RETOUR : Coups de cœur

 

Pierre Campion : lecture du livre de Maryline Desbiolles, Le Neveu d'Anchise.
Mis en ligne le 21 décembre 2020.

© : Pierre Campion.

Maryline Desbiolles a publié une œuvre importante. Avec Anchise (1999), elle a obtenu le prix Femina. Depuis, se sont succédé, entre autres livres, Primo (2005), Les Draps du peintre (2008), Une femme drôle (2010), La Scène (2010), Dans la route (2012), Vallotton est inadmissible (2013), Rupture (2018), Machin (2019).
Entre 1990 et 1993, elle a dirigé la revue La Mètis, dont plusieurs articles ont été repris sur ce site, avec son accord.

Neveu Maryline Desbiolles, Le Neveu d'Anchise, Seuil, 2021.


Vingt ans plus tard

Les Romains appelaient leurs descendants leurs neveux, nepotes nostri, et volontiers ils s'en remettaient à eux pour juger de leurs actions. Ils se plaisaient aussi à se représenter eux-mêmes, d'après les légendes fondatrices, comme les neveux d'Anchise, le berger troyen distingué par Vénus entre les mortels pour engendrer Énée, lequel en effet apporta dans le Latium les dépouilles de Troie et sa lignée divine.

 

Il se trouve que Maryline Desbiolles, elle, remonte à l'un de ses premiers romans, dans lequel elle écrivait la geste d'un Anchise certes beaucoup plus modeste que le père d'Énée, un éleveur d'abeilles inconsolable d'avoir perdu sa jeune épouse et suicidé, que la romancière dote maintenant d'un petit-neveu[1]. Vingt ans après, son Anchise reçoit donc non pas une suite mais une histoire collatérale, imprévue et digne de lui.

Dans la plupart de ses romans, Maryline Desbiolles retrace la profondeur des générations et pèse la charge que celles-ci imposent à chacun des vivants. Mais chez elle ce sens des temps passés n'empêche nullement la prévalence du présent ; au contraire, elle l'avive à créer des identités nouvelles dans son style singulier.

 

Dans son œuvre abondante, ce qui barre toute nostalgie, par exemple dans Ceux qui reviennent[2] ou dans Lampedusa[3], c'est le rejet de l'enfermement dans le passé ou plutôt c'est le goût sans pareil du présent, de sa force propre, des actes et des luttes qu'il pose, à l'aveugle souvent, au regard du passé mais en vue de l'avenir. Cependant ce qui empêche les retours complaisants, c'est surtout un amour premier de l'écriture, une vocation à l'invention : Maryline Desbiolles n'écrirait pas sans la confiance qu'elle fait aux moments de son écriture, au dynamisme de ses phrases, et au futur des lectures.

Par l'ascendance maternelle maintes fois rappelée dans son œuvre, elle appartient à l'Italie — à Turin plutôt qu'à Milan[4] —, puis de déménagement en déménagement à Ugine, en Savoie — aux usines de l'aluminium où travaillaient les ouvriers italiens —, et aux vallées du pays niçois et à la ville aux bouches du Paillon, dans une province où l'on donne volontiers aux garçons le prénom de Virgile. Par le style, on doit la compter dans les neveux de Stendhal et d'un Giono, celui du cycle du Hussard et peut-être bien celui du Moulin de Pologne et d'Un roi sans divertissement, celui des nœuds serrés et des dénouements foudroyants[5].

 

Le mouvement dans Maryline Desbiolles, c'est l'allegro con brio. La virtú de sa prose emporte tout : la narration, le récit et l'histoire, des significations mêlées sables et cailloux, et l'attention du lecteur à mémoriser et à anticiper les événements et les personnages, à envisager la morale de ses fables. Mais, dans Maryline Desbiolles, peut-on aller plus vite que la musique ?

Ainsi dans les deux pages que fait ici la première scène. Seul un adjectif au masculin singulier pose le personnage et le récit à la première personne d'un homme, en un drame bref et sauvage à trois, l'enfant, sa mère et un grand-oncle, dans le déchaînement des abeilles un jour d'orage : la mère en figure de Gorgone affolée d'insectes, l'enfant piqué au-dessous d'un œil, et le maître des abeilles, Anchise riant aux éclats.

À l'heure qu'il est dans la narration, Aubin n'a pas encore donné son nom ni son caractère, cela ne tardera pas : un personnage incongru dans un milieu familial déshérité, un prénom à coucher dehors, mais qui le fait entrer à son tour dans la latinité, dans Albe la Blanche, dans une Antiquité de saints et de martyrs, dans la connivence de Blanche la jeune épouse perdue d'Anchise, et dans le lin blanc de l'aube. C'est bien lui qui parle, plusieurs années après la scène inaugurale. Il est et il sera le maître de cette histoire entamée dans une ouverture irrésistible.

 

Maryline Desbiolles procède par courtes séquences qui offrent autant de vues dynamiques sur la relation entre Aubin et Anchise. Sitôt la scène première, un paysage parcouru à fond de train par l'enfant, et c'est le blanc malsain d'un effacement, créé par la destruction de la maison aux abeilles, celle-ci destinée à faire place à une déchetterie : un chien noir traverse tout le blanc d'une offense faite au génie qui enchantait ce lieu, d'une injustice, injuria.

Ce sont des portraits inoubliables de gens oubliés de la vraie vie, de maisons mal fichues, de paysages massacrés le long d'une départementale, à deux pas de la Côte et de la promenade des Anglais. Des portraits impitoyables, des scènes crues et ravageuses : « Je suis un sanglier et un chien, je suis le sanglier poursuivi par le chien et le chien déchiré par le sanglier. J'ai la rage que je rumine dans le silence des bêtes. » Ces soliloques sont disposés au fil des âges du narrateur, selon la dérive naturelle dans un garçon qui s'est toujours parlé à lui-même : l'enfance, le collège, le lycée… Sauf dans la première scène, la narration est, dans tous les sens du mot, asservie au présent de l'action.

 

Quel événement détermine et ordonne ces flashes dans le récit ? À un moment, les courses éperdues dans les collines débouchent sur une rencontre, celle d'Adel, et tout d'un coup se fait jour un avenir :

Toujours à l'aube d'Aubin qui jamais ne se levait. Mais mon prénom s'éclaire d'une lueur qu'ignoraient comme moi mes parents en me nommant. L'origine est peut-être au-devant de nous.

Nous, c'est Aubin, le désassorti en ce monde, et Adel, un jeune Arabe, le gardien de la déchetterie ultramoderne construite sur la maison d'Anchise, sur le corps même d'un génie.

Ici et maintenant, l'émerveillement. Ils parlent d'Anchise, ils explorent les lieux alentour. Aubin apprend que c'est un nom de famille, il en apprend sur les Anchise, il s'apprend à jouer sur la trompette trouvée dans les débarras d'Anchise. Ils se recherchent et ils s'aiment — ou ils allaient s'aimer.

Quand survient un coup de feu, qui laisse la vie d'Adel en suspens et sur lequel Aubin d'abord se méprend et le lecteur avec lui , avant de le comprendre et de se jeter à terre étreindre le cadavre du chien noir. Cette scène va contre l'attente d'Aubin et du lecteur, par l'exact paradoxe qui régit la tragédie chez les Grecs  depuis Aristote qui en donna la formule. C'est une fin qu'il ne faut pas raconter, qu'il faut laisser à tous lecteurs la joie de découvrir.

 

À la fin, c'est comme si l'ode à « ceux qui reviennent et à ceux qui ne reviennent pas » recueillait, dans la parole d'Aubin, l'appel et le rappel de tous les disparus, de ceux qui ont laissé derrière eux quelques débris ou quelque personne pour les raconter et de ceux qui n'ont absolument rien laissé ni personne.

Dans Aubin, l'esprit du ressentiment s'est effacé. Les disgraciés de la vie sont rachetés. À l'intention d'Adel, la grand-mère avait relié les histoires des migrants de l'Afrique et de l'Italie. Sur Aubin, qu'elle rappelle à lui-même plusieurs fois par son prénom, et sur les personnages de son histoire, il y a « tout un chœur penché sur nous ». Sur nous aussi : avec l'ironie joueuse et miséricordieuse qu'il y a dans le chœur final de toute tragédie, celui-ci pose cette question : dites, lecteur, qu'attendiez-vous de tant de misères ?

 

Le Neveu d'Anchise n'est pas la suite ingénieuse et nostalgique du roman de 1999. Ce serait plutôt la révélation faite à Maryline Desbiolles et par elle de ce qu'elle n'avait pas vu dans le roman qu'elle avait pourtant écrit vingt ans auparavant. C'est une louange à l'invention décidément inépuisable de la littérature.

Pierre Campion



[1] Maryline Desbiolles, Anchise, Seuil, 1999, prix Femina, et Le Neveu d'Anchise, Seuil, 2021.

[2] Maryline Desbiolles, Ceux qui reviennent, Seuil, 2014.

[3] Maryline Desbiolles, Lampedusa, L'École des loisirs, 2012.

[4] Maryline Desbiolles, Primo, Seuil, 2005.

[5] Maryline Desbiolles, Machin, Flammarion, 2019.

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