qu'ils sont entre le sens qu'on pourrait leur attribuer pour simplifier un peu les choses, et dont jamais ils ne se rengorgent, et le danger sans cesse présent de murmurer faux derrière leur grillage ou au sein de ces paragraphes géométriques où, s'ils se montraient trop insistants, ils mériteraient qu'on les écrase comme blattes ou moucherons — poèmes en écho, revendiquant ici cette tenue multicolore qui ailleurs ne leur conviendrait qu' moitié, et dont ils ne consentent d'ailleurs se revêtir que brièvement, ne prétendant jamais tourner leur seul profit l'évidence d'une vitre dépolie ou d'une poignée de porte, ni accéder par cet artifice l'espace forcément mal défini sur lequel s'ouvrent peut-être les panneaux qui coulissent ou pivotent, poèmes, pour indiquer magnifiquement qu'il manquera toujours ceux que l'on tourne ou écrit, car il faut bien qu'on leur donne forme, une part du désir qui en fit sortir la substance du placard, qu'ils oscilleront donc toujours entre extrême fidélité et liberté désinvolte, et que, d'une distance qui se met en place par la force des choses, peut surgir le paradoxe d'un supplément de proximité — poèmes et collages ici, puisant les uns dans les autres leur content d'ombre et de clarté, jetant donc ensemble leurs dés, et mariant le hasard de leurs tirages et l'ordre obligé de leur rencontre…

Robert Nédélec

RETOUR : Coups de cœur