RETOUR : Promenades en terre de poésie

Alain Roussel, Quatre chemins de la poésie : Michel Dugué, Jean-Pierre Chambon, Henri Droguet, Marie Alloy.

Dans ses Promenades en terre de poésie, Alain Roussel invente un carrefour où s'offre une vue sur 4 œuvres de la poésie contemporaine.

Voir sur ce site d'autres contributions sur ces quatre poètes : Marie Alloy, Jean-Pierre Chambon, Henri Droguet, Michel Dugué.

Mise en ligne le 19 septembre 2022.

© : Alain Roussel.

 

Quatre chemins de la poésie

À quelques exceptions près, les poètes d'aujourd'hui ne se revendiquent pas d'un courant poétique. Leur démarche est individuelle, souvent étroitement liée à leur propre vie ou au rapport particulier qu'ils entretiennent avec le langage. Rassembler comme ici, en une seule note, quatre voix de la poésie actuelle relève de la gageure, mais ce qui fait l'intérêt c'est moins les analogies que les différences, à l'image de ce monde éclaté.


 

 Michel Dugué, Veille, Folle Avoine, 2022.

On ne peut dissocier la poésie de Michel Dugué d'un lieu précis, aux abords de la presqu'île de Plougrescant, dans les Côtes d'Armor. Quand il arpente ce territoire par le sentier des douaniers bordant la falaise ou par le rivage, il y a en lui cet « étonnement d'être là », apprenant à reconnaître « les choses d'ici/parmi les plus négligées/à cause de leur trop d'évidence ». Dans son écriture, c'est la rencontre d'un homme et d'un paysage, à la fois mer et terre, qui se joue, ou plutôt Dugué laisse le paysage s'insinuer en lui, se dire en quelques mots qui ne sont jamais loin du silence, un « feu tranquille », un « feu de feuilles sèches ». Il sait que les mots ne retiennent pas le monde, « à cause de la fuite des choses/aussitôt nommées ». Jamais il ne se laisse emporter par l'emphase. Son lyrisme est tout en retenue. Ce qu'il aime dans la mer, ce n'est pas la tempête, mais une sorte de lieu immobile dans le déferlement des vagues qui l'apaise. Ou encore la mer qui a l'air de dormir, le soir, « flaque brève aperçue/par le carreau de la chambre ». Sa poésie est celle d'une mélancolie lumineuse. C'est en effet une lumière douce qui baigne les poèmes de Michel Dugué, avec ses dégradés au fil des jours et des saisons et telle qu'elle apparaît entre les feuilles d'un arbre ou qu'elle étale après la pluie toutes ces couleurs sur l'herbe qui semblent nous parler en secret. Les souvenirs s'invitent aussi dans l'écriture, surtout dans la dernière partie, évoquant avec un brin de nostalgie une Bretagne qui n'est plus, celle « d'un temps qui rechignait encore à s'ébranler ».

 


 Jean-Pierre Chambon, La Montagne lumineuse, avec des peintures par Mad, Voix d'encre, 2022.

Jean-Pierre Chambon et Mad sont deux amis. L'un est poète, auteur de nombreux livres dont Le Roi errant et Zélia, où il révèle une sorte d'imaginaire nomade. L'autre est peintre que l'on peut qualifier d'abstrait, avec un recours à la géométrie et surtout à la couleur pure. Tous deux vivent à Grenoble et connaissent parfaitement, pour l'avoir souvent arpenté, le massif de Belledonne qui s'élève aux confins de la ville. De sa fenêtre, Mad a peint chaque semaine pendant une année cette montagne, au rythme des heures et des saisons. Chambon a prolongé cette « rêverie éveillée » par l'écriture, essayant de traduire son « sentiment de la montagne » à partir d'impressions et de souvenirs. Ce n'est donc pas un commentaire sur la peinture, et celle-ci n'illustre pas les poèmes. La démarche de Mad s'inscrit dans une sorte de contemplation par la peinture, celle de Chambon relève d'une méditation par l'écriture poétique. Celle-ci, précise jusqu'au moindre détail quand elle évoque les variations de la lumière, les dômes et les pics « écorchant le ciel », ces « rémanences d'un lieu premier/demeuré idéal/impossible et secret », relève d'une approche métaphysique, voire mystique, qui appelle à s'élever, l'esprit vacant, pour échapper « aux tenaces préoccupations /aux basses besognes du quotidien », le regard tourné vers ces pentes, là « où nul ne saurait établir sa demeure ». Il y a comme un étonnant jeu de cache-cache entre la ville et la montagne qui soudain apparaît entre deux façades ou au-dessus d'un toit, « l'instant du clignement/d'une paupière/de pierre ». Il y a un langage de la montagne, comme l'avait si bien vu Artaud, et Jean-Pierre Chambon lui prête sa voix.

 


 Henri Droguet, Toutes affaires cessantes, Gallimard, 2022.

Que la poésie de Henri Droguet, cet armoricain, soit influencée par le territoire où il vit, mer, ciel, terre, vent, averses, c'est indéniable. Mais il ne l'adopte pas tel quel, dans une approche qui serait purement descriptive. Il le repeint avec sa langue, rugueuse, rauque et brutale, qui cherche à réveiller dans ce qu'il voit la matière primitive. Ainsi la mer est-elle presque toujours saisie dans ses élans houleux, « la mer inapaisée la plus vieille chose/ronge ponce élime ». Le ciel n'est pas en reste, « où la lumière acidulée/décampe fouille et mord/les baudruches vaguement bleuâtres/de nuages en voie de dissipation ». Quant à la campagne environnante, flore et faune, il la connaît comme sa poche, attentif à tout, particulièrement aux oiseaux : « les passereaux piaillards en déroute/à son crincrin filante la fauvette grisette/la dérive accablée des corneilles/la rousserolle effarvatte s'effare/et se carapate. » Mais c'est le vent, force élémentaire, « Vent qui pleure vent qui/quel qu'il soit rit en long/en large en travers il tonne/et tronque à tout va dans la pagaille », c'est le vent qui traverse toute son écriture. En le lisant, il suffit simplement de tendre l'oreille pour entendre dans sa voix « le souffle seul/énergiquement qui disloque/pulvérise dissémine/renchante le cosmos ». La langue trop lisse, trop ordonnée, n'est pas pour Henri Droguet. Il la déstructure pour la reconstruire à « contre-chant déchant », avec son chaos primordial, « à gros sabots glossolaliques », faisant jaillir, des mots frottés les uns contre les autres comme des silex, des étincelles de poésie.

 


 Marie Alloy, Ciel de pierre, Les Lieux-Dits, 2022.

Pour Marie Alloy, ainsi qu'elle le précise dans un entretien, « la peinture, la gravure, la poésie, le livre, sont inséparables » dans son parcours. Aussi a-t-elle créé les éditions Le Silence qui roule pour y publier des recueils où sa peinture rencontre l'œuvre d'un poète (Dhainaut, Chambon, Lévesque…) et lui donne une expression graphique qui la prolonge, faisant ainsi appel en quelque sorte à l'oreille et à l'œil du lecteur. Si elle est viscéralement peintre, sa poésie, qu'elle publie chez différents éditeurs, tient une place très importante, complémentaire, dans sa démarche. Les vingt-sept poèmes de Ciel de pierre se lisent en réalité comme un seul poème, une manière d'offrande par les mots au frère mort. Sujet délicat. Et pourtant nul pathos. Certes, il y a de la souffrance. Mais c'est par le poème, « le recours au Verbe », et non par la prose, que Marie Alloy parvient, avec sobriété, à suggérer l'inexprimable, à créer le rapport juste entre le dire de la présence et le silence de l'absence. Ce que l'on ressent à la lecture, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est, face à la mort, un hymne à la vie, un chant qui, cheminant par les couleurs avec l'appui de la peinture, « des rouges sonores et des jaunes/amoureux des verts et des bleus », s'élève dans la lumière :

 

J'ai peint   et brusquement   l'eau

la couleur   le bruissement des feuillages

l'écorce sanguine   le toucher du fleuve

le grain de l'âme   l'explosion des limites

la transparence et l'apparition

de l'infini du jour ont conduit mes gestes

vers l'illimité

Alain Roussel

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