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Marx penseur de l'histoire. Le cas du 18 Brumaire de Louis Bonaparte

Mis en ligne le 16 mai 2007.

Autre analyse de Jacqueline Morne sur ce thème : À propos de La Guerre civile en France (Marx, 1871) (18 août 2007).

Jacqueline Morne a été professeur de Philosophie au Lycée Émile Zola de Rennes. Sur ce site, dernièrement, elle a publié un texte sur le Musée juif de Berlin.

© : Jacqueline Morne.


SOMMAIRE DU COURS


Marx penseur de l'histoire

Le cas du 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)

Avant propos : Penser l'histoire

Penser, d'une manière générale, c'est organiser des idées, des connaissances, des champs de l'expérience ou du savoir, en fonction de catégories conceptuelles et de principes qui permettent de les ordonner et de les comprendre. Penser l'histoire c'est, de la même manière, établir de l'ordre dans ce qui peut n'apparaître d'abord que comme un chaos factuel dépourvu de toute organisation, de toute cohérence, de toute signification.

Procéder à une telle mise en ordre suppose que l'on pose à titre de postulat qu'il y a bien quelque chose à penser dans le devenir humain, que le désordre n'est pas irrémédiable[1]. Cela suppose que la suite discontinue des événements peut s'ordonner en se disant dans un récit, dans quelque chose comme une intrigue qui se déroule dans le temps avec un début et une fin, même si cette fin est toujours différée, jamais réellement connue[2]. Autrement dit, penser l'histoire suppose que l'on élève le devenir au statut d'objet de pensée, d'objet à penser, c'est-à-dire qu'on le change en histoire, histoire dans lequel l'événement prend place et sens.

Il n'y a en effet pas d'histoire là où il n'y a qu'une simple chronologie, c'est-à-dire juxtaposition purement contingente d'événements indépendants, comme on le ferait, dit Cournot, du registre d'une loterie[3]. Qui prendrait la peine d'établir des faits et de les garder en mémoire, si ces faits étaient sans importance, sans rapports les uns avec les autres, sans influence les uns sur les autres ? Mieux vaudrait apprendre par cœur l'annuaire téléphonique, cela serait plus utile !

Mais il n'y aurait pas non plus d'histoire si les événements advenaient en fonction d'une nécessité immuable. Quand le destin se substitue au hasard pour expliquer l'événement, celui-ci devient totalement insignifiant ; qu'importe qu'il advienne d'une manière ou d'une autre puisqu'il n'est qu'un instrument aveugle. L'improbable hasard qui préside à la rencontre d'Œdipe avec Laïos, son père, devant les murailles de Thèbes est la réalisation de son propre destin tel qu'il avait été annoncé par l'oracle. Œdipe devait quoi qu'il arrive tuer son père et épouser sa mère. Bien naïf serait alors celui qui s'obstinerait à comprendre l'enchaînement des circonstances qui a amené Œdipe à cette rencontre, il est sans importance : il n'y a rien à penser dans l'histoire, le sens de l'événement est tout sauf historique, il est immuable et éternel.

 

Pour penser l'histoire il faut au contraire penser qu'il y a du sens dans l'histoire, qu'elle a une intelligibilité, une cohérence qui lui est propre. C'est-à-dire que l'événement peut s'expliquer à partir d'autres événements, qu'il peut s'inscrire dans un réseau de causes et de conséquences qui l'enracine dans le passé et construit les fondations de l'avenir. Ni contingent, ni absolument nécessaire, le devenir est à comprendre, à penser, telle est la tâche de l'historien.

 

Mais l'exigence d'intelligibilité qu'exprime la volonté de penser l'histoire ne s'est pas arrêtée au souci de construire des cohérences partielles appuyées sur des réseaux de causalité limités ; lorsque les progrès techniques, les bouleversements sociaux et politiques ont rendu en quelque sorte visible à l'œil nu le mouvement historique, cette exigence d'intelligibilité a conduit à dégager les principes qui régissent ce mouvement. C'est ce que font toutes les grandes philosophies de l'histoire des XVIIIe et XIXe siècles, de Kant à Hegel en passant par Condorcet ou Auguste Comte. Autrement dit, penser l'histoire, c'est alors lui donner un sens dans sa globalité, en lui donnant à la fois une signification et une direction ; comprendre le pourquoi de l'événement ce n'est pas seulement comprendre les liens qui le relient à un autre événement, ou à un faisceau d'événements, c'est l'inscrire dans un processus global qui permet de comprendre sa signification non plus apparente mais réelle. C'est la finalité de l'histoire qui donne sens à l'événement, l'événement n'a plus alors seulement un sens en lui-même, il prend sens par le projet global qui est à l'œuvre dans l'histoire, qui lui donne un pouvoir créateur. La temporalité historique devient le lieu de développement de toute réalité, en particulier de la réalité humaine. La dimension historique n'est plus seulement une dimension de l'homme parmi d'autres, elle est la forme nécessaire de toute pensée. L'homme se fait dans l'histoire, et l'histoire est la matrice dans laquelle se développe l'humanité.

Dans ces conditions, la lecture de l'histoire ne peut plus se faire seulement à partir de la lecture de l'événement. Penser l'histoire suppose au préalable que l'on détermine les principes qui la guident pour donner à partir de là tout son sens à l'événement.

 

Le grand intérêt du texte de Marx Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte est d'avoir montré, à propos d'un événement précis — le coup d'État par lequel Louis Napoléon Bonaparte met fin à la deuxième République — comment on doit comprendre un événement, non pas tel qu'il apparaît, mais à partir des principes qui règlent le cours de l'histoire, principes qui seuls le rendent intelligible. À partir de là, l'originalité de la démarche de Marx, à l'inverse de toutes les philosophies idéalistes de l'histoire, c'est de montrer que ces principes ne doivent pas être recherchés dans les valeurs idéales de l'Être ou de l'Esprit, mais dans les conditions matérielles de la vie concrète des hommes, ce qui constitue les principes du matérialisme historique. C'est en rapportant le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte à ces principes, et en particulier au principe de la lutte des classes qu'il devient intelligible.

 

C'est pourquoi, avant d'aborder la lecture du texte, et afin de ne pas trop en alourdir l'explication, il nous a paru utile de fixer quelques repères théoriques, en rappelant brièvement les principes du matérialisme dialectique historique.

Il nous a également paru utile de joindre à ces premiers repères théoriques des repères d'ordre chronologique.

 

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REPÈRES THÉORIQUES : LES PRINCIPES DU MATÉRIALISME HISTORIQUE

1 - « Les hommes font leur propre histoire. »

Marx écrit au début de la première partie du 18 Brumaire de Louis Bonaparte : « Les hommes font leur propre histoire. » C'est là le premier principe de la lecture marxiste de l'histoire. Ce qui est en cause dans l'histoire, ce n'est pas un moteur extérieur qui la guiderait, qu'il s'appelle Dieu ou le Destin, ou même la Raison, c'est l'homme lui-même qui, par son travail transforme la nature, transforme la société, et se transforme lui-même.

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. […] L'homme y joue vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent. »

Le Capital - Livre I (1867)

C'est ce processus de transformation, d'enfantement, de l'homme par lui-même qui détermine le mouvement historique.

« Pour l'homme socialiste, ce qu'on appelle histoire universelle n'est rien d'autre que la production de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme. Il a donc la preuve évidente, irréfutable, de sa naissance par lui-même, ainsi que du processus qui le fit naître. »

Manuscrit de 1844

2 - L'action historique s'enracine dans une réalité objective, celle de la société dans laquelle il travaille

Si Marx affirme que les hommes font leur histoire, il poursuit cependant : « mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies, celles-ci ils les trouvent au contraire toutes faites, données en héritage du passé » (p. 176). C'est-à-dire que si l'homme est acteur de l'histoire, il est aussi immergé dans l'histoire, il en est le produit, et son action elle-même est l'expression de cette réalité qui s'incarne en lui, et non celle du jaillissement d'une liberté sans condition. En effet, parce que les hommes produisent l'histoire par leur travail, les conditions dans lesquelles ils travaillent jouent un rôle déterminant. L'état des forces productives, les rapports sociaux qu'elles engendrent sont les données de base de toute explication historique.

« Ce sont les individus réels, leur action et leurs conditions d'existence matérielles, celles qu'ils ont trouvées toutes prêtes, comme aussi celles qui sont nées de leur propre action. »

L'Idéologie allemande (1845-1846, publié en 1932)

C'est pourquoi la pensée marxiste de l'histoire est une pensée matérialiste, et se veut non une philosophie de l'histoire mais une science de l'histoire, qui ne s'appuie pas sur des concepts métaphysiques, mais sur des réalités objectives susceptibles d'un traitement scientifique. En rupture avec le courant idéaliste hégélien, comprendre l'histoire ce n'est pas la rapporter au processus de développement de l'Esprit absolu, c'est la rapporter à la réalité technique, économique et sociale dont il faut faire l'étude objective.

3 - La solidarité des formes sociales au sein d'un mode de production

En quoi consiste donc cette réalité matérielle objective qui fonde l'histoire ?

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté : ces rapports de production correspondent à un degré donné de développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique, intellectuelle. »

Critique de l'économie politique (avant-propos), 1859

Ce texte, peut être un peu schématique, a l'immense mérite d'exposer de manière très claire les différents niveaux à prendre en compte dans l'analyse d'une formation sociale donnée.

a) « Les rapports de production correspondent à un degré donné du développement des forces productives. »

Les « forces productives » sont l'ensemble des moyens utilisés dans l'acte de production : matières premières, sources d'énergie, moyens techniques. C'est l'état donné de ces forces productives qui engage un certain type de rapports entre les hommes : à qui appartiennent les moyens de production ? qui travaille ? comment sont réparties les richesses créées par le travail ?

« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives… Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain, le moulin à vapeur la société avec le capitalisme industriel. »

Misère de la philosophie (1847)

L'analyse des rapports de production conduit à mettre en évidence que toutes les sociétés, depuis qu'elles sont sorties des formes élémentaires de production du communisme primitif, ont été divisées en classes sociales antagonistes. Il faut appeler classes sociales « des groupes sociaux antagonistes dont l'un s'approprie le travail de l'autre en raison de la place différente qu'ils occupent dans la structure économique d'un mode de production déterminé, place qui est déterminée fondamentalement par la forme spécifique de leur rapport avec les moyens de production[4] ».

« Dans les premiers temps de l'histoire, nous trouvons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes […] Dans la Rome antique nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves, au Moyen Âge des seigneurs, des vassaux, des maîtres de jurande, des compagnons, des serfs et des hiérarchies particulières dans chacune des classes. La société bourgeoise moderne élevée sur les ruines de la société féodale n'a pas aboli les antagonismes de classe. Elle n'a fait que substituer à celles d'autrefois des classes nouvelles, de nouvelles formes de lutte. »

Manifeste du Parti Communiste – chapitre 1 (1848)

À l'intérieur d'un mode de production donné, les classes sociales qui le composent ont des intérêts opposés. L'une possédant les moyens de production, exploite le travail de l'autre, et s'érige en classe dominante, tandis que la classe exploitée constitue la classe dominée. Classe dominante et classe dominée sont donc des classes antagoniques, en lutte l'une contre l'autre.

Cependant l'observation d'une formation sociale donnée ne met pas toujours en évidence à l'œil nu cette opposition simple entre classe dominante et classe dominée. Le plus souvent coexistent dans une conjoncture politique donnée plusieurs modes et formes de production, et donc plus de deux classes. Ce sera le cas par exemple dans la France de la Deuxième République où coexistent les formes passées du mode de production féodal et celles actuelles du mode de production capitaliste. En outre, une classe sociale peut ne pas être homogène et présenter plusieurs fractions de classe aux intérêts sensiblement divergents : c'est le cas de la bourgeoisie en laquelle se retrouvent les tenants du capital foncier, du capital industriel et du capital financier.

Ce système constitué par les forces productives et les rapports sociaux de production qu'elles engendrent, définit ce que Marx appelle l'infrastructure de la société, à qui il reconnaît un rôle déterminant dans toute formation sociale.

b) Cette infrastructure économique constitue « la fondation sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique ».

Un des points novateurs de la pensée de Marx est de montrer que le pouvoir politique, sa nature, sa forme, le système de lois sur lequel il s'appuie n'est pas une réalité autonome dépendant du libre choix des acteurs politiques. L'organisation du pouvoir dans une formation sociale donnée est :

« la forme par laquelle les individus de la classe dominante font valoir leurs intérêts communs et dans laquelle se résume toute la société civile d'une époque ».

Idéologie allemande - Ière partie.

L'État, forme achevée que prend le pouvoir politique dans nos sociétés modernes, n'est pas comme la classe dominante voudrait le laisser croire, l'arbitre qui règle l'équilibre entre les forces en présence, il est l'expression des intérêts de la bourgeoisie au pouvoir, promulguant les lois, dirigeant la politique intérieure et extérieure aux mieux de ses intérêts.

« L'État bourgeois n'est pas autre chose que la forme d'organisation que les bourgeois se donnent par nécessité, pour garantir réciproquement leur propriétés et leurs intérêts, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. »

Manifeste du Parti Communiste - chapitre I

c) Pas plus que les formes politiques, les formes idéologiques ne sont indépendantes des infrastructures économiques.

« La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l'émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu'elle se présente dans la langue et la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique etc.… de tout un peuple. »

Idéologie Allemande

On pourrait prendre pour exemple de cette interdépendance entre production culturelle et mode de production l'analyse que fait Marx de la mythologie grecque. Il montre que l'image de la nature façonnée par l'imagination grecque n'est compatible qu'avec une société où l'homme n'a pas le pouvoir technique de la maîtriser. La mythologie ne fantasme la domination des forces naturelles que parce qu'elle n'a pas le pouvoir de les dominer. Une telle production imaginaire serait dépourvue d'objet dans une société qui a acquis le pouvoir technique sur le monde.

« Elle n'est pas compatible avec une société qui exploite les métiers à tisser, les locomotives et le télégraphe électrique. Qu'est-ce que Vulcain auprès de Roberts & Co, Jupiter auprès du paratonnerre, et Hermès à côté du Crédit Immobilier ? »

Il faut donc entendre par idéologie un système de représentations (valeurs, modèles, idées…) propre à un groupe social donné, mais il faut rajouter que ce système de représentations est doué dans ce groupe d'une fonction pratico-sociale, au sens où c'est à travers ce système de représentations que le groupe social est amené à penser sa propre réalité. L'idéologie d'une société est l'idéologie de la classe dominante de la société, celle dont la classe dominante a besoin pour justifier sa propre domination[5]. C'est le rôle qu'a longtemps joué l'idéologie religieuse sous l'Ancien Régime par exemple. C'est le cas aussi de l'idéologie des Droits de l'Homme dans les sociétés bourgeoises modernes. La Déclaration des Droits de l'Homme qui se présente comme l'énonciation de principes universels et intemporels, directement déduits de l'idée d'homme en soi, n'est ni plus ni moins que la déclaration de l'homme de la société bourgeoise, individualiste et égoïste, pour qui la liberté de l'un s'arrête où commence celle d'autrui, c'est-à-dire pour qui l'autre n'est perçu que comme limite et obstacle, un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé.

d) Rôle dominant et rôle déterminant

On voit ainsi que pour une société donnée toutes les formes sociales sont solidaires et sont déterminées par les infrastructures économiques. Il serait cependant simpliste de voir dans ce modèle un déterminisme simple.

D'une part les différents étages constituant un mode de production ne se superposent pas les uns aux autres, ils sont en perpétuelle interaction, et contribuent par là au maintien de la cohésion sociale. Les superstructures idéologiques ne sont pas le simple reflet de l'ordre économique.

D'autre part si le rôle déterminant revient toujours à l'économie, elle n'a pas toujours le rôle dominant. Dans les sociétés féodales par exemple, c'est l'idéologie, sous sa forme religieuse, qui apparaît comme jouant le rôle dominant. On pourrait dire que c'est le fonctionnement déterminant de l'économie féodale qui exige que l'idéologie joue le rôle dominant. Ce n'est, selon Marx, que dans la société capitaliste que l'économique joue à la fois le rôle déterminant et le rôle dominant ; l'économie mettant sans vergogne à nu les rapports d'exploitation que la société féodale cachait sous les fleurs de l'idéologie religieuse.

4 - Le mouvement historique est déterminé par les contradictions internes d'un mode de production.

Un mode de production n'est pas une structure immuable. Parce que les forces productives évoluent (progrès techniques) les structures sociales, politiques et idéologiques dans lesquelles elles s'expriment deviennent obsolètes.

« Les formes économiques sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et avec le mode de production ils changent tous les rapports économiques qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé. »

Lettre à Annenkov (26 décembre 1846)

Ou encore :

« Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle produisent aussi les principes, les idées, les catégories, conformément à leurs rapports sociaux. Ainsi ces idées, ces catégories, sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. »

Misère de la Philosophie

Ainsi des formes politiques juridiques ou idéologiques qui en un temps assuraient la reproduction d'une forme historique de l'exploitation et de la domination d'une classe, deviennent tôt ou tard un obstacle à cette reproduction.

« À un certain degré de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice […] Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique […] Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. »

Critique de l'économie politique (avant-propos)

La véritable signification de la Révolution française par exemple ne peut être mise en évidence que si on la comprend comme une révolution bourgeoise. L'Ancien Régime, caractérisé économiquement par la grande propriété terrienne, socialement par le système de la féodalité et politiquement par la monarchie absolue, a été un système pérenne tant que la principale source de l'activité économique a été l'exploitation de la terre. Ce n'est plus le cas au XVIIIe siècle qui voit le grand bond en avant de l'industrialisation de la production, et avec elle le développement d'une nouvelle classe révolutionnaire : la bourgeoisie. Pour elle, les structures de l'Ancien Régime sont autant de carcans qui l'empêchent de se développer, d'entreprendre et de s'enrichir dans le libre jeu de la concurrence. Cette nouvelle classe économiquement dominante est politiquement dominée, la Révolution française n'est rien d'autre que le nécessaire bouleversement politique visant à donner à la bourgeoisie les moyens politiques de sa domination économique. Il n'est pas anecdotique par exemple de noter qu'un des premiers actes de la Révolution fut d'abolir les corporations qui avaient pour effet d'empêcher la libre concurrence et donc de freiner le développement du libéralisme économique dans lequel s'exprime la bourgeoisie (loi Le Chapelier).

« À un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravèrent la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes, il fallait les briser, elles furent brisées. La libre concurrence vint s'installer à leur place, avec la constitution sociale et politique de la classe bourgeoise. »

Manifeste du Parti Communiste – chapitre 1

5 - Lutte des classes et révolution

Telles sont les lois qui, selon Marx, président au mouvement historique. C'est le développement des contradictions internes d'un mode de production donné qui conduit inévitablement au bouleversement et à la mort de ce mode de production, et des structures économiques et politiques qui y sont liées, c'est-à-dire à la révolution. On voit par là que la théorie marxiste de l'histoire est non seulement une théorie matérialiste, mais que ce matérialisme est dialectique : c'est le développement des contradictions internes qui engendrent la révolution.

On peut retenir comme définition marxiste de la révolution celle qu'en donne Jean Yves Calvez : « Processus de bouleversement issu directement de la contradiction entre le mouvement des forces productives et l'état des rapports sociaux, et entraînant des bouleversements consécutifs, mais dérivés, au niveau des diverses superstructure de la vie sociale.[6] »

Mais pour s'accomplir la révolution a besoin d'un médiateur. Ce médiateur c'est la lutte des classes. Les lois de l'histoire sont la condition du mouvement historique, mais elles ne s'accomplissent que dans et par l'action humaine. L'histoire jusqu'à nos jours a toujours été l'histoire de la lutte des classes. Les classes dans une formation sociale déterminée sont des classes antagoniques, classe dominante et classe dominée, l'une vivant de l'exploitation du travail de l'autre, elles ont nécessairement des intérêts contradictoires. Le concept premier n'est d'ailleurs pas pour Marx le concept de classe mais celui de lutte de classes. Les classes sociales n'existent en effet pas en soi, elles existent dans leur opposition, elles ne peuvent pas être saisies en elles-mêmes mais seulement dans la lutte engendrée par leurs intérêts antagoniques, et c'est dans cette lutte que les classes prennent conscience d'elles-mêmes et se constituent comme classes.

Pour que le mouvement révolutionnaire s'accomplisse, il faut qu'une classe nouvelle porte en avant ses revendications et exige sa reconnaissance : par la révolution elle s'approprie les moyens de production et instaure de nouvelles formes de propriété, de nouveaux rapports de production.

C'est en ce sens que Marx qualifie la classe bourgeoise de classe révolutionnaire.

« La bourgeoisie, au cours d'une domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productrices plus nombreuses et plus colossales que ne l'avait fait tout l'ensemble des générations passées. La mise sous le joug des forces de la nature, la machinisme, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, les défrichements de continents entiers, la navigabilité des fleuves, des populations jaillies du sol : quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives sommeillaient au sein du travail social ?

Manifeste du Parti Communiste – chapitre 1

Mais la révolution bourgeoise n'est qu'une révolution limitée. Elle change les modes d'exploitation du travail, mais elle ne détruit pas l'exploitation elle-même ; bien au contraire, elle l'exerce à son profit. Toutes les révolutions ont été, pour Marx, des révolutions partielles. Ce n'est toujours que la libération d'une seule classe, d'un groupe d'hommes limité, qui se donne l'illusion de représenter l'ensemble de la société, mais qui ne représente en réalité que ses intérêts particuliers, c'est la révolution d'une classe au profit d'une classe.

« Sur quoi repose une révolution partielle, simplement politique ? Sur ceci, une fraction de la société bourgeoise s'émancipe et accapare la suprématie générale, une classe déterminée entreprend en partant de sa situation particulière, l'émancipation générale de la société. Cette classe émancipe la société tout entière, mais uniquement dans l'hypothèse que la société tout entière se trouve dans la situation de cette classe, qu'elle possède donc, ou puisse se procurer à sa convenance par exemple l'argent ou la culture. »

Contribution à la critique de la philosophie du Droit de Hegel (1844)

Il en va tout autrement de la révolution sociale ou révolution prolétarienne. Dans sa lutte contre la bourgeoisie le prolétariat prend conscience de son exploitation et cette prise de conscience de son exploitation le conduit à prendre conscience de lui-même comme classe sociale, comme classe révolutionnaire. Mais, à la différence des révolutions antérieures, la révolution prolétarienne ne reproduit pas le processus d'exploitation, elle ne reproduit pas la société de classes, elle la détruit. La révolution prolétarienne est une révolution sociale au sens où c'est le fondement même de la société qu'elle remet en cause, elle affecte la société dans sa globalité et dans ses principes. Ce n'est pas la révolution d'une classe mais de la société tout entière, elle a d'emblée prétention à l'universalité.

Dans le mode de production capitaliste, le prolétariat, à la différence des classes des modes de production antérieurs, n'a aucune existence reconnue :

« Toutes les sociétés passées reposaient sur l'antagonisme des classes oppressives et des classes opprimées. Mais, pour pouvoir opprimer une classe, il faut lui assurer des conditions dans le cadre desquelles elle puisse tout au moins traîner son existence d'esclave. Dans le servage, le serf s'est, par ses efforts, élevé au rang de membre de la commune, comme sous le joug de l'absolutisme féodal le petit-bourgeois s'est transformé en bourgeois. L'ouvrier moderne au contraire, au lieu de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend de plus en plus au dessous des conditions de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre et le paupérisme se développe plus vite encore que la population et la richesse. »

Manifeste du parti communiste – chapitre 1

Jean-Yves Calvez commente : « La bourgeoisie ne peut, de par sa vocation économique et de par le mouvement de l'économie, que refuser aux membres du prolétariat les conditions économiques qui leur assureraient un certain standing, une certaine place dans la société, un certain rôle. Le capitalisme ne peut exister sans les prolétaires comme classe complémentaire de la bourgeoisie, mais il n'a pas besoin d'eux, et il les rejette sans cesse par le chômage en dehors de la société économique[7]. » Dans le mode de production capitaliste, le prolétaire n'est qu'une force de travail, et il n'a d'existence que dans la mesure où il peut vendre cette force de travail. Il n'est rien d'autre qu'une marchandise que l'on prend ou que l'on jette au gré du marché. Il n'est à proprement parler : rien. Et c'est justement parce que le prolétariat n'est rien que par la révolution il devient tout[8]. Le prolétariat n'est pas une classe de la société, il en est le négatif. La révolution, en transformant le négatif en positif en fait le tout de la société, de la nouvelle société communiste. La nouvelle classe révolutionnaire est universelle, comme elle est internationale. Pour la première fois la révolution prolétarienne porte au pouvoir non une minorité de la population, mais son immense majorité, non une classe qui aspire à en exploiter une autre, mais la classe exploitée tout entière. Pour la première fois ce sont les travailleurs eux-mêmes qui prennent le pouvoir, réalisant, de fait, la disparition du processus d'exploitation. Les travailleurs au pouvoir ne pourraient que s'exploiter eux-mêmes ce qui est une absurdité.

« La révolution communiste est dirigée contre le mode d'activité antérieur, elle supprime le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce qu'elle est effectuée par la classe qui n'est plus reconnue comme telle et qui est déjà l'expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes les nationalités, etc., à l'intérieur de la société actuelle. »

L'Idéologie allemande – 1ère partie

6 - Dictature du prolétariat et société sans classes

Cependant la prise de pouvoir par le prolétariat ne se traduira pas immédiatement par la société sans classes. On ne peut parvenir au communisme qu'après une phase transitoire où le prolétariat victorieux s'empare de l'appareil d'État pour le retourner contre la bourgeoisie. Pendant cette phrase transitoire, l'État n'est pas aboli, il est l'instrument de la dictature du prolétariat contre toutes les formes de l'exploitation bourgeoise, comme il avait été l'instrument de la dictature de la bourgeoisie. C'est pourquoi, même si le prolétariat n'a pas de patrie, la révolution doit d'abord s'inscrire dans le cadre national.

« Le prolétariat usera de sa suprématie politique pour arracher peu à peu à a bourgeoisie tout le capital, pour centraliser entre les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dirigeante tous les instruments de production et pour accroître au plus vite la masse des forces productives. […] Dans le début cela ne peut se faire naturellement que par des empiètements despotiques sur le droit de propriété et sur les conditions bourgeoises de la production. »

Manifeste du Parti Communiste - chapitre 1

Il y a donc une nécessité historique de la dictature du prolétariat, conséquence nécessaire du processus dialectique de la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mais, à l'inverse de toutes les autres dominations de classe, cette dictature travaille à sa propre disparition : c'est-à-dire à l'avènement de la société communiste. Elle ne se maintiendra comme dictature que tant que le processus de l'exploitation capitaliste bourgeoise ne sera pas totalement éradiqué. De ce fait l'État comme machine de répression dépérira au fur et à mesure que sa fonction disparaîtra. L'État ne sera pas aboli par décret, il deviendra tout simplement inutile.

C'est seulement alors que l'on pourra parler de société communiste, société de la réconciliation des hommes entre eux et de la réconciliation de l'homme avec lui-même.

« En tant que suppression positive de la propriété privée, donc de l'auto-aliénation humaine, le communisme est la réappropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme. C'est le retour complet de l'homme à lui-même en tant qu'être pour-soi, c'est-à-dire en tant qu'être social, humain, retour conscient et qui s'accomplit en conservant toute la richesse du développement antérieur. En tant que naturalisme achevé, ce communisme est humanisme ; en tant qu'humanisme achevé, il est naturalisme. Il est la vraie solution de l'antagonisme entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme, la vraie solution du conflit entre l'existence et l'essence, entre l'objectivation et l'affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité, entre l'individu et l'espèce. Il est l'énigme résolue de l'histoire et il en est conscient. »

Misère de la Philosophie

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REPÈRES CHRONOLOGIQUES

Avant 1848 :

 

Première République :

1792-1795 : La Convention

1795-1804 : Le Directoire

1799-1804 : Le Consulat

 

Premier Empire

1804-1815. Napoléon 1er

 

Restauration

1815-1824. Louis XVIII

1824-1830. Charles X

 

Monarchie de Juillet

1830-1848. Louis-Philippe

 

De 1848 à 1851 : la Deuxième République

 

22, 23, 24 Février 1848 : journées insurrectionnelles, abdication de Louis-Philippe, constitution d'un gouvernement provisoire

 

23, 24 avril 1848 : Élection de l'Assemblée constituante

 

4 mai 1848 : proclamation de la République

 

10 mai 1848 : désignation d'une commission exécutive restreinte

 

15 mai 1848 : tentative de coup des clubs révolutionnaires contre l'Assemblée – Arrestation de Barbès et Blanqui

 

21 juin : fermeture des Ateliers nationaux

 

23 au 26 juin 1848 : insurrection populaire à Paris – répression sanglante par le général républicain Cavaignac – Démission de la Commission exécutive

 

28 juin 1848 : Cavaignac devient Président du Conseil Gouvernement républicain

 

4 novembre 1848 : promulgation de la Constitution de la Deuxième République

 

10 décembre : Élection présidentielle : Louis Napoléon Bonaparte est élu Président de la République

 

20 décembre : Gouvernement Odilon Barrot (parti de l'ordre)

 

13 mai 1849 : Élections législatives

 

Avril à juillet 1849 : expédition de Rome

 

13 juin 1849 : Manifestations de la Montagne à Paris – exil de 20 Montagnards, dont Ledru Rollin

 

19 juin 1849 : loi sur l'interdiction des clubs.

 

27 juillet 1849 : loi sur la presse

 

31 octobre 1849 : ministère d'Hautpoul

 

10 mars 1850 Élections législatives partielles.

 

15 mars 1850 : vote de la loi Falloux

 

31 mai 1850 : loi électorale restreignant le suffrage universel

 

16 juillet 1850 : loi restrictive sur la presse

 

26 août 1850 : mort de Louis-Philippe en exil

 

24 janvier 1851 : destitution du général royaliste Changarnier, et du ministre Hautpoul

Constitution du «ministère de transition ».

 

19 juillet 1851 : l'Assemblée repousse le projet de modification de la Constitution

 

 9 octobre 1851 : ministère Thorigny

 

2 décembre 1851 : coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte

 

21 et 22 décembre : plébiscite approuvant le coup d'État.

 

 

 

La succession des différents gouvernements

 

Gouvernement provisoire du 24 février au 10 mai 1848.

 

Commission exécutive restreinte du 10 mai au 26 juin 1848.

 

Ministère Cavaignac, du 28 juin au 11 décembre 1848.

 

Ministère Odilon Barrot, du 11 décembre 1848 au 31 octobre 1849.

 

Ministère d'Hautpoul, du 31 octobre 1849 au 24 janvier 1851.

 

Ministères de transition du 24 janvier 1851 au 26 octobre 1851.

 

Ministère Thorigny, du 26 octobre 1851 au 2 décembre 1851

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LECTURE DU TEXTE

INTRODUCTION[9]

Curieuse époque que cette période qui va des journées insurrectionnelles de Février 1848 au coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte le 2 Décembre 1851 ; époque complexe qui résiste à l'analyse tant elle est lourde d'événements dont le sens ne se livre pas au premier regard, tant les forces sociales et les enjeux politiques en présence se mêlent et s'opposent dans un même mouvement. Embryon de révolution prolétarienne ? Systématisation de l'affirmation du pouvoir de la bourgeoisie ? Ambition personnelle d'un aventurier ? Comment en moins de quatre ans a-t-on pu passer de l'élan révolutionnaire à la prise de pouvoir par un aventurier largement plébiscité par le peuple ? C'est à ces questions que Marx tente de répondre à la lumière des principes du matérialisme historique, c'est-à-dire en rapportant les événements de cette époque troublée aux enjeux de la lutte des classes qui la traversent.

 

Une caricature du passé

 

Ce que Marx analyse en premier lieu c'est le type de rapport au passé qui anime les acteurs de cette histoire : s'il est vrai que les hommes ne font pas leur histoire à partir de rien, par un libre mouvement de leur volonté, si l'histoire n'est pas pur surgissement de la nouveauté, encore faut-il qu'au cours de l'action les hommes sachent se détacher du passé pour se tourner vers l'avenir. C'est ce que n'ont pas su faire les hommes de la seconde République.

L'examen des grands événements de l'histoire met en effet en évidence que c'est bien souvent en s'appuyant sur l'exemple des anciens, en mettant leurs pas dans ceux des héros qui leur servent de modèle, que les hommes changent leur société. La Révolution française de 1789 en est un bon exemple : c'est dans les héros de la république romaine que les révolutionnaires ont puisé les idéaux qui fondent leur enthousiasme. Ce recours au passé a d'abord pour rôle d'exorciser l'inconnu et de magnifier les luttes menées. Les hommes, acteurs de leur histoire, semblent pris de vertige devant cette histoire qu'ils sont en train d'écrire, cette société nouvelle qu'ils appellent de leurs vœux. L'évocation des hommes et des événements du passé leur sert alors de guide et de refuge.

Mais la fonction du recours au passé ne s'arrête pas à ce soutien psychologique. Son rôle est infiniment plus politique : il permet de masquer le véritable sens de l'histoire en train de se faire. Les hommes font leur histoire, certes, mais le sens de l'histoire qu'ils font leur échappe largement. S'enflammant de discours vantant, références romaines à l'appui, l'avènement de l'homme citoyen et l'universalité de ses droits, les hommes de 1789 évitent ainsi de prendre conscience du véritable sens de la révolution dont ils sont les acteurs ignorants : la Révolution de 1789 est une révolution bourgeoise, elle a pour but « l'éclosion et l'instauration de la société bourgeoise moderne ». Elle vise à créer les conditions politiques de la domination de la classe bourgeoise en balayant les structures de la féodalité et en rendant possible le développement sans frein de la libre concurrence. De ce point de vue la Révolution de 1789 est parfaitement réussie, l'avènement au pouvoir de Napoléon Ier n'est pas un coup d'arrêt à ce processus, il crée au contraire « les conditions qui permirent de développer la libre concurrence, d'exploiter la propriété foncière parcellaire, d'utiliser les forces productives industrielles de la nation, libérées de toute entrave » (p. 177).

Arrivée à ce stade, l'action historique n'a plus besoin de s'appuyer sur le passé, elle s'en libère au contraire en se créant ses propres héros, ses propres modèles, qui lui permettront de se tourner vers l'avenir. « Une fois établie la nouvelle forme de société, les colosses antédiluviens disparurent et, avec eux, la Rome ressuscitée. […] Dans sa sobre réalité, la société bourgeoise avait produit ses véritables interprètes et porte-parole » (p. 177).

Pour la seconde République au contraire le recours au passé a emprisonné et neutralisé l'élan révolutionnaire. L'histoire est devenue la caricature d'elle-même, la tragédie se transforme en farce, le 18 Brumaire du génie en 18 Brumaire de l'idiot, Napoléon le grand en Napoléon le petit[10]. C'est ainsi qu'il faut comprendre le titre de l'ouvrage de Marx : le coup d'État de Louis Bonaparte du 2 décembre 1851 se veut la réédition de celui du 18 brumaire[11] de Napoléon Bonaparte. Ce faisant, Marx met en évidence le moteur politique de l'irrésistible ascension de Louis Napoléon Bonaparte, à savoir l'exploitation de la nostalgie du Premier Empire et le désir de voir l'histoire reproduire ce moment de gloire. Mais il signale aussi que, contrairement à la croyance populaire, l'histoire ne se répète pas ; si elle se reproduit, c'est en se singeant elle-même. Napoléon III n'est pas un nouveau Napoléon, ce n'est qu'un triste sire, un personnage grotesque et médiocre, dont pour Marx aucun qualificatif n'est trop fort pour souligner la malhonnêteté, le ridicule et la perversité[12].

 

« Un échec inouï »

 

Alors que la révolution de 1789 allait de l'avant en radicalisant de plus en plus sa lutte contre l'Ancien Régime, tout laisse penser que la révolution de 1848 a marché à reculons. Les masses prolétariennes insurgées furent vite trahies par le parti social démocrate petit bourgeois, lui-même rapidement éliminé par le parti républicain qui se pose en grand vainqueur de la révolution de Février. Il fut à son tour pulvérisé par la coalition royaliste, du parti de l'ordre, qui se verra en fin de compte réduite à l'impuissance par l'armée, instrumentalisée au profit de Louis Napoléon Bonaparte : « Dans la première Révolution française, le règne des Girondins succède à celui des Constitutionnels et le règne des Jacobins à celui des Girondins. Chacun de ces partis s'appuie sur le parti le plus avancé. Dès qu'il a conduit la révolution assez loin pour ne plus pouvoir la suivre, encore moins la précéder, son allié plus audacieux qui le soutenait, l'écarte et l'envoie à la guillotine. La révolution suit une ligne ascendante. La révolution de 1848 suit la marche contraire. Le parti prolétarien apparaît comme un appendice du parti petit-bourgeois démocrate. Celui-ci le trahit et l'abandonne le 16 avril le 15 mai et lors des journées de Juin. Le parti démocrate de son côté, s'appuie sur les épaules des républicains bourgeois. À peine ceux-ci se croient-ils en terrain sûr qu'ils se débarrassent du compagnon gênant pour prendre appui sur le parti de l'ordre. Le parti de l'ordre rentre les épaules, fait faire la culbute aux républicains et se jette sur les épaules de la force armée. Il croit encore être juché quand un beau matin il constate que ces épaules sont devenues autant de baïonnettes. Chaque parti regimbe contre celui qui le pousse en avant et s'appuie sur celui qui le tire en arrière. […] La révolution suit une ligne descendante » (p. 205). Dans cet incroyable jeu de chaises musicales, non seulement les fragiles acquis de Février ont disparu, mais avec eux, toutes les concessions accordées par la monarchie « au prix de luttes séculaires » : « L'État semble avoir fait retour à sa forme la plus ancienne, à la domination impudente et brutale du sabre et du goupillon » (p. 180). C'est en effet, comme on le verra, en s'appuyant sur le double pouvoir de l'Armée et de l'Église que Louis Napoléon est parvenu au pouvoir. Ainsi « la société semble avoir rétrogradé en deçà de son point de départ » (p. 180).

Si tel est le résultat de la révolution de 1848, c'est que l'histoire n'était pas encore au point où une véritable révolution sociale[13] était possible. En termes marxistes, on dirait que les conditions objectives n'étaient pas réunies. L'organisation insuffisante du mouvement ouvrier, le manque de maturité politique et la suffisance des socio-démocrates de la Montagne, expliquent l'incapacité du peuple à tirer un réel profit de l'insurrection. Les événements de Février 1848 ne sont qu'un « coup de main inespéré », « un assaut soudain », « une attaque par surprise ». La situation, les rapports sociaux, qui auraient fait de ce mouvement, non une secousse superficielle, mais le véritable point de départ d'une révolution moderne, n'étaient pas encore réunis. Les révolutionnaires de 1848 ont en quelque sorte mis la charrue avant les boeufs, ils ont devancé l'histoire, et ils ont couru à l'échec. Mais paradoxalement cette violence faite à l'histoire a contribué à créer les conditions objectives d'une véritable révolution, conditions qui auraient dû la précéder.

 

Une théorie de la révolution prolétarienne

 

Cette première analyse qui sera reprise et développée dans les chapitres suivants, permet à Marx d'esquisser une théorie de la révolution.

À la différence des révolutions bourgeoises qui se sont jetées à l'aveugle dans l'action, et dont l'enthousiasme laisse vite la place à la déception, la révolution prolétarienne est une révolution lucide et méthodique. Entièrement tournée vers l'avenir et non vers le passé, parce qu'elle est consciente de ses objectifs et de ses actes, elle n'a pas besoin de chercher dans le passé le moyen de se masquer ses propres objectifs. « C'est en effet de la conscience de la contradiction inhumaine entre les forces productives et les rapports de production que surgira la révolution. Les révolutionnaires ne s'imagineront plus vider une querelle idéologique, politique, philosophique ou religieuse, ils sauront exactement ce qu'ils font : en faisant la révolution ils auront conscience du phénomène essentiel qui détermine la révolution, à savoir la contradiction au niveau de l'infrastructure. Leur conscience révolutionnaire sera donc adéquate au mouvement réel[14]. » La révolution sociale, prolétarienne, est claire sur le but qu'elle poursuit, elle n'a pas besoin de se dissimuler à elle-même, elle agit dans la clarté. Si elle se tourne vers le passé, c'est sur son propre passé, pour le critiquer en vue des objectifs à atteindre. Elle doit liquider toute superstition vis-à-vis du passé, elle doit laisser les morts enterrer les morts pour réaliser son propre projet. Par une critique ininterrompue elle doit créer une situation qui empêche le retour en arrière.

C'est ce dont n'étaient pas capables les hommes de 1848.

 

Périodisation

 

Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte[15] réalise une étude détaillée et minutieuse de l'histoire politique de la Deuxième République.

Marx propose de mener cette étude en distinguant trois périodes, qu'il énonce page 182, et qu'il reprend de manière plus détaillée page 289, à la fin du chapitre VI :

 - Première Période : du 24 février au 4 mai 1848 : le prologue.

 - Deuxième Période : du 4 mai 1848 au 28 mai 1849 : période de constitution de la république, Assemblée nationale constituante.

- Troisième Période : du 28 mai 1849 au 2 décembre 1851 : période de la république constitutionnelle, Assemblée nationale législative.

Nous suivrons cette même progression, en signalant les parties de l'ouvrage qui y sont consacrées.

Cette étude ne se donnera pas pour tâche d'entrer dans les détails de l'écheveau embrouillé des faits relatés parfois au jour le jour ; ce serait là un travail d'historien qui n'est pas dans notre propos. Nous essaierons plutôt, tout en démêlant le fil conducteur des événements, de les éclairer à la lumière de l'analyse marxiste, pour en dégager la signification et les enjeux.

Première période

Prologue : la duperie de la fraternisation universelle[16]

Du 24 février (journées insurrectionnelles) au 4 mai 1848 de Février (proclamation de la République)

Cette période commence avec les journées insurrectionnelles de février 1848, et s'achève avec la proclamation de la République le 4 mai de cette même année, période que certains historiens appellent « la période lyrique ».

Parti d'une revendication des Républicains pour organiser une campagne de banquets exigeant une réforme du régime et en particulier du droit de vote, le mouvement de Février 1848, face à l'intransigeance du roi Louis-Philippe et de son ministre Guizot, se transforme en véritable insurrection. Ce qui n'était « qu'un coup de main inespéré » (p. 179) devient une révolution. Le peuple de Paris descend dans la rue, la garde nationale fraternise avec les insurgés, Louis-Philippe est contraint d'abdiquer dès le 24 février. Donc, ne visant au départ qu'une réforme électorale favorable à la bourgeoisie républicaine, le mouvement a très vite mobilisé toutes les forces politiques du pays.

 

L'état des lieux

 

Quel est à l'aube de cette révolution l'état des forces politiques en présence ?

La Monarchie de Juillet[17], est incontestablement une monarchie bourgeoise, mais elle n'est conduite que par une fraction de la bourgeoisie, « banquiers, rois de la bourse, rois des chemins de fer, propriétaires des mines de charbon et de fer, de forêts, une partie de la propriété foncière ralliée à eux, en un mot l'aristocratie financière[18] ». L'opposition est constituée, par « l'opposition dynastique[19] », par les Légitimistes, fidèles à la branche de Charles X et Louis XVIII et aux intérêts de la propriété foncière issue de l'Ancien Régime, et enfin par les Républicains, fraction de la bourgeoisie industrielle dont les intérêts sont négligés par la bourgeoisie financière au pouvoir. C'est à elle que l'on doit l'agitation liée à la campagne des banquets qui sera le déclencheur des événements.

La petite bourgeoisie, absente du pouvoir politique, représente une force ambiguë que Marx qualifie de « républicaine-démocrate ». La classe ouvrière quant à elle, commence seulement à s'organiser et n'a pas vraiment conscience d'elle-même comme force autonome.

Remarques

- On voit clairement que la société française à cette époque est infiniment complexe. L'opposition classe dominante, classe dominée n'y apparaît pas à l'œil nu. En son sein subsistent les vestiges du système féodal, tandis que se mettent en place les forces énormes de la bourgeoisie industrielle et financière, entraînant la constitution d'un prolétariat qui tend de plus en plus à s'organiser. Cette distinction en rencontre une autre : l'opposition entre la ville où se développe la petite bourgeoisie commerçante et les campagnes où la transformation de la propriété foncière effectuée par la révolution de1789 voit apparaître une nouvelle classe paysanne liée à la propriété parcellaire, qui jouera un rôle déterminant dans l'accession au pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte.

- On remarquera d'autre part dans cette analyse que Marx ne se limite jamais à recenser les forces politiques en elles-mêmes, mais qu'il les présente comme l'expression des infrastructures économiques et sociales, conformément aux principes de la solidarité de toutes les formes sociales[20].

 

Analyse de la révolution de Février

 

Partie de l'opposition bourgeoise, la révolution de 1848 propulse l'ensemble des classes de la société française dans l'orbite du pouvoir politique, le gouvernement provisoire de 11 membres, issu des journées de Février en est une parfaite illustration : « Il ne pouvait être qu'un compromis entre les différentes classes qui avaient renversé ensemble le trône de Juillet, mais dont les intérêts s'affrontaient hostilement » (p. 16). On y retrouve côte à côte des représentants de la classe ouvrière : Louis Blanc, l'ouvrier Albert, des représentants républicains démocrates de la petite bourgeoisie : Ledru- Rollin et Flocon (rédacteur en chef de La Réforme), des représentants de l'opposition dynastique : Adolphe Crémieux, Dupont de l'Eure, des bourgeois républicains du National[21] : Armand Marrast, Arago, Marie, Garnier Pagès, à qui il faut ajouter un inclassable : Lamartine, qui ne représente à première vue aucun intérêt réel mais en qui Marx voit la figure symbolique de la révolution de Février, « son contenu imaginaire et sa rhétorique[22] ». On sait que c'est à sa défense enflammée que l'on doit le triomphe du drapeau tricolore sur le drapeau rouge.

On a pu dans un premier temps penser que la Révolution de 1848 était une révolution sociale. Les ouvriers l'avaient imposée les armes à la main, et c'est eux encore qui ont imposé la proclamation de la République au gouvernement provisoire, et ont contraint la république de Février « de s'annoncer comme une république entourée d'institutions sociales[23] ». Le gouvernement provisoire engagea ainsi un grand nombre de réformes et rétablit les libertés. Dès le 25 février est proclamé le droit au travail et sous l'impulsion de Louis Blanc le 27 février on ouvre les Ateliers Nationaux. Le 26 février on abolit la peine de mort pour raison politique, le 2 mars le suffrage universel est proclamé et la journée de travail limitée à 11 heures, le 4 mars la liberté de la presse et de réunion est instaurée, le 8 mars la garde nationale est ouverte à tous les citoyens et le 24 avril l'esclavage est aboli.

En réalité ces conquêtes arrachées par le prolétariat seront de courte durée. C'est ce que vont mettre en évidence les résultats de l'élection de l'Assemblée constituante le 4 mai 1848, et toute la période qui la suivit.

 

L'effet durable de la révolution de Février fut de « parachever la domination de la bourgeoisie en faisant entrer dans l'orbite du pouvoir politique toutes les classes possédantes, à côté de l'aristocratie financière. La majorité des grands propriétaires fonciers, les légitimistes, furent émancipés du néant politique auquel la monarchie de Juillet les avait condamnés[24] ». En outre, la conquête du suffrage universel donna aux classes populaires et en particulier aux paysans un pouvoir de décision qu'ils n'avaient pas et qui pèsera largement sur l'accession de Louis Napoléon Bonaparte au pouvoir.

Deuxième période 

La constitution de la République[25]

Du 4 mai 1848 (proclamation de la République) au 28 mai 1849 (élections législatives).

 

I - Élimination du prolétariat[26]

Du 4 mai (proclamation de la république), au 25 juin 1848 (émeutes de juin)

 

L'Assemblée Constituante élue le 4 mai 1848 marque le début d'une reprise en main du pouvoir par la bourgeoisie, il s'agit « de ramener au niveau bourgeois les résultats de la révolution » (p. 184). Cette nouvelle assemblée voit le triomphe des bourgeois républicains effrayés par les revendications du prolétariat ; les socialistes (républicains démocrates petits-bourgeois) y sont minoritaires. Le gouvernement provisoire est alors remplacé par une commission exécutive restreinte de 5 membres où ne figurent plus aucun représentant de la classe ouvrière : Arago, Garnier Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin. Les ministères sont rapidement occupés par les républicains modérés, tandis que les démocrates et les socialistes sont exclus des centres de décision.

En Février, la bourgeoisie s'était alliée au prolétariat pour mettre fin à la monarchie, et pour un temps la république issue de la révolution avait pu donner l'illusion d'une république sociale. Il restait à la bourgeoisie à se débarrasser de son allié encombrant, pour affirmer ce qu'est en réalité la république de Février : une république bourgeoise. Il fallait donc à la bourgeoisie une seconde bataille pour détacher la république de ses concessions sociales. Les mesures prises par l'Assemblée constituante dominée par les bourgeois du National, acculèrent les ouvriers à engager le combat : le 15 mai, les clubs révolutionnaires tentent un coup de force contre l'Assemblée Nationale, coup de force qui échoue et qui n'a pour effet que l'incarcération de ses chefs comme Blanqui et Barbès. La fermeture des Ateliers nationaux le 21 juin déclenche une nouvelle insurrection sanglante du 23 au 26 juin, celle-ci marque la rupture décisive entre la République et les mouvements ouvriers socialistes révolutionnaires, et l'isolement politique de ceux-ci. Une répression brutale par l'armée menée par le général républicain Cavaignac[27] met fin à tous les espoirs de la classe ouvrière et à l'illusion de fraternité qui avait marqué les premiers mois de la révolution. Il y eut des milliers de morts, 25 000 personnes arrêtées et plus de 15 000 déportés sans jugement. Marx cite la Neue Rheinische Zeitung en ces termes : « Cette fraternité flamboyait à toutes les fenêtres de la capitale le soir du 25 juin, quand le Paris de la bourgeoisie illuminait, pendant qu'agonisait dans le feu, le sang et la douleur le Paris du prolétariat. La fraternité dura juste le temps que l'intérêt de la bourgeoisie fraternisa avec celui du prolétariat […] La révolution de Février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie généralisée, parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre la royauté sommeillaient paisiblement côte à côte, à l'état embryonnaire, parce que le combat social qui en constituait l'arrière-plan n'avait atteint qu'une existence impalpable, l'existence des mots et des phrases. La révolution de Juin, c'est la révolution hideuse, la révolution répugnante, parce que les phrases ont fait place à la réalité, parce que la République a mis à nu la tête du monstre lui-même en lui arrachant la couronne qui la protégeait et la cachait[28]. »

« Le véritable lieu de naissance de la république bourgeoise, ce n'est pas la victoire de Février, c'est la défaite de Juin[29]. »

 

Les événements de Juin 1848 marquent donc l'isolement du prolétariat, toutes les classes s'unissent contre lui dans un vaste parti de l'ordre[30] faisant face au parti de l'anarchie. Mais c'est aussi cet isolement qui fait apparaître clairement la lutte classe contre classe. Ce que le prolétariat y gagne c'est « le terrain en vue de la lutte pour sa propre émancipation ». La position frontale de l'affrontement entre toutes les fractions de la bourgeoisie et le prolétariat est maintenant visible. En forçant le prolétariat à se révolter, la bourgeoisie signe en fait sa propre condamnation. Le prolétariat, dans l'état où il était en 1848, ne souhaitait pas et ne pouvait pas provoquer un affrontement et renverser la bourgeoisie ; en forçant le prolétariat à se révolter, la bourgeoisie signe en fait sa propre condamnation.

 

En juin 1848, le prolétariat a appris que sa volonté de lutter aux côtés de la bourgeoisie était une volonté suicidaire et qu'il ne pouvait mener sa lutte que de façon autonome. Ses revendications de Février visant à aménager sa condition dans le sein de la société bourgeoise « sont supplantées par l'audacieuse devise révolutionnaire : Renversement de la bourgeoisie ! Dictature du prolétariat ! »[31]

Si le prolétariat a bénéficié de la révolution de Février, c'est seulement en ce qu'elle a clarifié la situation de lutte. Ce qu'il conquit, c'était le terrain en vue de la lutte pour sa propre émancipation. La position frontale de l'affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat est maintenant visible.

 

II - Dictature de la bourgeoisie républicaine[32]

Du 25 juin (émeutes de juin) au 10 décembre (élection présidentielle)

 

Les Républicains

 

À partir de juin 1848 le pouvoir est donc exercé exclusivement par les Républicains (pour lesquels Marx utilise différents qualificatifs : républicains tricolores, purs, politiques, formalistes, bourgeois…) regroupés autour du journal Le National. Ce parti est issu de l'opposition ouverte à la monarchie de Juillet de Louis-Philippe. Il a joué un rôle déterminant dans la préparation des événements de Février avec l'affaire des banquets. Il représente les intérêts, négligés par la monarchie, de la grande bourgeoisie industrielle. On y trouve des noms comme ceux de Cavaignac, Marrast, etc.

Plutôt qu'une fraction de classe, constituée par une situation commune dans le processus de production, Marx considère qu'ils sont une coterie de bourgeois, d'écrivains, d'avocats, d'officiers, de fonctionnaires qui se distinguent avant tout par leur opposition à Louis-Philippe, leurs convictions républicaines et nationalistes, leur impopularité chez les petits bourgeois démocrates et le prolétariat révolutionnaire. La bourgeoisie industrielle et commerciale un temps appuyée sur eux s'en détachera pour devenir massivement bonapartiste.

 

Le terrorisme bourgeois

 

À la suite des journées de Juin, la Commission exécutive démissionne et Cavaignac devient Président du Conseil avec les pleins pouvoirs. Il constitue un gouvernement républicain dont sont exclus les républicains petits bourgeois démocrates comme Ledru-Rollin. Marrast[33] est nommé président de l'Assemblée nationale constituante et tous les ministères échoient aux républicains purs. La domination de la bourgeoisie républicaine est absolue, libérée de toute opposition, « elle se mue en terrorisme bourgeois[34] ». Le gouvernement Cavaignac prend toute une série de mesures répressives restreignant les libertés et revenant sur les acquis de Février. L'état de siège confère tous les pouvoirs à l'armée et rend impossible toute velléité d'opposition. « Caserne et bivouac, sabre et mousqueton, moustache et uniforme » tiennent lieu d'administration, de justice, suprême sagesse de la société (voir p. 187). Une commission d'enquête sur les événements de juin opère une véritable épuration, mettant en accusation les principaux chefs révolutionnaires, Blanqui, Barbès, Albert, Louis Blanc, Caussidière. Dans le même temps l'Assemblée constituante rejette le projet formé par le gouvernement provisoire d'une imposition sur le capital, elle abroge la loi limitant la durée du travail à dix heures, elle rétablit la prison pour dettes, le cautionnement des journaux, elle restreint le droit d'association. « L'état de siège mettait Paris bâillonné sans résistance à ses pieds, et dans les provinces régnait un état de siège moral, l'arrogance menaçante et brutale de la victoire chez les bourgeois et le fanatisme de la propriété chez les paysans[35]. »

Cette politique des Républicains n'est cependant pas sans dangers :

- D'une part les Républicains abandonnent ceux qui avaient été leurs meilleurs alliés dans les journées de Juin, « les petits-bourgeois parisiens, cafetiers, restaurateurs, marchands de vin, petits commerçants, boutiquiers, artisans, etc.[36] ». Criblés de dettes par des impôts et des créances de toutes sortes, ils deviennent les nouvelles victimes de l'ordre bourgeois, qui va les briser comme il avait brisé les ouvriers. « Les petits-bourgeois s'aperçurent avec effroi qu'en écrasant les ouvriers ils s'étaient livrés pieds et poings liés à leurs créanciers[37]. »

- D'autre part, l'état de siège derrière lequel ils s'abritent en donnant à l'armée tous les pouvoirs, les expose à voir celle-ci sortir de son rôle de simple auxiliaire pour exercer le pouvoir à son profit. Ce qui ne manquera pas d'arriver.

 

 La Constitution de 1848 et ses contradictions

 

C'est donc à l'ombre des baïonnettes que vit le jour la principale œuvre de la république bourgeoise : la Constitution, œuvre en particulier de Marrast. Ce travail consista essentiellement selon Marx à « arracher les étiquettes royalistes aux rouages de l'ancienne constitution pour leur coller des étiquettes républicaines[38] ».

L'ensemble des mesures de cette constitution relève d'une contradiction permanente entre ce que déclarent les textes et ce qu'ils engendrent. Toutes les libertés sont accordées dans le principe, mais en réalité elles sont immédiatement restreintes voire annulées par les « exigences des droits égaux d'autrui » et de « la sûreté publique ». Autrement dit la Constitution tout en affirmant les libertés prévoit les conditions de leur annulation. L'application de la Constitution doit être réglée par la promulgation de lois organiques qui peuvent l'orienter dans le sens de la restriction des libertés, ce qui sera effectivement le cas. Ces lois, sous le contrôle suprême de l'État peuvent toujours suspendre l'exercice des libertés au nom de la sûreté publique, c'est-à-dire de la sûreté de la bourgeoisie. Dans La Constitution de la République française adoptée le 4 novembre 1848[39], Marx analyse article par article cette constitution ; retenons en quelques exemples :

Chapitre II : droits des citoyens garantis par la constitution.

Art.2 : Nul ne peut être arrêté ou détenu que suivant les prescriptions de la loi.

Art.3 : La demeure de toute personne habitant le territoire français est inviolable ; il n'est permis d'y pénétrer que selon les formes et dans les cas prévus par la loi.

Ce que Marx commente en montrant que les « exceptions faites par la loi » se sont multipliées après la révolution de Juin. « Ainsi par exemple, la loi du 9 août 1849 relative à l'état de siège donne le droit aux minorités militaires de traîner devant une cour martiale tous les délinquants politiques et le pouvoir de pénétrer dans toute maison et d'y perquisitionner. »

Art.5 : La peine de mort est abolie en matière politique.

Mais les délinquants politiques sont arrêtés et déportés dans des régions à fièvre où ils meurent à petit feu.

Chapitre IV : Le suffrage est direct et universel.

Mais la loi électorale décide quels sont les Français qui seront privés de leurs droits politiques, et ces lois électorales successives finiront par exclure deux tiers des citoyens du suffrage universel !

En ce qui concerne les institutions, la Constitution confie le pouvoir législatif à une Assemblée législative, élue au suffrage universel pour trois ans au scrutin de liste, composée de 750 membres rééligibles ; et le pouvoir exécutif à un Président élu au suffrage universel pour quatre ans, non rééligible.

 L'Assemblée nationale est irresponsable, indissoluble, indivisible, elle jouit de toute la puissance législative. Elle a le pouvoir d'écarter le Président quand l'inverse est impossible (sinon par la violence, ce qui sera le cas).

 Quant au Président de la République l'exécutif lui appartient exclusivement et sans contrôle, il nomme les fonctionnaires et les militaires, commande aux armées, a le pouvoir de révocation y compris sur les élus.

 

Cette nouvelle constitution recèle de nombreux points de fragilité, responsables des conflits politiques qui jalonneront la Deuxième République :

- En organisant la cohabitation entre deux souverains également puissants, elle crée les conditions d'affrontements sans médiation possible.

- En confiant l'élection du Président au suffrage universel direct, elle instaure un rapport privilégié entre le Président et le peuple. Le pouvoir des 750 députés, de surcroît élus au scrutin de liste, paraît plus impersonnel, plus lointain, plus abstrait. C'est le Président et non les députés qui apparaît comme l'élu du peuple, encourageant par là toutes les manœuvres démagogiques, on dirait aujourd'hui populistes, dont Louis Napoléon Bonaparte ne se privera pas.

- En instituant le suffrage universel elle donne le pouvoir politique « aux classes dont elle est censée perpétuer l'esclavage social, prolétariat, paysans, petits bourgeois[40] ».

La Constitution fut proclamée le 4 novembre 1848.

 

Les élections du 10 décembre 1848

 

Conformément à ce que prescrivait la nouvelle constitution, les premières élections du Président de la République au suffrage universel ont lieu le 10 décembre 1848. Les résultats peuvent avoir de quoi surprendre : Louis Napoléon Bonaparte triomphe avec 74,44% des voix alors que Cavaignac le représentant du parti républicain au pouvoir n'obtient que 19,65% et le social-démocrate Ledru-Rollin 5,08%. Des pourcentages infimes se répartissent ensuite sur Raspail : 0,49%, Lamartine : 0,28%, Changarnier : 0,07%.

Comment expliquer l'irruption brutale de Louis Napoléon Bonaparte sur la scène politique ? Son passé d'aventurier le menant de pays en pays, de prison en prison ne semblait guère l'y préparer[41]. Le nom qu'il portait en faisait par contre l'élu désigné pour toute une partie de la population. En juin 1848, sans être revenu en France, il est élu représentant à l'Assemblée nationale à une élection partielle dans quatre départements[42]. Il démissionne et est élu à nouveau aux élections partielles de septembre dans cinq départements[43]. Son parcours totalement en marge des institutions s'appuie sur la survivance tenace de la légende napoléonienne dans les couches populaires et en particulier dans la paysannerie qui avait fait les frais de la révolution de Février, et sur un programme qui se veut progressiste et social : il se prononce pour l'amnistie des condamnés politiques, l'allègement des impôts, de la conscription, pour les grands travaux afin de lutter contre le chômage, pour la création d'institutions de prévoyance sociale, etc. Jouant d'autre part du discrédit progressif des Républicains trop compromis dans la répression, il s'attire les suffrages des prolétaires[44], des petits-bourgeois et ceux de l'armée, vis-à-vis de laquelle les Républicains avaient peu marqué de reconnaissance. Les monarchistes eux-mêmes voient dans Louis Napoléon Bonaparte un allié contre les Républicains dont ils ne sont pas parvenus à obtenir des garanties. Ne disposant encore d'aucun parti[45], le futur empereur s'appuiera sur le parti de l'ordre des monarchistes pour se faire élire. Il disposera en particulier de l'appui d'Odilon Barrot et de Thiers, celui-ci pensant pouvoir disposer à sa guise de « ce crétin que l'on mènera ».

 

III - Conflit avec Bonaparte et chute de la bourgeoisie républicaine[46]

Du 20 décembre 1848 (élection présidentielle) au 28 mai 1849 (élections législatives)

 

En votant pour Bonaparte beaucoup d'électeurs avaient en fait voté contre Cavaignac, contre la répression de la bourgeoisie républicaine. « Napoléon était le nom collectif de tous les partis coalisés contre la république bourgeoise[47]. » Le nouveau Président, élu par la coalition disparate des anti-républicains, se trouve face à l'Assemblée constituante qui, elle, est toujours à forte majorité républicaine. La situation est d'emblée conflictuelle.

Dans un premier temps, Louis Napoléon Bonaparte s'appuie sur le parti de l'ordre, parti royaliste constitué après les événements de Juin. La grande bourgeoisie n'avait en effet épousé la cause de la République que provisoirement, pour lutter contre les dangers de la révolution prolétarienne, mais elle restait dans son fond profondément royaliste. La famille royaliste cependant était profondément divisée entre les deux branches rivales. Le parti de l'ordre, de ce fait, est une union peu harmonieuse entre :

- Légitimistes, héritiers de l'Ancien Régime et de la Restauration, représentants des grands propriétaires fonciers, tendant à restaurer les privilèges de la grande propriété terrienne issue de la féodalité. Dans leurs rangs s'illustrent des hommes comme Falloux ou Berryer.

- Orléanistes, bourgeoisie industrielle et financière, partisans de Louis-Philippe, sous le règne duquel ils ont exercé le pouvoir. On y trouve des hommes comme Guizot, Thiers, Odilon Barrot.

L'alliance entre les deux grands courants du parti de l'ordre et Bonaparte trouve dans la république constitutionnelle sa forme idéale d'expression : « Face aux appétits de restauration des orléanistes et des légitimistes coalisés, Bonaparte défend le titre de son pouvoir effectif, la République ; face aux appétits de restauration de Bonaparte, le parti de l'ordre défend leur titre de domination commune, la République ; face aux orléanistes les légitimistes et face aux légitimistes les orléanistes défendent le statu quo, la République[48]. »

C'est à Odilon Barrot[49] justement, que Louis Napoléon Bonaparte confie la charge de former le nouveau gouvernement après la démission de Cavaignac (le 20 décembre). « Incarnation du libéralisme bourgeois, qui, dix huit années durant, avait caché la vacuité et la fourberie de son esprit », « libéralisme incarné, nullité grave, abîme de platitude[50] », Marx n'est pas tendre avec cet ancien chef de l'opposition dynastique qui attendait son heure !

Le parti du National fut démis de tous les postes importants, attribués désormais au parti de l'ordre. « Préfecture de police, direction des postes, parquet général, mairie de Paris, tout cela fut occupé par d'anciennes créatures de la monarchie […]. Le premier acte de son ministère [Barrot] fut la restauration de l'ancienne administration royaliste[51]. » Notons en particulier la nomination du général Changarnier[52] au commandement de la garde nationale, de la garde mobile et des troupes de ligne de la première division de l'armée. Le parti de l'ordre, constitué par toutes les forces du Capital, met aisément l'embargo sur la République comme étant « sa » République. Sous ses coups de boutoir les Républicains disparurent, purement et simplement volatilisés.

 

Restait à cette nouvelle alliance entre le Président et les royalistes à se débarrasser de l'Assemblée constituante où la majorité républicaine subsistait, et dont on redoutait les lois organiques sur l'enseignement, les cultes, ou sur la responsabilité du Président ; lois organiques qui, comme on l'a vu, devaient régler l'application de la Constitution, et que les nouveaux arrivants voulaient contrôler. Laissant son gouvernement agir, Louis Napoléon Bonaparte ne monte pas immédiatement en première ligne. S'ensuit toute une série de crises entre le gouvernement et l'Assemblée : 29 janvier, 21 mars, 8 mai, sont des journées qui émaillent cette guérilla ouverte ; vote de défiance de l'Assemblée vis-à-vis du gouvernement, organisation de campagnes de pétitions populaires par le gouvernement demandant la démission de la Constituante. Le 29 janvier, jour où la Constituante devait se prononcer sur une motion rejetant la dissolution de l'Assemblée, son siège est occupé militairement. Elle renonce à rejeter la motion. Affaiblie, humiliée, la Constituante se laisse dicter ses actes, en violation même de la constitution qu'elle avait promulguée : l'interdiction des clubs par exemple. « Le ministère Barrot et le parti de l'ordre la poussèrent aux abois, ne lui épargnèrent aucune humiliation, et arrachèrent à sa faiblesse sans espoir des lois qui lui firent perdre le reste de considération auprès du public » (p. 203). L'épisode de l'expédition de Rome[53] fut le chant du cygne de cette malheureuse Assemblée. Décidée sans consulter l'Assemblée, l'expédition de Rome, volant au secours du pape, provoque un vote de blâme du gouvernement, que Bonaparte et les royalistes ignorent superbement, et lorsque l'Assemblée, se voyant menacée fait appel à l'armée elle se voit opposer une fin de non recevoir.

« Cette misérable assemblée quitta la scène […] Son pouvoir brisé, mortellement haïe par le peuple, repoussée, maltraitée, rejetée avec mépris par la bourgeoisie dont elle avait été l'instrument, forcée dans la seconde moitié de son existence, de désavouer la première, dépouillée de ses illusions républicaines, sans grande réalisations dans le passé, sans espoir pour l'avenir, dépérissant toute vivante, lambeau après lambeau, elle ne savait galvaniser son propre cadavre qu'en ressassant la victoire de Juin pour la revivre après coup, s'affirmant par la damnation répétée des damnés[54]. » Tel est le triste acte de décès prononcé par Marx.

 

Cette période marque certes la mort des Républicains, mais elle est aussi lourde d'enseignements pour l'avenir. Le contournement du pouvoir législatif, la dévaluation du régime parlementaire, l'appel aux masses inorganisées contre l'Assemblée nationale, autant d'armes utilisées par le parti de l'ordre contre les Républicains, mais autant d'armes aussi que Bonaparte saura un jour utiliser contre le parti de l'ordre.

 

« Nous lui souhaitons bon voyage » (p. 204).

 

Troisième période : la République constitutionnelle[55]

Du 29 mai 1849 (élections législatives) au 2 décembre 1851 (coup d'état)

 

I - Élimination du parti social démocrate[56]

Du 29 mai 1849 (élections législatives) au 13 juin 1849 (manifestations de juin 1849).

 

Les élections

 

En mai 1849 ont lieu les élections législatives. Elles consacrent la défaite du parti républicain, et le triomphe du parti de l'ordre avec une majorité écrasante de près de 500 sièges, « jamais un parti ne rentra en campagne avec des moyens plus puissants et sous des auspices plus favorables » (p. 208). Il cumule en effet désormais le contrôle du pouvoir législatif, du gouvernement et de l'armée. Un fait essentiel à noter est cependant, à côté de cette écrasante majorité le score non négligeable du parti socio-démocrate de la Montagne. Celui-ci obtient en effet plus de 200 députés. Marx fait remarquer qu'étant donné que le parti de l'ordre était constitué d'une coalition de plusieurs fractions, les socio-démocrates sont au moins aussi forts que chacune d'entre elles. De plus ils comptent presque tous les députés de Paris[57].

Or jamais la Montagne ne sut tirer parti de cette situation favorable, bien au contraire. Son aveuglement, son manque d'analyse politique, son ignorance de la réalité de la lutte des classes, vont la conduire à la défaite en moins de quinze jours. Face au parti de l'ordre, coalition de royalistes conservateurs, les socio-démocrates petits-bourgeois se pensent comme les champions des valeurs nouvelles de la République et des Droits de l'homme, et ils font de l'opposition monarchie/république le pivot de la lutte qui les oppose au parti de l'ordre. Grave erreur, car contrairement à ce qu'ils pensent naïvement, ce qui est en jeu ce n'est pas un conflit de valeurs, ou de principes, ce sont des intérêts de classe.

 

L'état des lieux à l'issue des élections de mai 1849

 

On vient de le voir la nouvelle assemblée législative comporte essentiellement deux forces politiques opposées :

- Le parti de l'ordre tout d'abord, qui est une coalition entre deux fractions de la bourgeoisie que leur origine, leurs conditions d'existence, et leurs intérêts divisent : les légitimistes qui ont régné pendant la Restauration et qui représentent la grande propriété foncière et les héritiers de la féodalité totalement embourgeoisés ; et les Orléanistes, partisans de Louis-Philippe, qui ont régné sous la Monarchie de Juillet et représentent le capital financier et bancaire. Ces deux fractions qui entre elles ne cessent d'intriguer l'une contre l'autre se soucient en fait moins de leurs convictions royalistes que des intérêts de la bourgeoisie. Bien que royalistes ils voient dans la république le moyen de faire taire leurs rivalités et de lutter plus efficacement contre les autres classes. Leur domination politique, ils l'exercent en tant que classe opposée à d'autres classes, et non en tant que royalistes opposés aux républicains. Lorsque leurs intérêts l'exigent, les royalistes sauront toujours jouer des valeurs républicaines et en tirer profit, ils sauront en jouer en particulier lorsqu'ils se verront menacés par le pouvoir exécutif de Bonaparte.

- Le parti social-démocrate, la Montagne, à la tête duquel se trouve Ledru-Rollin est, quant à lui, une coalition née du rapprochement des petits-bourgeois démocrates (l'ancienne Montagne) et des ouvriers. Leur défaite commune en juin 1848 les avait conduits à s'unir pour constituer un programme commun et présenter des candidats communs aux élections. Le résultat est un parti dans lequel les aspirations révolutionnaires prolétariennes sont effacées au profit de l'illusoire transformation de la société par la voie démocratique et d'une tout aussi illusoire harmonie entre le capital et le salariat : ce qui est la négation même de la lutte des classes et le renoncement à la constitution d'une société socialiste par le renoncement à la révolution.

- Les bonapartistes ne forment pas encore un parti parlementaire autonome, ils se rattachent au parti de l'ordre.

- Les républicains, laminés ne constituent plus à eux seuls une force politique.

 

L'affrontement entre le parti de l'ordre et la Montagne

 

Le parti de l'ordre va régler son compte aux socio-démocrates en moins de quinze jours, et c'est encore l'expédition de Rome qui sert de déclencheur.

Le 11 juin, Ledru-Rollin, au nom de la Montagne, dépose une mise en accusation du Président et du gouvernement pour violation de la Constitution. La raison en est le bombardement de Rome décidé par Louis Napoléon Bonaparte. Or la Constitution stipule que l'exécutif ne peut déclarer la guerre sans l'accord de l'Assemblée, et que d'autre part la République ne peut entrer en guerre contre la liberté d'un autre peuple.

Le 12 juin, l'Assemblée rejette la mise en accusation, non seulement avec les voix du parti de l'ordre, mais aussi avec une partie de celles de la Montagne.

Le 13 juin les montagnards signataires de la mise en accusation descendent dans la rue pour ce qui ne sera qu'une « procession pacifique » (p. 222), dont Changarnier eut vite fait de venir à bout. La Montagne divisée entre signataires et non-signataires, abandonnée par sa base populaire, défaite dans la rue, perd totalement la face. Ses principaux chefs, dont Ledru-Rollin s'exilent à l'étranger : « L'influence de la Montagne fut brisée au Parlement, et la force des petits-bourgeois détruite à Paris » (p. 216).

 

La signification du 13 juin 1849

 

a) - Le 13 juin a d'abord mis en évidence la naïveté et la prétention de la Montagne, toujours prête à surestimer son importance et à se tromper d'adversaire. Ses fanfaronnades de juin 1849 aboutissent à un lamentable échec, faute de véritable capacité révolutionnaire. « L'action s'affaisse telle une baudruche que l'on crève d'une pointe d'épingle » (p. 218). Son analyse politique est fausse sur toute la ligne. Elle croit pouvoir compter sur l'armée qui, au moment crucial, ne la soutient pas. Elle croit pouvoir s'appuyer sur une base populaire qui lui fait défaut. Si la Montagne se fourvoie ainsi c'est qu'elle ne peut ni ne veut penser la situation en terme de lutte de classes. « Le démocrate, parce qu'il représente la petite bourgeoisie, c'est-à-dire une classe intermédiaire où les intérêts des deux classes s'émoussent simultanément, s'imagine être bien au dessus de la lutte des classes » (p. 218). Pensant à eux seuls être le peuple, ils ne voient le peuple que comme une totalité homogène et se dispensent de penser en termes d'intérêts antagonistes de classes opposées. S'identifiant aux valeurs positives de la République, des Droits de l'homme, du peuple, ils ne peuvent se poser qu'en victimes innocentes et pures des oppresseurs. « Et le démocrate sort de la défaite la plus honteuse aussi immaculé qu'il était entré innocent » (p. 219).

 

b) – Le 13 juin a ensuite permis l'affirmation de la toute puissance de la bourgeoisie au Parlement où le parti de l'ordre n'a plus d'opposition digne de ce nom. C'est la « république parlementaire ».

À y regarder de plus près cependant les choses ne sont pas si simples. On peut voir déjà dans cette situation privilégiée les germes des multiples contradictions qui vont venir à bout du parti de l'ordre.

- En premier lieu, en agissant contre des parlementaires, en les exilant et les traînant devant la cour de justice au mépris de leur immunité parlementaire, le parti de l'ordre a fragilisé la fonction parlementaire elle-même. De ce fait, en fragilisant le Parlement, il accroît indirectement le pouvoir du Président.

- De plus, en condamnant un soulèvement qui défendait la Constitution contre ceux qui la violaient, il s'interdit du même coup de s'insurger au cas où lui-même aurait à la défendre contre une attaque de l'exécutif. Ce qui ne tardera pas à se produire.

- Enfin il se coupe du peuple dont il ne peut plus attendre aucun soutien.

 

c) – Le 13 juin a également permis le renforcement du pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte en tant que personne. C'est lui qui avait décidé l'expédition de Rome et il l'a finalement imposée à l'Assemblée. Il sait désormais qu'il peut impunément violer la Constitution. « La défaite de la Montagne fut une victoire directe de Bonaparte, son triomphe personnel sur ses adversaires démocrates » (p. 222).

 

d) – Le 13 juin a enfin renforcé le pouvoir de l'armée. L'armée qui n'a pourtant pas eu à livrer bataille est acclamée comme puissance de l'ordre, championne de la lutte contre l'anarchie, et Changarnier comme « le rempart de la société ». Le pouvoir en profite pour écarter les éléments les plus suspects de l'armée et neutralise la garde nationale en la dissolvant partiellement.

 

On voit que sous les apparences d'un pouvoir solidement assuré, se sont déjà mis en place tous les ressorts du scénario du futur affrontement entre un Bonaparte qui renforce de plus en plus son pouvoir et une bourgeoisie parlementaire qui scie la branche sur laquelle elle est assise.

 

 

II - Dictature parlementaire du parti de l'ordre[58]

Du 13 juin 1849 (manifestations de Juin) au 31 mai 1850 (suppression du suffrage universel). 

 

Dès la nouvelle réunion de l'Assemblée en octobre 1849, les tensions commencent à se faire sentir : tensions entre les royalistes qui ont passé l'été à intriguer les uns contre les autres, tensions avec les Bonapartistes, tensions enfin avec le Président.

 

Les conflits entre l'Assemblée et le Président

 

Alors que Louis Napoléon Bonaparte s'était jusqu'alors entièrement appuyé sur le parti de l'ordre largement majoritaire à l'Assemblée, il entend désormais s'affirmer de manière autonome, sans grand succès cependant.

 

Dès le début de la session d'octobre, de nombreuses escarmouches se produisent. Le Parlement accorde un crédit de trois cent mille francs au douaire de la duchesse d'Orléans[59], alors qu'il n'augmente en rien le traitement de Louis Bonaparte. La publication par celui-ci de la lettre adressée à son officier d'ordonnance E. Ney, émettant des réserves à propos de l'attitude peu libérale du pape, publication dont il espère tirer bénéfice en terme d'image auprès du peuple, est traitée par l'Assemblée avec la plus grande indifférence (malgré les efforts de Victor Hugo pour la faire prendre au sérieux). Autre sujet de conflit : la discussion pour le rappel des familles d'Orléans et de Bourbon en exil. Louis Napoléon Bonaparte veut joindre dans la même motion l'amnistie pour les insurgés de Juin, ce qui met l'Assemblée en fureur. Son indignation contraint le Président à faire marche arrière et à présenter ses excuses.

Mais la réponse de Louis Napoléon Bonaparte ne se fit pas attendre longtemps : Le 1er novembre il envoie un message à l'Assemblée par lequel il annonce le renvoi du ministère Barrot, mettant ainsi les parlementaires devant le fait accompli. Il le remplace par un « ministère de commis » dirigé par le ministre de la guerre d'Hautpoul[60], composé d'extra-parlementaires, à l'exception du banquier Fould nommé au ministère des finances. Cette nomination signe la restauration de l'aristocratie financière, et sa mainmise sur les finances de l'État. Marx commente : « Fould ministre des finances, c'est l'abandon officiel à la Bourse de la richesse nationale française, la gestion des biens de l'État par la Bourse, dans l'intérêt de la Bourse[61]. »

Le ministère Barrot était le ministère du parti de l'ordre, le ministère d'Hautpoul, « ministère des commis » est celui de Bonaparte. Avec la chute du ministère Barrot, le parti de l'ordre perd, sans pouvoir la reconquérir, une position indispensable pour la défense du pouvoir législatif : le contrôle du pouvoir exécutif. Contrôler l'exécutif c'est en effet avoir la haute main sur l'appareil d'État, avoir le pouvoir sur l'armée de fonctionnaires qui le compose et donc sur l'ensemble de l'administration. Ce contrôle est indispensable à la bourgeoisie, d'une part pour des raisons matérielles : « c'est là qu'elle place son excédent de population et complète sous forme de traitements ce qu'elle ne peut empocher sous forme de profits, d'intérêts, de rentes ou d'honoraires » (p. 228), mais aussi pour des raisons politiques : la répression dont elle avait toujours de plus en plus besoin pour se maintenir au pouvoir supposait qu'elle puisse disposer, sans réserves, de toutes les forces de l'appareil d'État. En perdant le pouvoir de disposer du gouvernement et des ministères, le parti de l'ordre se trouvait de fait affaibli.

Dans un premier temps cependant cette confrontation qui s'annonce tourne à l'avantage de l'Assemblée législative, qui ne manque pas une occasion de déconsidérer le Président. « Jamais il ne fut plus complètement l'objet du mépris de toutes les classes qu'au cours de cette période. Jamais la bourgeoisie ne domina de façon plus absolue, jamais elle ne fit plus ostensiblement étalage des insignes du pouvoir » (p. 229). Louis Napoléon Bonaparte tente quant à lui de conquérir de la popularité « par des propositions d'une niaiserie puérile » (p. 234) en promettant de l'argent aux sous-officiers et aux ouvriers.

 

Les lois répressives

 

Une série de lois votées par l'Assemblée met clairement en évidence la « dictature parlementaire du parti de l'ordre ».

- La plus impopulaire est sans contestation celle qui en décembre 1849 rétablit l'impôt sur les boissons. Cet impôt fait l'unanimité contre lui. Parce qu'il applique un taux d'imposition égal pour le vin ordinaire et pour les vins fins, il est beaucoup plus lourd à supporter pour les classes populaires, réduites à s'empoisonner en buvant du vin frelaté. Les négociants en vin, sont également hostiles à un impôt qui fait baisser la consommation donc leurs profits ; quant aux viticulteurs (ils sont douze millions à l'époque), les difficultés à écouler leur production les laissent ruinés. On comprend que les paysans en particulier, déjà accablés de dettes et d'impôts, soient fanatiquement opposés à cette mesure.

- Promulguée le 15 mars 1850, la loi sur l'enseignement dite loi Falloux est une autre face de l'arsenal juridique de la répression bourgeoise. Cette loi qui confie largement à l'Église et à l'enseignement privé le contrôle de l'enseignement, repose sur la volonté avouée d'abattre le monopole de l'Université que l'on dit tombée aux mains des socialistes et de faire cesser l'influence pernicieuse des instituteurs, considérés comme des suppôts du socialisme, sur les enfants. Pour preuve cette déclaration de Thiers : « Les instituteurs sont 37 000 socialistes et communistes. Il n'y a qu'un seul remède, il faut confier à l'Église l'instruction primaire entièrement et sans réserve. […] Il ne faut pas instruire le pauvre. […] L'enfant qui a trop suivi l'école ne veut plus tenir la charrue. […] L'instruction est selon moi un commencement d'aisance, et l'aisance n'est pas réservée à tous. »

- Cette batterie de lois répressives est complétée par les lois sur la presse : la « loi sur le cautionnement des journaux et le timbre des écrits périodiques et non périodiques » promulguée le 16 juillet 1850 impose de lourdes charges financières aux journaux, elle sera à l'origine de la disparition de la presse révolutionnaire. De plus, en exigeant que chaque article soit dûment signé par son auteur, cette loi va beaucoup plus loin : elle exerce un contrôle direct sur les journalistes. « Tant que la presse quotidienne était anonyme, elle apparaissait comme l'organe de l'opinion publique sans nom ni nombre : elle était le troisième pouvoir de l'État[62]. » Au lieu d'être le lieu de l'expression de l'opinion la presse devient le service commandé de journalistes patentés. Le parti de l'ordre exigeait qu'il n'y ait face à lui que « le journaliste stipendié avec nom, domicile et signalement[63] ».

 On voit clairement que la toute puissance de la bourgeoisie ne peut aller sans son exercice brutal engendrant une répression tous azimuts. La bourgeoisie se rend compte en effet que toutes les armes qu'elle avait forgées contre le féodalisme se retournent maintenant contre elle-même. La bourgeoisie pour s'affirmer comme classe dominante s'était posée comme classe révolutionnaire. Pour abattre l'Ancien Régime elle avait fait le choix des lumières contre l'obscurantisme, de Voltaire contre les Jésuites, du débat parlementaire contre l'absolutisme. Ce sont ces valeurs qu'elle renie maintenant, et qu'elle voit partout se dresser contre elle par la voix de ses opposants. Tout alors de ce qui entrave son pouvoir devient « socialiste » et est persécuté comme tel. D'où la nécessité d'une répression de plus en plus sévère pour traquer partout les effets du libéralisme qu'elle a engendré et qu'elle taxe maintenant de socialisme. « Même le libéralisme bourgeois, on le déclare socialiste, on déclare socialiste les Lumières bourgeoises, la réforme bourgeoise des finances » (p. 231). C'est la forme même du régime parlementaire, parce qu'il impose le débat, qui devient un obstacle à la domination sociale de la bourgeoisie : « Pour conserver intacte sa puissance sociale, elle doit briser sa puissance politique » (p. 233).

 

Les élections partielles du 10 mars 1850 et la suppression du suffrage universel

 

Au mois de mars 1850 devaient avoir lieu des élections complémentaires pour remplacer les représentants exilés ou condamnés à la suite des événements de juin. Or à Paris cette élection amène massivement au Parlement des candidats socio-démocrates (un ancien déporté de Juin, de Flotte, un écrivain communiste, Vidal etc.). Les élections départementales donnent elles aussi la majorité à la Montagne. Marx commente : « Vint l'élection du 10 mars 1850 ! C'était la révocation de Juin 1848. […] C'était la révocation du 13 juin 1849, […] C'était la révocation du 10 décembre. […] L'élection du 10 mars était enfin la cassation de l'élection du 13 mai, qui avait donné la majorité au parti de l'ordre. L'élection du 10 mars était une protestation contre la majorité du 13 mai. Le 10 mars était une révolution. Derrière les bulletins de vote il y a les pavés[64]. »

Le danger révolutionnaire semble renaître : « L'insurgé parisien de Juin élu par les boutiquiers de Paris ! […] cela veut dire que l'ascendant moral du capital est brisé, cela veut dire que l'Assemblée bourgeoise ne représente plus que la bourgeoisie, cela veut dire que la grande propriété est perdue, parce que son vassal, la petite propriété, cherche son salut dans le camp des non-possédants[65]. »

Louis Napoléon Bonaparte conscient du danger, se rapproche du parti de l'ordre, lui proposant même de nommer un nouveau ministère conforme aux vœux de la majorité parlementaire. « Il alla même jusqu'à supplier les dirigeants légitimistes et orléanistes, les Thiers, les Berryer, les de Broglie, les Molé, bref, ceux qu'on nommait les « burgraves » de prendre eux-mêmes les rênes de l'État » (p. 235). Ce dont le parti de l'ordre ne sut pas profiter.

Pas plus que le parti de l'ordre, le parti socio-démocrate ne sut profiter de sa victoire. À nouveau effrayé par l'action révolutionnaire, qui pourtant gronde dans le peuple, il tergiverse, prêchant à nouveau l'action légale, « autrement dit la soumission aveugle à la volonté de la contre-révolution ». Soucieux de prouver leur respectabilité, ses représentants furent à nouveau réduits à l'impuissance. Quant aux ouvriers en se laissant ainsi guider par les démocrates ils « renonçaient à l'honneur d'être une classe conquérante » et prouvaient que « le processus historique devait de nouveau se poursuivre par dessus leur tête ».

 

Le suffrage universel avait jusqu'à présent été favorable à la bourgeoisie. Le 10 mars 1850, il lui a donné tort, il fallait donc le supprimer. À nouveau en position de force, la majorité parlementaire dépose un projet de loi supprimant le suffrage universel. Pour voter il faudra désormais justifier de 3 ans de résidence dans le lieu de vote, attestée par l'employeur ! Ce qui a pour effet de rayer plus de trois millions d'électeurs des listes électorales. De plus la constitution prévoyait que le Président devait, pour être élu, obtenir au moins deux millions de voix. Si ce n'était pas le cas, c'est l'Assemblée elle-même qui devrait choisir. Or la réduction massive du corps électoral rend beaucoup plus difficile à un candidat de recueillir le minimum légal, ce qui a pour effet de « faire passer frauduleusement l'élection du Président des mains du peuple à celles de l'Assemblée » (p. 239).

La loi électorale fut votée le 31 mai 1850, sans provoquer la colère de la Montagne, dont on aurait pu attendre plus de combativité.

 

Avec cette loi électorale « qui rejette les ouvriers dans la situation de parias qu'ils avaient occupée avant la révolution de Février » (p. 238), la bourgeoisie finit de balayer les dernières traces de la Révolution, « la loi du 31 mai 1850 fut le coup d'état de la bourgeoisie » (p. 238).

 

III - Lutte entre la bourgeoisie parlementaire et Bonaparte : la défaite du parti de l'ordre[66]

Du 31 mai 1850 (suppression du suffrage universel) au 2 décembre 1851 (coup d'État)

 

Cette dernière période de la Deuxième République est dominée par la lutte ouverte entre le parti de l'ordre et le Président et par la triple défaite du parti de l'ordre :

1 - La guerre est cette fois déclarée, entre Louis Napoléon Bonaparte, titulaire du pouvoir exécutif, et le parti de l'ordre représentant la majorité parlementaire. Alors qu'ils avaient commencé à gouverner ensemble (gouvernement Odilon Barrot) le Président cherche maintenant à marginaliser l'Assemblée, prend des gouvernements en dehors d'elle, lui enlève progressivement tous les pouvoirs, celui du contrôle de l'armée en particulier, et affirme l'autonomie de l'exécutif.

2 - Dans le même temps, l'union entre les deux fractions du parti de l'ordre (légitimistes et orléanistes) se fissure. Cette union entre des royalistes qui ne peut s'opérer que dans le cadre républicain, est dans son existence même contradictoire, elle ne peut que s'écrouler.

3 - Enfin la majorité parlementaire elle-même, se coupe de sa base sociale, la bourgeoisie ne se reconnaît plus en elle.

 

a) Le Parlement perd le commandement suprême de l'armée[67]

Du 31 mai 1850 (suppression du suffrage universel) au 12 janvier 1851 (destitution de Changarnier)

 

Le parti de l'ordre, ayant avec la loi du 31 mai sur le suffrage universel balayé les dernières traces de la révolution, n'a plus qu'un seul rival : le Président. À la place des « escarmouches insignifiantes » de la période précédente c'est maintenant « une grande bataille impitoyable, une lutte à mort » (p. 241), qui va se livrer.

Tandis que le parti de l'ordre s'épuise en intrigues autour de la possible restauration d'un monarque légitimiste (la mort de Louis XVIII laissant la place à son successeur Henri V)[68], Louis Napoléon Bonaparte s'emploie de plus en plus activement à préparer la restauration de l'Empire pour son propre compte, en effectuant en particulier de nombreuses tournées en province. Il s'appuie pour ce faire sur la Société du Dix-Décembre, société qu'il a fondée en 1849, composée d'un ramassis « de galériens, de filous, de charlatans » entièrement dévoués à leur chef et à sa cause. C'est sur ce lumpenprolétariat, « ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes de la société » (p. 243) que le futur empereur prétend s'appuyer sans réserve. Parodie politique, comédie qui tient lieu d'histoire, à laquelle Bonaparte lui-même finira par croire.

« La société du Dix-Décembre sera l'armée particulière de Bonaparte jusqu'à ce qu'il réussisse à s'approprier l'armée elle-même en en faisant une vaste société du Dix-Décembre » (p. 245) : dans cette entreprise son argument est essentiellement celui de la corruption. Il parvient à s'attacher une partie de l'armée en la faisant bénéficier de ses faveurs et de ses largesses : « Cigares, champagne, volailles froides et saucissons à l'ail ! » Si bien que le 3 octobre à la revue de Saint-Maur et le 10 octobre à la revue de Satory, les troupes défilent au cri dérisoire de « Vive le saucisson », et « Vive l'Empereur », ce dont s'émeut bien entendu l'Assemblée, auprès de laquelle se range le général Changarnier, général en chef de l'armée de Paris. La situation devient tendue, l'armée, avec d'un côté le ministre de la guerre d'Hautpoul fidèle à Bonaparte, et de l'autre Changarnier et son ami Neumeyer, commandant de l'infanterie, fidèles au parti de l'ordre. L'armée paraît « divisée en deux camps ennemis avec deux états-majors ennemis, l'un siégeant à l'Élysée, repaire de Bonaparte, l'autre aux Tuileries, repaire de Changarnier » (p. 247). Tout le monde s'attend au pire. Cependant l'heure de l'affrontement n'est pas encore venue, et parce que « la France demande avant toute chose de la tranquillité » comme le déclare le Président dans un message, chef-d'œuvre d'hypocrisie, qu'il adresse à l'Assemblée, chaque parti temporise. Neumayer est relevé de son poste, mais Bonaparte sacrifie des boucs émissaires : il révoque le ministre de la guerre d'Hautpoul, et fait mine de dissoudre la société du Dix-Décembre.

Le parti de l'ordre de son côté se sent piégé. Dans son intérêt aussi « la France demande de la tranquillité ». Il ne cesse de le répéter depuis la Révolution. Il est donc une fois de plus pris dans la contradiction : ou protester contre les usurpations du Président et engendrer des troubles dont il ne veut pas, ou temporiser au nom de la tranquillité mais faire le jeu de Bonaparte. La grande confrontation attendue se réduit donc encore à une guerre d'escarmouches et à des « chicanes mesquines » (affaires Mauguin, Yon, etc.).

« C'est ainsi que nous voyons le parti de l'ordre contraint pendant toute cette période de consumer, d'émietter sa lutte contre le pouvoir exécutif en de mesquines querelles de compétence, en chicanes, finasseries, disputes au sujet de frontières et de consacrer toute son activité aux questions de forme les plus insipides. […] La tempête parlementaire devient une tempête dans un verre d'eau, la lutte une intrigue, la collision un scandale » (p. 252). Alors qu'avec l'affaire des lingots d'or par exemple, escroquerie manifeste de Bonaparte, l'Assemblée avait la possibilité de le mettre en accusation non plus seulement devant la constitution mais devant les tribunaux, elle laisse encore une fois échapper l'occasion.

Bonaparte passe alors à l'offensive en provoquant la crise à propos de Changarnier. L'Élysée tente d'opposer l'Assemblée à Changarnier en laissant entendre que celui-ci est prêt à la trahir. Changarnier proteste de sa bonne foi et de son dévouement indéfectible à l'Assemblée qui fait une véritable ovation à celui qu'elle a toujours considéré comme un héros « rempart de la société ». Bonaparte exige alors la destitution de Changarnier et le parti de l'ordre menace de constituer une armée à la solde de l'Assemblée. Le rapport de force aurait sans doute été en sa faveur, mais sa situation à l'Assemblée est devenue trop faible, ses divisions internes étant de plus en plus difficiles à surmonter, et il tente encore une fois le compromis : ses représentants se rendent à l'Élysée pour tenter de dissuader Bonaparte. Celui-ci, comprenant qu'il est maître de la situation, nomme un nouveau ministère de transition le 12 janvier 1851, et le décret de destitution de Changarnier est publié.

 

Ayant ainsi laissé échapper le contrôle de l'armée le parti de l'ordre prive la bourgeoisie de sa situation dominante.

 

b) Le parti de l'ordre perd sa propre majorité parlementaire[69]

Du 12 janvier (destitution de Changarnier) au 11 avril 1851 (installation du « ministère de transition »)

 

La réaction indignée du parti de l'ordre contre la destitution de Changarnier et la nomination d'un nouveau ministère se réduisent finalement à un vote de défiance contre les ministres (et non contre le Président qui les a nommés). La faible portée de cette réaction révèle un élément essentiel : les résultats de ce vote de défiance (415 voix contre 286) obtenus avec les voix de la Montagne, montrent que le parti de l'ordre n'a pas fait, à loin près, le plein de ses voix. Une partie de la majorité parlementaire, poussée par « ce plat égoïsme du bourgeois ordinaire » a déserté son camp.

Cette nouvelle majorité de circonstance n'est en rien une majorité viable. Fort cependant un instant de cette fragile alliance avec la Montagne, le parti de l'ordre tente une dernière bravade contre Bonaparte en refusant la dotation présidentielle d'un million huit cent mille francs. Force lui est de constater à l'occasion de ce vote qu'il a encore perdu dans sa majorité vingt sept nouveaux députés ! La coalition avec la Montagne, derrière laquelle le parti de l'ordre voit toujours le spectre de la révolution, ne dure pas longtemps. Il suffit que coure la rumeur, orchestrée par le ministre de l'Intérieur, que des troubles se préparent dans le pays, pour que le parti de l'ordre refuse de voter une proposition d'amnistie générale des condamnés politiques déposée par la Montagne, et mette fin ainsi à leur courte collaboration.

Bonaparte tergiverse jusqu'au mois d'avril, proposant des combinaisons ministérielles diverses, tentant de persuader la bourgeoisie de ses bonnes intentions et de la mauvaise volonté des royalistes. Face à une crise sociale montante, cette bourgeoisie, fatiguée des tergiversations en cours, réclame un pouvoir fort, et Bonaparte en profite le 11 avril pour installer à titre définitif le gouvernement de transition fantoche qu'il avait nommé le 19 janvier.

 

« En novembre 1849, Bonaparte s'était contenté d'un ministère non parlementaire, en janvier 1851 d'un ministère extraparlementaire, le 11 avril il se sentait assez fort pour constituer un ministère antiparlementaire » (p. 264).

 

c) Décomposition du parti de l'ordre

Du 11 avril 1851 (« ministère de transition ») au 9 octobre 1851 (ministère Thorigny)[70]

 

L'union déjà fragile entre les différentes fractions du parti de l'ordre va trouver dans la question de la révision de la Constitution les conditions de sa décomposition : « La question de la révision fit naître une température politique où le produit se décomposa de nouveau en ses éléments d'origine » (p. 265).

 

La révision de la Constitution

 

Le jeu des institutions faisait que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif devaient arriver simultanément à terme en mai 1852 : la Constitution prévoyait en effet que l'élection présidentielle devait avoir lieu tous les quatre ans, le deuxième dimanche de mai. Louis Napoléon Bonaparte ayant été élu en 1848, son mandat s'achevait donc en mai 1852 et, selon, l'article 45 il n'était pas rééligible. Quant au Parlement, élu pour trois ans en mai 1849, il devait lui aussi être réélu en mai 1852. Sur l'incertitude liée à cette échéance génératrice de crise politique, s'est construit un véritable mythe de 1852, alimentant tous les fantasmes, les espérances et les craintes des uns et des autres : depuis « les jappements de triomphe vaniteux avec lesquels messieurs les démocrates se congratulaient des effets miraculeux du deuxième dimanche de mai 1852 » (p. 181), jusqu'aux débats stériles des royalistes sur une impossible désignation de l'héritier du trône en vue d'une restauration monarchique[71], en passant par l'ambition de moins en moins cachée de Louis Napoléon Bonaparte de se proclamer empereur.

La révision de la Constitution a pu paraître un moyen sinon d'éviter la crise du moins de la différer. Il s'agissait de supprimer l'article 45 qui interdisait la réélection du président. Mais cette proposition est loin de faire l'unanimité. Les Bonapartistes sont bien évidemment pour, puisqu'elle permet à Bonaparte de rester au pouvoir. Les Républicains et la Montagne y sont par contre farouchement opposés, voyant les risques qu'il y avait à renforcer le pouvoir du Président en le prolongeant. Le parti de l'ordre par contre « se débattait dans d'inextricables contradictions » (p. 266). Si la révision est rejetée, la crise ouverte éclatera, le président risquant de tenter le coup de force, hypothèse d'autant plus vraisemblable qu'il bénéficie de soutiens de plus en plus importants non seulement au Parlement mais aussi dans le pays. Dans le désordre qui s'en suivra le peuple tentera de récupérer le pouvoir et « l'anarchie révolutionnaire » que le parti de l'ordre craint plus que tout menacera de nouveau. Si par contre le parti de l'ordre vote pour la révision, son vote sera neutralisé par les républicains qui disposent d'une minorité de blocage. Prolonger le pouvoir de Bonaparte ouvre « la voie à l'usurpation impériale », mais abréger l'existence de la République, pose la question d'un restauration monarchique.

Or là n'est pas l'intérêt des royalistes. Pour deux raisons : d'une part l'opposition entre le courant orléaniste et le courant légitimiste est inconciliable. Une tentative de fusion au profit de la branche légitimiste en la personne du comte de Chambord, Henri V, tourne au fiasco, et met les divisons sur le devant de la scène, divisions non seulement entre les deux branches, mais au sein des Orléanistes entre partisans de la fusion comme Guizot ou Duchatel, et réfractaires comme Thiers ou Base. D'autre part et plus profondément, la république parlementaire est la seule forme politique qui permet à la bourgeoisie représentée par le parti de l'ordre d'assurer son unité pour défendre ses intérêts de classes. Elle est la condition indispensable de leur domination commune, et ce n'est pas la moindre contradiction du parti de l'ordre royaliste que de ne pouvoir survivre qu'en étant républicain. Dans la république parlementaire coexistent les couleurs des légitimistes et celles des orléanistes sans que la question de la domination des uns sur les autres ait à se poser puisqu'il n'y a pas à choisir un roi ; comme coexistent également les fractions de la bourgeoisie qu'ils représentent, capital foncier et capital financier : « Les différentes sortes de bourgeois disparaissent dans le Bourgeois tout court, dans le genre bourgeois » (p. 268).

Le désarroi est d'autant plus grand au parti de l'ordre que ses membres sont profondément divisés entre eux : penchent pour la révision la plupart des légitimistes tels Berryer, Falloux, La Rochejacquelin, et des Orléanistes fatigués de la lutte : Molé, Broglie, Montalembert, Odilon Barrot, qui se rapprochent des Bonapartistes. À l'inverse, Thiers, Changarnier, unissent leurs voix à celle de la Montagne pour rejeter la révision.

Une difficulté supplémentaire tient au fait que toute révision de la Constitution suppose pour être acceptée une majorité des ¾ : c'est-à-dire que l'Assemblée étant composée de 750 voix, il fallait pour être adoptée que la révision obtienne au moins 561 suffrages. Or la révision ne recueillit que 446 voix. Ainsi, bien qu'elle ait la majorité, les clauses constitutionnelles font qu'elle est malgré tout rejetée. Curieuse situation (que Marx analyse p. 272), où c'est finalement la minorité qui dicte sa loi. « La majorité du Parlement se déclara contre la Constitution, mais cette Constitution elle-même se déclarait en faveur de la minorité, dont la décision eut force de loi. […] Le Parlement s'était prononcé en sa faveur (la révision), mais la Constitution s'était prononcée contre le Parlement » (p. 272). Nous sommes en pleine contradiction : le Parlement dans sa majorité a prorogé le pouvoir présidentiel, bafouant la Constitution, mais la Constitution impose qu'il ne soit pas prorogé. « Le parti de l'ordre démontra ainsi qu'il ne savait ni régner, ni servir, ni vivre ni mourir, ni supporter la république ni la renverser, ni maintenir la Constitution ni le jeter à bas, ni collaborer avec le président ni rompre avec lui» (p. 273).

En pleine déroute le parti de l'ordre décide d'ajourner le Parlement à trois mois, laissant le champ libre à Bonaparte.

 

Rupture avec la masse extra parlementaire de la bourgeoisie

 

Non seulement le parti de l'ordre est réduit à l'impuissance par ses divisions internes, mais il perd le soutien de la bourgeoisie qu'il est censé représenter. Les légitimistes accusent leurs représentants comme Falloux de pactiser avec Bonaparte, la bourgeoisie d'affaire devenue bonapartiste depuis la nomination du banquier Fould condamne la lutte parlementaire du parti de l'ordre contre le Président. La bourgeoisie industrielle reproche à Thiers et Changarnier leur coalition avec la Montagne, « stigmatisée comme haute trahison ». D'une façon générale les conflits incessants entre le Parlement et le Président irritent au plus haut point la bourgeoisie, qui y voit une source permanente de désordre. Le parti de l'ordre est bien plutôt maintenant à leurs yeux le parti du désordre, et Louis Napoléon Bonaparte leur semble progressivement plus apte à assurer l'ordre nécessaire à la bonne marche des affaires. « Les notables bourgeois des villes de province, les municipalités, les juges des tribunaux de commerce, etc., reçurent partout, presque sans exception, Bonaparte de la manière la plus servile au cours de ses tournées, même lorsque, comme à Dijon, il attaquait sans ménagement l'Assemblée nationale et tout particulièrement le parti de l'ordre » (p. 276).

Pour ne rien arranger, au cours de l'année 1851 la France traverse une crise commerciale dont la bourgeoisie fait porter la responsabilité aux agitations politiques, ce en quoi comme le note Marx, elle fait preuve de peu de clairvoyance car cette crise est plus économique que politique. L'Angleterre subit en effet la même crise qui est due aux variations dans la production et le prix du coton, de la laine et de la soie, matières premières essentielles de l'industrie textile, et à la spéculation qui s'en est suivie.

 

d) Rupture ouverte entre le Parlement et l'exécutif[72]

Du 9 octobre 1851 (formation du ministère Thorigny) au 2 décembre 1851 (coup d'état)

 

On l'a vu, Louis Napoléon Bonaparte bénéficie d'un soutien de plus en plus affirmé dans le pays. Partout il en appelle au peuple contre le Parlement. Le coup d'État, depuis longtemps annoncé, devient de plus en plus plausible.

La dernière phase de rupture entre Louis Napoléon Bonaparte et le Parlement débute en octobre : le Président annonce sa volonté de rétablir le suffrage universel (dont il avait besoin pour jouer de sa popularité). Cette proposition est repoussée par le Parlement qui une fois de plus confirme que « de représentation librement élue du peuple, elle s'était transformée en Parlement usurpateur d'une classe » (p. 285). Le 16 octobre les ministres démissionnent, remplacés le 26 octobre par le ministère Thorigny[73].

Réduite à l'impuissance par ses divisions internes l'Assemblée tente de se reposer sur l'armée qu'elle ne contrôle plus, tandis que Louis Napoléon Bonaparte en appelle au peuple, dresse les masses populaires et la bourgeoisie elle-même contre le Parlement totalement déconsidéré.

 

On connaît la suite : dans la nuit du 1er au 2 décembre Louis Napoléon Bonaparte fait placarder sur les murs de Paris des affiches annonçant la dissolution de l'Assemblée et le rétablissement du suffrage universel, proclamant l'état de siège et appelant le peuple à un plébiscite ratifiant le coup d'État.

Le 21 et 22 décembre le plébiscite approuve Louis Napoléon Bonaparte par 7 439 216 voix contre 646 000 et 36 820 nuls. Il y eut beaucoup d'abstentions, surtout dans les départements légitimistes.

 

« Ainsi finirent le parti de l'ordre, l'Assemblée législative et la révolution de Février » !

 

 

ANALYSE ET BILAN[74]

 

La République ou des républiques ?

 

Quel sens faut-il donner à la Révolution de 1848 ? C'est la question à laquelle Marx tente de répondre dans ce dernier chapitre.

Pour faire simple on pourrait se contenter de dire que la Révolution de 1848 a remplacé la Monarchie par la République et saluer le triomphe des idées novatrices du progrès sur les idées réactionnaires de l'Ancien Régime : « Le but immédiat de la révolution de Février fut de renverser la dynastie des Orléans, et cette partie de la bourgeoisie qui dominait sous son règne » (p. 293).

Ce serait évidemment trop court.

Un premier niveau d'analyse fait apparaître que la notion de république n'est pas ici univoque. La Deuxième République est en fait la succession de trois républiques (que Marx a mises en évidence dans les trois grandes périodes selon lesquelles il a construit son exposé).

- La république sociale prolétarienne : pendant les premiers mois qui ont suivi les événements de Février, le prolétariat a pu croire qu'il avait arraché la constitution d'une « république entourée d'institutions sociales ». Illusion vite balayée et noyée dans le sang des émeutiers de Juin 1848.

- La république démocratique : alliance des républicains représentant, au moins pour un temps, la fraction de la bourgeoisie laissée pour compte par la monarchie de Juillet, et les socio-démocrates de la petite bourgeoisie.

- La république parlementaire : œuvre des royalistes, divisés de fait entre Légitimistes propriétaires fonciers, tenants de l'Ancien régime et Orléanistes banquiers et financiers, héritiers de la monarchie de Juillet.

 

La « serre » de la révolution[75]

 

L'analyse marxiste permet d'aller plus loin. Il faut se souvenir ici de la célèbre phrase du chapitre 1 : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré dans des circonstances librement choisies » (p. 176).

Effectivement les hommes font leur histoire, c'est la volonté, la réflexion, l'action des Ledru-Rollin, Cavaignac, Changarnier, Odilon Barrot, Thiers, Falloux, Guizot, etc., et bien sûr de Louis Napoléon Bonaparte, qui ont construit les événements qui ont fait la seconde République. Mais au-delà, leurs volontés s'enracinent dans un processus historique sous-jacent dont la portée leur échappe : ils sont, sans en avoir vraiment conscience, les instruments de la Révolution. Non pas ces convulsions de la société bourgeoise que sont les révolutions de 1789, 1830, 1848, mais la véritable Révolution à l'œuvre dans l'histoire, qui, par la lutte du prolétariat conduit à une refondation radicale de la société : la suppression de la lutte des classes et la société communiste.

« Le renversement de la République parlementaire contient en germe le triomphe de la révolution prolétarienne » (p. 295). Au-delà des faits observables, il faut comprendre la seconde République et sa disparition dans le coup d'État de 1851 comme l'effet du processus souterrain qui lentement mais sûrement guide l'Histoire.

« La révolution est consciencieuse » (p. 296). Elle se construit méthodiquement, étape par étape :

a) Elle a commencé par parachever le pouvoir parlementaire pour mieux le détruire : On a vu que la république parlementaire était la forme qui permettait le mieux à la société bourgeoise de défendre ses intérêts. Ses deux fractions rivales ont trouvé dans la république parlementaire le moyen de mettre leur rivalité en veilleuse et de faire prospérer leurs intérêts. Ainsi la révolution de 1848 a eu pour but de « parachever la domination de la bourgeoisie en laissant entrer dans l'orbite du pouvoir politique toutes les classes possédantes à côté de l'aristocratie financière[76]. » C'est la république parlementaire qui a unifié en les portant au pouvoir toutes les fractions de la bourgeoisie, elle est donc le meilleur instrument que la bourgeoisie peut se donner dans sa lutte contre le prolétariat.

Mais en même temps qu'elle affirme son pouvoir, la bourgeoisie développe des contradictions internes dont elle est victime. Les instruments qu'elle forge contre le prolétariat se retournent contre elle. Voulant écarter le prolétariat, elle donne le pouvoir au lumpenprolétariat, voulant l'ordre assuré par la force de l'armée, elle suscite la violence du coup d'État appuyé par l'armée. Elle avait voulu la censure et la surveillance policière, c'est elle-même qui est censurée et surveillée, elle avait voulu l'état de siège pour mieux réprimer le peuple, et c'est à elle qu'on l'impose, etc.

En luttant contre le spectre d'une révolution prolétarienne, elle a fait cadeau à Bonaparte de tout l'arsenal répressif dont il n'a plus qu'à se servir contre elle.

De plus si, comme on l'a dit, la république parlementaire a donné à la bourgeoisie son unité, « son expression ultime, la plus large et la plus universelle » (p. 294), elle lui a aussi donné par là la forme sous laquelle elle peut tout entière être renversée. Et le coup d'État de 1851 sera « la chute définitive et complète du régime de la bourgeoisie » (p. 294).

 Le renversement de la république parlementaire a eu pour résultat la défaite de la bourgeoisie et la victoire de Bonaparte sur le Parlement, « c'est-à-dire de l'exécutif sur le législatif, de la violence sans phrase sur la violence avec phrase ». C'est le triomphe de la volonté sur la loi, fût-elle celle d'une classe, et qui plus est de la volonté d'un seul homme. Le Parlement, même s'il est asservi aux intérêts d'une classe, est le lieu de la parole et du débat, c'est quelque chose comme le règne d'un état de droit, même si, encore une fois ce droit est au service d'une classe. À l'opposé, la dictature de Louis Napoléon Bonaparte c'est le triomphe de la violence sur le discours, de la force nue sur le débat.

b) Elle parachève ensuite le pouvoir exécutif « pour concentrer sur lui son pouvoir de destruction » (p. 296). La Révolution de Février a parachevé ce qui avait été commencé par celle de 1789 : à savoir le renforcement du pouvoir de l'État. L'État apparaît désormais comme une entité indépendante et impersonnelle, véritable machine invisible de pouvoir. À l'opposé des pouvoirs contradictoires et multiformes du Moyen Âge, toujours teintés de relations personnalisées, le pouvoir de l'État est un pouvoir lointain, impersonnel, centralisé et unifié. Pouvoir bureaucratique qui se cache derrière une armée pléthorique de fonctionnaires, pouvoir kafkaïen, tentaculaire, qui prétend tout régler, ne rien laisser en dehors de sa juridiction, de ce qui fait la vie des individus. Tour à tour, la maison, l'école, les chemins de fer, etc., deviennent « affaire d'État ». Toutes les questions qui se réglaient au plus près des gens sont désormais prises en charge par le pouvoir central à grands coups de règlements et de répression. « Toutes les révolutions perfectionnent cette machine au lieu de la briser » p. 298. L'État dont s'est servi le bourgeois pour assurer sa domination est désormais un appareil autonome qui fonctionne tout seul comme machine de répression et dont il suffit de s'approprier les commandes. C'est ce que fit Bonaparte.

[Notons que lorsque Marx parle de l'indépendance de l'État par rapport à la société, il ne renie pas du tout la thèse qui est toujours la sienne qui fait de l'État un instrument au service de la classe dominante[77]. Il veut simplement dire que cet appareil est autonome dans son fonctionnement, même si dans son existence même il est lié à la société de classe. C'est d'ailleurs pourquoi la révolution prolétarienne devra dans un premier temps s'approprier cette machine et la faire fonctionner à son profit avant de la détruire.]

 

Les bases sociales de l'accession au pouvoir de Louis Bonaparte

 

Si tel est le sens profond de la Deuxième République on comprend mieux comment l'accession au pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte a été possible.

On sait que la résistance au coup d'État a été faible. Au lendemain du 2 décembre, un semblant de résistance tenta de s'organiser autour de quelque 220 députés monarchistes retranchés dans la mairie du dixième arrondissement. Un comité de résistance créé par Victor Hugo, Victor Schoelcher, Jules Favre, tenta en vain de soulever le peuple parisien. Il y eut quelques barricades, vite démontées par l'armée. Certains foyers de résistance se développèrent aussi en province, en particulier dans les départements légitimistes. Mais la proclamation de l'état de siège dans 32 départements, et l'intervention de l'armée qui le 4 décembre tira dans la foule, vint rapidement à bout de l'agitation, au prix de près de 400 morts, 27 000 arrestations et plus de 10 000 déportés.

Si la bourgeoisie n'a que faiblement réagi, c'est pour des raisons évidentes. Elle veut avant tout l'ordre et elle n'est jamais prête à s'engager dans des actions violentes contraires à la bonne marche des affaires, pour des questions de principe. D'autre part ses représentants déconsidérés, épuisés par leurs luttes internes, sont totalement impuissants. Enfin, on l'a vu, la bourgeoisie, opportuniste, avait depuis longtemps abandonné la République pour se rapprocher de Bonaparte en qui elle mettait tous ses espoirs : « La bourgeoisie française s'écria au lendemain du coup d'État : seul le chef de la Société du 10-Décembre peut encore sauver la société bourgeoise ! Seul le vol peut encore sauver la propriété, seul le parjure peut sauver la religion, la bâtardise la famille, le désordre l'ordre ! » (p. 309).

Mais pourquoi le prolétariat, lui, n'a-t-il pas réagi ou n'a-t-il que faiblement réagi contre cette violation de la République ? Pour deux raisons circonstancielles d'abord : tout soulèvement du prolétariat aurait eu pour effet immédiat de ressouder la bourgeoisie et l'armée, et les ouvriers n'avaient aucune envie de renouveler l'expérience de Juin 48 et 49. En outre, dès la nuit du 1er au 2 décembre leurs principaux chefs avaient été arrêtés. Mais plus profondément, on peut voir dans cette faible réaction des ouvriers le fait que cette République n'était pas la leur mais celle de la bourgeoisie, qu'en se battant ils savaient obscurément qu'ils ne défendraient pas leur cause mais celle du bourgeois et de l'épicier et que ce serait somme toute un mauvais combat.

 

L'intelligence politique de Bonaparte fut, après s'être assuré de la bienveillance de la bourgeoisie et de la collaboration de l'armée « qu'il a achetée avec de l'eau de vie et du saucisson » (p. 298), de s'appuyer sur la classe la plus nombreuse de la société française : les paysans. « De même que les Bourbons sont la dynastie de la grande propriété foncière, les Orléans la dynastie de l'argent, de même les Bonaparte sont la dynastie des paysans, c'est-à-dire de la masse du peuple français » ( p. 299).

Qui sont ces paysans ? Dans l'Ancien Régime les paysans étaient, dans leur ensemble, asservis aux grands propriétaires terriens. La Révolution, en détruisant les grandes suites féodales, a divisé la terre en petites parcelles dont les paysans sont devenus propriétaires. L'Empire a parachevé l'œuvre de la Révolution. Cette révolution agraire, en même temps qu'elle faisait de chaque paysan un petit propriétaire a eu pour effet pervers de créer l'isolement. La dimension des parcelles ne permettait aucune organisation collective du travail, aucune application des techniques modernes. Leur mode de production isole donc les paysans les uns des autres, et les pousse à se replier sur eux-mêmes, sur les méthodes archaïques de culture et l'autarcie de la cellule familiale. Entre eux il n'y a pas vraiment d'échanges, qu'ils soient économiques ou sociaux. Le monde paysan est constitué d'unités juxtaposées, il ne forme pas un véritable tissu social.

De ce fait, politiquement, la paysannerie ne forme pas à proprement parler une classe sociale. Les paysans sont incapables de se penser comme une communauté solidaire, ayant des intérêts communs à faire valoir. Le régime de la parcelle est en quelque sorte le pendant rural de la libre concurrence chère à la bourgeoisie, il livre les producteurs au régime de la concurrence et développe l'individualisme. C'est pourquoi on ne les voit pas s'organiser en parti politique qui participerait à la vie parlementaire. Ils ne reproduisent encore dans leur rapport au pouvoir que le modèle de l'Ancien Régime dominant-dominé ; ils ont besoin de confier leurs intérêts à une autorité supérieure, à un maître dont le pouvoir les protège, et les protège d'autant mieux qu'il est plus fort. Le pouvoir politique qui convient aux paysans c'est celui que leur offre Bonaparte : un pouvoir exécutif fort qui se soumet la société. La légende napoléonienne a fait le reste.

Marx fait cependant une réserve d'importance : « La dynastie des Bonaparte représente non pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur » (p. 301). On ne peut négliger en effet que les campagnes furent le cadre de nombreuses et violentes insurrections, et que de nombreux paysans, se rapprochant des ouvriers, voulaient renverser l'ordre social. Cette évolution s'explique par l'évolution économique de la propriété parcellaire qui entraîna une détérioration rapide de leur condition : « La forme “napoléonienne” de la propriété qui fut au début du siècle la condition de l'affranchissement et de l'enrichissement de la paysannerie française est devenue, au cours de ce siècle, la loi de son esclavage et de sa paupérisation » (p. 303). À la Révolution, les paysans avaient reçu gratuitement la parcelle qui leur était attribuée, mais avec les héritages, l'accroissement de la population, il a fallu diviser les parcelles, les vendre et les acheter. Pouvoir cultiver la terre suppose pour le paysan de pouvoir l'acheter, et donc de s'endetter lourdement, payer des emprunts, des hypothèques. De plus en plus démuni, il ne peut investir dans les formes modernes de l'agriculture, et la productivité du sol diminue. « L'application de la machinerie à la terre, la division du travail, les grands travaux d'amélioration du sol comme la construction de canaux d'irrigation et de drainage, etc., deviennent de plus en plus impossibles » (p. 112). De surcroît les paysans sont pressurés d'impôts qui ne cessent d'augmenter pour faire face au fonctionnement d'un État de plus en plus tentaculaire. « On comprend la situation des paysans français, lorsque la République eut ajouté de nouvelles charges aux anciennes. On voit que leur exploitation ne diffère de celle du prolétariat industriel que par la forme. L'exploiteur est le même : le capital. Les capitalistes individuels exploitent les paysans individuels par l'hypothèque et l'usure, la classe capitaliste exploite la classe paysanne par l'impôt national » (p. 114).

Durant la Deuxième République les paysans ont donc fait l'expérience de l'endettement et de la pauvreté. L'agitation dans les campagnes fut grande, entraînant une répression sans merci, qui prendra souvent la forme de la lutte entre le pouvoir du clergé, fidèle interprète de la bourgeoisie, et celui de l'instituteur soupçonné de « socialisme ». Chez certains paysans la conscience révolutionnaire commence à s'éveiller. Les luttes contre le pouvoir bourgeois, le cléricalisme, et l'armée, affermissent leur conscience de classe. Conscience de classe encore bien fragile cependant puisque, s'ils ont compris qu'ils étaient les victimes de la bourgeoisie et du Parlement qui en est l'expression, beaucoup voient encore en Napoléon la voie du salut.

 

La réponse de Louis Napoléon Bonaparte

 

Elle puise son inspiration dans les idées de son oncle. Dans une publication de 1839 Les Idées napoléoniennes, le futur empereur livre l'essentiel de l'enseignement qu'il a tiré de l'exemple de Napoléon 1er.

Le principe de la petite propriété individuelle, le renforcement de l'exécutif pour s'appuyer sur un « gouvernement fort et absolu », le développement d'un appareil d'État appuyé sur « une énorme bureaucratie bardée de galons et bien nourrie » (p. 306), la domination des prêtres comme moyen de gouvernement, la surveillance policière, et enfin la prépondérance de l'armée, telles sont les six grandes idées napoléoniennes avec lesquelles Louis Napoléon Bonaparte prétend gouverner.

Mais les idées qui avaient fait leurs preuves au début du siècle ne sont plus d'actualité au moment où le futur empereur entreprend de les appliquer. « Les idées napoléoniennes sont les idées de la parcelle peu développée, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse ; pour la parcelle qui a fait son temps elles sont une absurdité » (p. 308), et le règne de Louis Napoléon Bonaparte ne sera qu'une mauvaise caricature de celui de Napoléon. Il voudrait apparaître comme le bienfaiteur de toutes les classes de la société, mais il ne peut donner aux uns qu'en prenant aux autres, ce qui le plonge dans des contradictions insurmontables. La bourgeoisie n'a pu faire autrement que de l'élire, car entre le despotisme et l'anarchie elle préfère toujours le despotisme. Bonaparte se sent donc appelé à assurer l'ordre bourgeois ; mais contre la bourgeoisie il est aussi le représentant des paysans et du peuple dont il veut assurer le bonheur. Surtout, par-dessus tout il est le chef de la Société du 10-Décembre, âme damnée de ce ramassis de voleurs et de dépravés dont il fait lui-même partie, toujours à la recherche d'un profit.

De cette identité multiple procédera un gouvernement confus et contradictoire : « Cette tâche contradictoire de l'homme explique les contradictions de son gouvernement, ses tâtonnements confus, qui cherchent tantôt à gagner, tantôt à humilier telle ou telle classe, puis telle autre et les dresse toutes uniformément contre lui, dont l'incertitude pratique forme un contraste hautement comique avec le style impérieux, catégorique de ses actes gouvernementaux docilement copiés sur celui de son oncle » (p. 311). Enrichir les classes moyennes en leur octroyant des concessions, comme celles du chemin de fer, mais enrichir le lumpenprolétariat en lui facilitant les tripotages boursiers sur ces concessions, séduire les banques en leur accordant des faveurs pour mieux les exploiter, organiser de grands travaux publics pour donner du travail aux ouvriers mais augmenter les impôts pour les financer, vanter les mérites de l'association, mais dissoudre les organisations ouvrières, créer des banques de crédit foncier pour aider les paysans, mais accélérer leur endettement : à vouloir faire tout et le contraire de tout Bonaparte ne parvient qu'à engendrer un régime corrompu, où « toutes les institutions publiques se changent en une institution du trafic […] Le moindre poste dans l'armée et dans la machinerie gouvernementale devient un moyen d'achat. […] La cour, les ministères, le sommet de l'administration et de l'armée sont envahis par une foule de drôles, du meilleur desquels on doit dire qu'on ne sait pas d'où il vient, une bohème bruyante, mal famée, rapace, qui se glisse dans les uniformes galonnés » (p. 313). Dans le même temps, il chamboule l'économie bourgeoise, favorise le désordre annonciateur de révolutions que certains espèrent alors que les autres s'y résignent, et il couvre de ridicule la machine d'État.

 

Marx précise dans l'avant-propos que la matière historique de son étude ne dépasse pas le mois de février 1852. Au moment où il écrit la dernière phrase, « le manteau impérial de Napoléon » n'est pas encore tombé sur les épaules de Louis Bonaparte. Mais ce n'est qu'une question de mois. Un nouveau plébiscite le 21 novembre 1852 propose le rétablissement de l'Empire. Il est approuvé par 7 824 000 oui contre 253 000 non.

 

Louis Bonaparte devient Napoléon III.

 

CONCLUSION

 

Une nouvelle Constitution, une élection présidentielle, deux élections législatives (sans compter les élections partielles), un gouvernement provisoire, un nombre indéterminé de gouvernements (étant donné les tergiversations de Bonaparte), des manifestations, des émeutes, tout cela pour une période de moins de quatre ans commençant par une révolution et se terminant par un coup d'État, que faut il retenir de cette période pour le moins agitée ?

 

Le 18 Brumaire tend à invalider deux interprétations que Marx dirait l'une et l'autre marquées du sceau de la vision bourgeoise de l'histoire :

- La première serait de voir dans la Seconde République la marque du progrès des idées et des valeurs universelles de la République et de la Liberté, toute victoire contre la monarchie étant d'emblée interprétée comme une avancée sur le chemin des Lumières. Il est amusant par exemple de voir qu'un manuel scolaire sous-titre le chapitre consacré à la Deuxième République : « l'apprentissage du suffrage universel ». Illusion typiquement bourgeoise qui confond la progression de ses propres conditions de domination avec la progression de l'humanité.

- La seconde serait de voir dans cette période le fruit de l'ambition personnelle d'un homme, en l'occurrence Louis Napoléon Bonaparte, en en faisant soit un héros, soit un anti-héros, mais dans tous les cas un homme qui par la force de sa volonté personnelle a changé le cours de l'Histoire. Ainsi Victor Hugo « se borne à des invectives amères contre le responsable en chef du coup d'État. Sous sa plume, l'événement lui-même apparaît tel un éclair dans un ciel serein. Il n'y décèle que l'action violente d'un seul individu » (p. 172). La société française aurait alors tout loisir de se réfugier dans le statut de victime.

Ce serait trop simple et inexact, car ce serait faire trop d'honneur à Louis Bonaparte que de le croire capable d'une telle entreprise. Ce serait voir un héros là où il n'y a qu'un « médiocre et grotesque personnage » (p. 172). Ce serait trop simple aussi car il n'y a pas de victime innocente. Il ne suffit pas de dire, comme disent les Français, qu'ils se sont laissés surprendre. « Pas plus qu'à une femme on ne pardonne à une nation le moment de faiblesse où le premier venu a pu lui faire violence » (p. 182).

Certes Louis Napoléon Bonaparte n'est sans doute pas l'imbécile pervers dont Marx se plaît à faire le portrait. Il faut lui reconnaître, à défaut d'intelligence, une intuition politique avec laquelle il a su d'abord s'appuyer sur le parti de l'ordre, pour mieux ensuite le détruire, un sens de la communication qui lui a permis à la fois de subvertir l'armée et de séduire le peuple.

Mais la thèse de l'accident de l'histoire, ou de la diabolisation d'un homme n'explique rien. Ce qu'il faut comprendre c'est comment ce hold-up sur la société française a été possible. Ce qu'il faut montrer c'est « comment la lutte des classes en France a créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros » (p. 172). Et la réponse pour Marx tient en un seul mot : la lutte des classes. L'histoire a ses lois propres, un homme peut, au mieux, être le catalyseur, l'interprète, l'agent dont l'histoire a besoin à un moment donné pour se réaliser.

 

Dès lors, l'analyse de la période qui nous intéresse change de plan. Tout le travail de Marx au fil des pages du 18 Brumaire de Louis Bonaparte consiste à mettre en évidence comment la bourgeoisie en développant les formes d'expression politiques de sa domination sur le prolétariat, s'enferme dans les contradictions qui la détruiront. On a vu comment les valeurs sur lesquelles elle a construit son opposition à l'Ancien Régime deviennent des armes contre sa propre stabilité, on a vu comment le régime parlementaire dans lequel elle parvient un temps à réaliser son unité la conduit à l'immobilisme et au reniement, la détruisant de l'intérieur jusqu'à la jeter dans les bras d'un pouvoir exécutif sans règle, on a vu comment elle ne peut se maintenir qu'en intensifiant la répression tous azimuts. On a vu enfin comment pour assurer un pouvoir qui se veut neutre et abstrait elle s'est vue contrainte de construire un appareil d'État monstrueux, tentaculaire, machine de pouvoir autonome, prête à servir n'importe quel maître. Ainsi comme la bourgeoisie petit à petit fabrique les armes qui la détruiront, elle fabrique ce « Napoléon le petit » qui à force de démagogie saura retourner contre elle la majorité du peuple.

Mais, comme l'écrit Marx dans le Manifeste, « la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la tueront, elle a produit aussi les hommes qui les manieront : les ouvriers modernes, les prolétaires ». En effet, en même temps qu'il paye un lourd tribut à la révolution bourgeoise, le prolétariat développe sa conscience de classe, il apprend à ses dépens que c'est uniquement sur ses propres forces qu'il doit compter, et que toute alliance avec la bourgeoisie, celle-ci fût-elle sociale démocrate, est mortelle pour lui. De plus la paupérisation des classes moyennes, paysans et artisans, les rapproche du prolétariat de sorte qu'elles viennent grossir les troupes révolutionnaires : « La parodie de l'empire était nécessaire pour libérer la masse de la nation française du poids de la tradition et pour faire ressortir dans toute sa pureté l'antagonisme entre le pouvoir d'État et la société » (p. 308). Avec la décadence croissante de la propriété parcellaire s'écroulera tout l'édifice de l'État construit sur elle. Dans une société à majorité rurale comme l'est encore la France, Marx croit au rôle révolutionnaire de la classe paysanne. La révolution prolétarienne a donc besoin que les paysans désespèrent de la restauration de l'Empire. Le système économique et social de la propriété parcellaire a engendré le système politique du pouvoir absolu de l'État, l'échec de l'un entraînera l'écroulement de l'autre.

Ce qui progresse donc dans la Seconde République c'est le dispositif d'affrontement classe contre classe sans lequel il n'y a pas de révolution prolétarienne possible.

 

On a là une parfaite illustration de la manière dont Marx pense l'histoire : Louis Bonaparte est quelque chose comme une « ruse de l'histoire », ou plutôt de la Révolution, pour parvenir à ses fins. La lecture de la Seconde République à la lumière des principes du matérialisme historique dialectique permet à Marx non seulement de comprendre son véritable sens, mais encore de voir se profiler à l'horizon de l'empire la destruction de la machine d'État patiemment construite et perfectionnée par le pouvoir bourgeois depuis la Révolution de 1789. Machine militaire et bureaucratique d'oppression du peuple, ce monstre froid qu'est l'État bourgeois ne survivra pas à l'écroulement du mode de production qui le soutenait.

 

Force est de constater cependant, plus d'un siècle et demi après cette analyse, que le monstre fait de la résistance et que Marx a sans doute quelque peu sous-estimé la capacité du système capitaliste à surmonter ses propres contradictions.

Jacqueline Morne

Nota bene : Dans Le 18 Brumaire, Marx écrit : « Toutes les révolutions politiques n'ont fait que perfectionner cette machine [la machine d'État] au lieu de la briser. » Vingt ans plus tard, en 1871, dans « La Guerre civile en France », il montre au contraire comment la Commune de Paris ne s'est pas contentée de reprendre son compte la machine d'État, mais a voulu la briser. Vous pouvez retrouver l'analyse de ce changement de perspective capital dans la pensée marxiste de l'Histoire en vous reportant sur ce site au texte suivant de Jacqueline Morne : À propos de La Guerre civile en France (Marx, 1871).

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[1] Voir à ce propos l'analyse de François Châtelet, Questions et objections, Denoël-Gonthier, 1975, première partie, chapitre 1 : Le Temps de l'histoire et l'évolution de la fonction historienne. François Châtelet montre que : « dans l'idée que nous avons aujourd'hui de la science historique est impliquée une certaine notion du temps révolu et du devenir humain » et que « l'idée que les hommes ont eue de la temporalité historique a considérablement évolué ».

[2] Voir Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Seuil Points-Histoire, 1971, chapitre 3 : La notion d'intrigue. « Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d'itinéraires qu'ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel. […] Aucun de ces itinéraires n'est le vrai, n'est l'Histoire. »

[3] Voir Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances. « S'il n'y a pas d'histoire proprement dite, là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d'influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n'y a pas non plus d'histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d'événements qui seraient sans aucune liaison entre eux. Ainsi les registres d'une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers, quelquefois piquante pour la curiosité, mais ne constitueraient pas une histoire : car les coups se succèdent sans s'enchaîner, sans que les premiers exercent aucune influence sur ceux qui les suivent, à peu près comme dans ces annales où les prêtres de l'Antiquité avaient soin de consigner les monstruosités et les prodiges à mesure qu'ils venaient à leur connaissance. Tous ces événements merveilleux, sans liaison les uns avec les autres, ne peuvent former une histoire, dans le vrai sens du mot, quoiqu'ils se succèdent suivant un certain ordre chronologique. »

[4] Marta Harnecker, Les Concepts élémentaires du matérialisme historique, Contradictions, Bruxelles 1974, p. 151.

[5] Voir l'analyse de Louis Althusser, Idéologies et appareils idéologiques d'État, in Positions, Éditions sociales, 1976.

[6] Jean-Yves Calvez, La Pensée de Karl Marx, éditions du Seuil, 1956, p. 486.

[7] Ibid., p. 491.

[8] Cf. les paroles de l'Internationale : « Nous ne sommes rien, soyons tout. »

[9] Chapitre 1 de la page 175 à la page 182.

[10] Victor Hugo, Napoléon le petit.

[11]18 Brumaire an VII, 19 novembre 1799 : coup d'État de Napoléon Bonaparte qui renverse la Convention, promulgue la Constitution de l'an VIII et établit le Consulat dans lequel Bonaparte détient l'essentiel du pouvoir exécutif. Les deux autres consuls : Cambacérès et Lebrun n'ont qu'un avis consultatif. Le 18 mai 1804, le Consulat est remplacé par le premier Empire.

[12] Glané au hasard des pages, voici un florilège des expressions par lesquelles Marx qualifie Louis Napoléon Bonaparte : imbécillité astucieuse, volonté obstinée d'un flibustier, bêtise puérile, longue vie aventureuse de vagabond, vieux roué retors, aventurier, chevalier de fortune accouru de l'étranger, élevé sur le pavois par une soldatesque ivre, grave polichinelle, personnage médiocre et grotesque, bassesse pratique, redondance théorique, bohémien, chef grotesque, punaise, voleur, corbeau, drôle, prestidigitateur…

[13] Terme utilisé par Marx pour désigner la révolution prolétarienne.

[14] Jean-Yves Calvez, La Pensée de Karl Marx, ouvr. cité, p. 486

[15] Nous utilisons l'édition Gallimard, collection Folio-Histoire n° 108. Toutes les références de page entre parenthèses dans le corps du texte renvoient à cette édition. Nous recommandons cette édition qui publie dans le même ouvrage La Lutte des classes en France, dont la lecture est complémentaire de celle du 18 Brumaire.

[16] Chapitre 1, de la page 183 à la page 184.

[17] Monarchie de Juillet : règne de Louis-Philippe, qui a succédé à Charles X après la Révolution de Juillet 1830.

Il n'est pas inutile, pour comprendre les luttes internes entre royalistes, de rappeler que Louis XVIII et Charles X sont les frères de Louis XVI, et donc appartiennent en lignée directe à la maison des Bourbons soutenue par les Légitimistes, alors que Louis-Philippe descend d'un frère de Louis XIV et représente la maison d'Orléans, soutenue par les Orléanistes.

[18] Marx, Les Luttes de classes en France, édition Gallimard Folio-Histoire n° 108, p. 10.

[19] Opposition dynastique : aile de l'Orléanisme, au pouvoir jusqu'en mars 1831, partisans d'un élargissement démocratique et de l'émancipation des nationalités. Son leader est Odilon Barrot.

[20] Voir Repères théoriques : les principes du matérialisme historique.

[21] Journal des Républicains.

[22] Marx, Les Luttes de classes en France, p. 17.

[23] ibid., p.19.

[24] Ibid, p. 18.

[25] De la page 184 à la page 205.

[26] Chapitre 1, de la page 184 à la page 188.

[27] Cavaignac (1802-1857), général républicain, nommé gouverneur de l'Algérie par le gouvernement provisoire, membre de l'Assemblée constituante et de la Législative, ministre de la guerre et chef du gouvernement après les émeutes de juin 1848. Après le coup d'État il fut deux fois député de Paris dans l'opposition.

[28] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 39.

[29] Ibid. p. 37.

[30] Parti de l'ordre : parti conservateur royaliste qui joue un rôle essentiel dans la Deuxième République. Il commence à s'organiser après les émeutes de juin 1848 en opérant le rapprochement entre les deux branches des monarchistes : les Légitimistes et les Orléanistes, il a pour but de lutter contre « l'anarchie ». Il ne présente pas de candidat à l'élection présidentielle, ouvrant ainsi la voie à Louis Napoléon Bonaparte, dont il fut d'abord l'allié. Parmi ses membres les plus connus on peut citer Thiers, Guizot, Odilon Barrot (orléanistes) ou Falloux, Berryer, La Rochejacquelin (légitimistes).

[31] Ibid. p. 40.

[32] Chapitre 2, de la page 188 à la page 199.

[33] Marrast (1801-1852) : Républicain, milite dans l'opposition libérale sous la Restauration ; prend part à la Révolution de 1830 ; après 1830 il dirige le National, journal républicain ; membre du gouvernement provisoire ; maire de Paris le 6 mars 1848 ; membre du gouvernement Cavaignac ; chargé de la rédaction de la Constitution de 1848 ; se retire de la vie politique après son échec aux législatives de 1849.

[34] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 41.

[35] Ibid, p.42.

[36] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 46.

[37] Ibid. p. 47.

[38] Ibid. p. 51.

[39] Publiée dans ce même ouvrage de la page 149 à la page 167.

[40] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 54.

[41] Louis Napoléon Bonaparte, né à Paris le 20 avril 1808, fils cadet de Louis Bonaparte, frère de Napoléon 1er . Après la mort du duc de Reichstadt (l'Aiglon), fils de Napoléon, et de son frère aîné, il devient l'héritier de la dynastie Bonaparte. Il participe à une tentative de coup d'État en octobre 1836 à Strasbourg et est exilé aux USA par Louis-Philippe. Il tente un second coup d'État en 1840, qui échoue également et à la suite duquel il est condamné à la réclusion perpétuelle au fort de Ham. Il s'en échappe en 1846, en empruntant l'identité du maçon Badinguet, et s'installe à Londres. En février 1848, il tente d'obtenir la levée de la proscription, mais doit retourner à Londres.

[42] La Seine, la Corse, la Charente inférieure et l'Yonne.

[43] Les mêmes plus la Moselle.

[44] Un quart de son électorat provient de ce qu'on appellerait aujourd'hui l'extrême gauche, les départements « rouges » votent massivement pour lui.

[45] Ce n'est qu'en 1849 que Morny, demi-frère de Louis Bonaparte, créera le « parti de l'Élysée », parti bonapartiste.

[46] Fin du chapitre 2, de la page 199 à la page 204.

[47] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 57.

[48] Ibid. p.103.

[49] Odilon Barrot (1791-1873) : chef de l'opposition dynastique sous la monarchie de juillet, promoteur de la campagne des banquets en 1847. Président du premier ministère nommé par Louis Bonaparte en 1848. Il se retire de la vie politique après le coup d'État.

[50] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 58.

[51] Ibid. p. 60.

[52] Changarnier (1793-1877) : gouverneur général de l'Algérie en 1848, élu à l'Assemblée constituante, commandant des troupes de Paris, rallié aux monarchistes du parti de l'ordre, destitué de ses fonctions par Louis Bonaparte, arrêté le 2 décembre 1851 puis exilé. En 1875 il votera contre le rétablissement de la République.

[53] Expédition de Rome : la jeune république romaine, conduite par Mazzini, est proclamée le 9 février 1849, elle abolit les États Pontificaux et destitue le pape Pie IX. Le ministère Odilon Barrot, sans consulter l'Assemblée, envoie alors un corps expéditionnaire en Italie, dirigé par le général Oudinot, afin de restaurer le pouvoir du pape et de renverser la République romaine.

[54] Marx, Les luttes de classes en France, éd. cit. p. 76.

[55] Chapitres 3, 4, 5, 6, de la page 205 à la page 289.

[56] Chapitre 3 de la page 205 à la page 225.

[57] Le parti de l'ordre regroupant légitimistes, orléanistes et bonapartistes a 53% des voix, et près de 500 élus (il obtient les plus fortes majorités dans le Nord et dans l'Ouest), les démocrates socialistes, 35% des voix et un peu plus de 180 élus (dont Ledru-Rollin). Ils dominent dans les régions industrielles (autour de Lyon et de Saint-Étienne) et dans les régions rurales (bordure nord du Massif Central). Les Républicains du National ont 12% des voix et environ 70 députés. (Source : Encyclopaedia Universalis)

[58] Chapitre 4, de la page 225 à la page 239.

[59] La duchesse d'Orléans : mère et régente du comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, prétendant au trône.

[60] Hautpoul (comte d') : 1789-1865. Général, élu député de l'Assemblée législative en 1849, ministre de la guerre, il se rallie au second empire.

[61] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p. 102.

[62] Marx, Les Luttes de classes en France, éd. cit. p.136.

[63] Ibid. p.138.

[64] Ibid. p. 125.

[65] Ibid. p. 126.

[66] Chapitres 5 et 6, de la page 240 à la page 289.

[67] Chapitre 5, de la page 240 à la page 258.

[68] Henri V : né le 29 septembre 1820, fils du duc de Berry assassiné le 13 février 1820 et petit-fils de Charles X Henri, duc de Bordeaux, comte de Chambord, est l'héritier légitime des Bourbon. Il est soutenu par les légitimistes.

[69] Fin du chapitre 5, de la page 258 à la page 264.

[70] 1ère partie du chapitre 6, de la page 265 à la page 285.

[71] Les Légitimistes voient dans Henri V, comte de Chambord, petit-fils de Charles X le seul héritier légitime du trône de France. Les Orléanistes souhaitent au contraire le couronnement du comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe. Certains Orléanistes souhaitent cependant la fusion entre les deux courants et accepteraient de se rallier au Comte de Chambord. C'est le cas de Guizot, de Broglie, Molé, Salmandy. Ce ralliement leur paraît d'autant plus opportun que le futur Henri V ne peut avoir d'enfant, et que donc la succession reviendrait à sa mort à la maison d'Orléans. Mais la duchesse d'Orléans soutenue par Thiers, ne veut pas que son fils s'efface. La situation se complique encore du fait qu'il est question de la candidature du prince de Joinville, troisième fils de Louis-Philippe. L'intransigeance du comte de Chambord lui-même qui voit dans les Orléanistes tous les dangers de la monarchie constitutionnelle, ne contribue pas à faciliter les tractations.

En fin de compte les tentatives de fusion des deux courants échouent.

[72] Fin du chapitre 6, de la page 285 à la page 289.

[73] Composé de fidèles : Thorigny, Lacrosse, Fortoul, Turgot, Saint-Arnaud (ministre de la guerre).

[74] Chapitre 7, de la page 291 à la page 314.

[75] Karl Marx, Les Luttes de classes en France p. 129 : « Leur république n'avait qu'un seul mérite, celui d'être la serre de la révolution. »

[76] Karl Marx, Les Luttes de classes en France, p. 18.