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Pierre Campion : Compte rendu du livre de Laurent Albarracin, RES RERVM.
Mis en ligne le 28 juin 2018.

Le 13 octobre 2012, à Saint-Malo, Laurent Albarracin a reçu le prix Georges Perros des Rencontres poétiques internationales de Bretagne, pour son livre Le Secret secret.

Sur ce site, Laurent Albarracin tient une chronique d'images de la poésie.

res_rerum Laurent Albarracin, RES RERVM, Arfuyen, 2018.


Le RES RERVM de Laurent Albarracin

Un moment décisif dans une œuvre

RES RERVM, dans les lettres capitales des inscriptions monumentales. Ô la cinquième déclinaison de nos grammaires latines, la dernière à apprendre ! Voici, sur le modèle des fictions anciennes, soi-disant un vieux volume d'occultisme, sans nom d'auteur et trouvé chez un bouquiniste, qui se présente comme un traité en vers de réisophie. Légèrement voilé sous cette précaution rhétorique et sous la protection d'une ironie toujours présente, le projet ambitieux de Laurent Albarracin prolonge une inspiration constante et réfléchie, depuis des années, celle d'une poésie des choses.

Axiomes, ontologie, épistémologie, morale, méthode et exercices…

L'audace du titre place le recueil sous l'invocation de Lucrèce, mais pour contre-dire le De natura rerum : oui à une poésie résolument philosophique, mais qui se refuserait à pénétrer les choses dans l'intimité de quelque constitution atomistique et à supposer l'idée d'une nature qui serait la loi du monde et la nôtre. Non : ici, à  travers le paradigme grammatical du mot latin, il est question de la chose des choses ou bien des choses (nominatif pluriel) des choses (génitif pluriel), c'est-à-dire de la chose de chaque chose, à l'exclusion de toute notion générale. Ici, la chose n'est pas l'objet d'un discours (de re rerum) mais le sujet provocant, le héros épars, d'une épopée lyrique.

Au point où nous en sommes, il vaut mieux citer l'un des poèmes, où éclate le caractère ensemble philosophique et poétique de la recherche, dans un vertige de tautologies métaphysiques, le poème LXIII (sur soixante-quatre) :

La vérité que nous cherchons dans la chose

N'est rien d'autre que la vérité de la chose.

La vérité de la chose n'est pas à extraire de la chose.

Elle est le domaine de la chose

Et elle est la chose de la chose.

La chose de la chose est sa vérité

Comme le vrai est la vérité du vrai.

La Réisophie ne dit pas la vérité de la chose,

Elle dit la vérité du vrai

Et elle sait que seule la chose sait

La chose de la chose.

C'est parce que nous abandonnons

Les choses à leur chose

Que nous disons la vérité.

 

Si la philosophie se définit bien, depuis les Grecs et la romanité, comme la recherche de la vérité, il lui faut formuler la vérité de la vérité. Ne nous y trompons pas. Sous les apparences d'un jeu sur les mots, Albarracin soutient une expérience originelle et constamment méditée par lui, en de nombreux recueils : les choses nous présentent et nous opposent — présentent et opposent à toute pensée — leur évidence et leur caractère irréductible, leur obscurité et leur défi, leur vérité, à laquelle nous ne cessons d'opposer un désir de compréhension, une volonté de discours, un désir de maîtrise, les uns et les autres immédiatement et définitivement déçus. Les choses ne s'analysent pas, elles ne se déduisent pas ; elles ne se décrivent pas, elles ne s'évoquent pas ; elles ne se représentent pas, elles ne se contemplent pas, elles ne se pensent pas. Malgré l'attention passionnée qu'ils ont tous portée aux choses elles-mêmes, on n'est ni dans Descartes, ni dans les phénoménologues, ni dans Hegel (malgré « Il y a une question au sein de la réponse/ Et une réponse au sein de la question », LXIV), ni dans Clément Rosset, ni dans Lucrèce, ni même dans Ponge… Des échos, des signaux venus de partout, mais diffractés et réfractés par une source puissante. En quelque sorte, Albarracin rend hommage à tous, mais il trace son chemin à lui, depuis longtemps, audacieusement. Lequel ?

Tautologie et métaphores

En vérité, les choses ne supportent que la redite, inépuisable et variée. Entendons : elles en appellent à l'une des figures de la poétique, nommée, répertoriée, et quelque peu méprisée, bannie dès nos jeunes études, la tautologie. Redire, en tournant autour, tel est le mouvement perpétuel de la poétique selon Albarracin : ainsi sera rendue et justifiée, chantée et louée, la dynamique qui, dans la chose elle-même, porte la chose à n'être qu'elle-même, par force, tension, épreuve de soi-même (IV) :

L'être étant l'acte par lequel la chose se décrète,

Il lui est certes assez facile de se correspondre

Et d'être harmonieusement couplée à la chose.

Il n'empêche

Que la génération spontanée de cette correspondance

Est une réussite qui tient du miracle sans cesse renouvelé

Et de la gageure absolue […].

 

Tel est en effet le mouvement d'adéquation de la chose à la chose, lequel fonde le mouvement de l'autre décret, celui qui, dans la parole humaine, redouble le nom de la chose par le nom de la chose (III) :

Ce sera même la seule bonne manière de l'aborder

Puisque c'est celle qu'elle même s'autorise

Et parce que ce rapport contient toute et entièrement la chose.

N'espérons pas traquer et débusquer

Ce qui n'est pas par soi-même pourchassé.

 

S'autoriser. Décréter donc : non pas ce qui doit être mais ce qui est, adhérer explicitement à la loi de ce qui est, lequel n'est pour rien que pour lui, à une loi non pas exactement générale de natura rerum mais particulièrement et différemment réalisée en chaque chose et à légaliser en toute occasion et selon une grammaire impeccable. D'où ces formules tourbillonnantes, que l'on cueille ici ou là : « Une porte réside dans la porte…, Le brouillard existe comme un brouillard…, Ce cœur secret qui habite le cœur des choses…, Une chose est obscure à proportion qu'elle est soi…, Les choses sont/ Par la simple vertu d'être… »

Et encore, selon la formulation d'une genèse perpétuelle (LIV) :

La chose est : soi. La chose dit « sois » à soi

Et elle est elle. […]

 

Si la métaphore est proscrite telle qu'elle serait laissée à la liberté de ses distractions, excursions et errances — de ses équivalences arbitraires —, eh bien pourtant elle peut proliférer du moment qu'elle est solidement tenue dans et par la tautologie[1] (XLII) :

En vérité, contrairement à ce que l'on pourrait croire,

L'opération réisophique que nous menons sur les choses

Ne vise pas à les resymboliser mais bien à les dé-symboliser.

Car le monde fut brisé le jour où l'on rompit les choses en deux

Tessons conjoignables pour en faire des signes d'appartenance […]

 

Perdu les signes d'appartenance entre les choses et entre elles et nous… Alors, les métaphores peuvent s'ébrouer, sous la surveillance de la tautologie (XVIII) :

Il y a dans une chose un très simple alambic

Qui est la chose quand elle distille

Cette forte et douce chose : la chose.

 

Elles peuvent aussi foisonner pour dire, à leur manière d'impuissance éloquente, l'impossibilité de cerner la chose des choses autrement que par variations sur les expressions (XLI, sur un cygne non mallarméen) :

Ce qui se passe, avec les choses, c'est qu'elles sont signées.

[…] Le cygne par exemple est un bol paraphé d'un col,

Un bol panaché d'une tasse par son anse signée,

Un bol qui montre la velléité de se déverser en soi,

Un bol tenté par le boa plumeux de sa démonstration,

Un vase alambiqué qui recueille le fumeux panache de son signe.

De l'ironie

L'ironie met à distance telle méditation métaphysique célèbre, mais sans faire à Descartes l'injure d'une leçon, simplement en déplaçant l'attention de l'expérimentateur, du morceau de cire vers la flamme dont on le chauffe (XXXVII) :

L'une des techniques fondamentales que devra acquérir

L'apprenti mage de la Confrérie des Réisophes

Est de savoir antipétrir.

[…] Elle consiste à transmuer une flamme en cire.

Il s'agit d'amener doucement une flamme vive

prendre la consistance d'une cire bien molle

Et bien blanche […]

 

Mais surtout l'ironie s'exerce à l'égard des choses mêmes par la distance qu'elle porte à leur égard dans les images, par l'air de ne pas y toucher, mais aussi par la critique qu'elle porte à l'égard de la tentative poétique (XLIII)…

Le rire borde les choses d'une toute petite rivière

Où s'en va l'écorce des reflets, le tain des écorchures.

Au bord des choses cette toute petite rivière

Mélange allègrement les poissons et les hameçons.

 

Mais justement, et comme partout où il y a ironie, une profonde parenté — une ambiguïté constitutive, une complicité cachée et périlleuse — se déclare au sein d'elle-même, entre la parole de la critique et la parole critiquée, ici entre le mouvement des choses à être et l'effort de la poésie à le mimer, entre les choses et la tautologie des choses (XIV) :

Qu'est-ce qui dans la chose est à l'image de l'imagination humaine ?

C'est son être,

Son être qui est chez elle la faculté qu'elle a de s'imaginer,

Et de s'imaginer précisément telle qu'elle est, de s'imaginer telle qu'elle est !

[…]

Comme si chaque chose s'éveillait dans la peau d'elle-même en étant,

Toujours et sans cesse elle-même et sans cesser de s'éveiller,

D'ouvrir des yeux ronds sur le monde intact et perpétuel.

L'être de la chose est comme l'imagination de l'homme.

 

On l'a bien lu : le mouvement de la chose à être la chose est un effort d'invention de soi-même et non pas de conformation à quelque nature.

Aussi l'ordre institué par ce décret-là confère-t-il le gouvernement des choses muettes à la parole poétique, un ordre à réitérer sans cesse contre la précarité essentielle de ce pouvoir, mais aussi au prix évidemment d'une coupure, reconnue dans l'homme cette fois, laquelle fait qu'il a à être lui aussi, à grand effort : par le travail à s'accomplir poétiquement et humainement, en tant que lui-même appartient au monde des choses — et c'est la dimension morale de cette philosophie. Telle est la grandeur de la poésie, d'avoir à décréter et ce qui est et ce qu'elle est, en tant que l'un et l'autre s'inventent. Dès lors, aussi secret à lui-même et aux autres humains, l'homme, aussi étranger à lui-même et à tous, et sans doute aussi dangereux que fascinant, aussi bête que toute chose : mais, au point où nous voilà, c'est à Flaubert qu'il faudrait peut-être penser, qui nous fait entrer dans l'ordre de la tragédie — laquelle demande à se raconter, dans l'étendue temporelle d'un devenir d'anéantissement et de réalisation[2].

Néanmoins, dans Albarracin, le fait que toutes choses et nous-mêmes nous détachons sur le fond du rien est parfaitement formulé, et salué comme une grâce, nonobstant l'ambivalence salutaire de toute grâce (LVI, souvenir de Schopenhauer ?) :

Les êtres et les choses, venue à un certain ordre d'existence,

Ils sont une sorte de fioriture inconsidérée du rien,

Une excentricité du creux où ils résident.

[…]

C'est un point d'effondrement dans la chose qui fait jaillir la chose,

C'est d'un puits dans le puits que le puits tire la ressource d'être le puits

Et les seaux d'eau qu'il verse à son ardente fraîcheur.

 

Pierre Campion



[1] Depuis ses débuts, Albarracin  ne cesse de travailler à une critique de la raison poétique. Voir sur ce site ses deux textes sur l'image : « Sur l'image 1 » (30 juin 2001), et « Sur l'image 2 » (31 octobre 2006).

[2] Dans l'Antigone de Sophocle, l'homme est proclamé admirable et dangereux, par le seul mot de deinos. Ici (LIII), il est dit de la chose : « Elle est vertueuse./ Elle est terrible. »