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Françoise Sérandour, maître d'atelier, Laetitia Boullu et Gwenn Le Carrer, professeurs de Français, et des élèves du lycée professionnel Pierre Mendès-France à Rennes : « À la découverte de l'Autre », deux textes issus d'un atelier d'écriture collective. Ce projet a t ralis avec deux classes d'lves CAP  une classe mtalliers et menuisiers, et une classe d'lves plombiers  au lyce professionnel Pierre Mends-France de Rennes, en janvier, fvrier et mars 2011.

Françoise Sérandour a soutenu une thèse de doctorat, Des « Gardiennes de la terre » aux enfants de « l'entre-deux », dont la première partie a été publiée sur ce site (Parler, lire, écrire. L'invention des écritures en terrains français, portugais et marocain, janvier 2005) et la seconde aux éditions de l'Harmattan (De la parole à l'écriture. Ateliers d'écriture en France, au Portugal et au Maroc, avril 2007).
Voir aussi son travail d'atelier effectué avec des élèves-ingénieurs étrangers à l'INSA de Rennes.

© Françoise Sérandour, Laetitia Boullu et Gwenn Le Carrer, et les élèves du lycée professionnel Pierre Mendès-France auteurs des textes.

Mis en ligne le 10 août 2011.


SOMMAIRE


1492, à la découverte de l'Autre

Gabriel Torres, vingt ans, grand brun aux yeux bleus, séduisant, une cicatrice sur la tempe droite veut embarquer avec Christophe Colomb pour découvrir la « nouvelle terre ». Il n'a encore jamais embarqué sur un bateau. Le jeune homme courageux n'a peur de rien, et même s'il ne sait pas nager il veut partir quand même.

Sur le port Palos de la Frontera, en Andalousie (province de Huelva), trois navires sont amarrés. Ce sont deux caravelles, la Pinta et la Niña, et une nef, la Santa Maria, grand vaisseau à voiles du Moyen Âge.

Gabriel les regarde, émerveillé. La Santa Maria a fière allure. C'est un grand navire d'environ trente mètres de long, à coque large. Ses trois mâts la rendent majestueuse !

C'est un bateau plutôt moderne avec son gouvernail d'étambot qui lui permet de manœuvrer facilement. Elle est haute sur l'eau. Les châteaux avant et arrière la rendent stable. Quelle chance de naviguer à bord d'un tel navire ! Il est énorme avec toutes ces poutres, ces planches de chêne, ces chevrons et ces membrures. Heureusement, le tout est propulsé par le vent grâce à une large voilure. Le mât d'artimon, placé à l'arrière porte une voile triangulaire très utile pour remonter le vent. Le mât de misaine, à l'avant, porte une voile carrée tandis que le grand mât central dispose de deux voiles carrées dont la plus grande est ornée du symbole de la chrétienté. Au sommet du mât central, la bannière des rois espagnols flotte au vent. Le but de l'expédition est aussi d'évangéliser les nouveaux peuples découverts. Gabriel est vraiment fasciné par la Santa Maria.

Oh ! Je me verrais bien là-haut au poste de vigie !

Il s'approche de l'attroupement formé autour d'un homme : c'est Christophe Colomb qui recrute son équipage. Il décide de tenter sa chance et demande à l'explorateur s'il peut embarquer avec lui à bord de la Santa Maria, le navire amiral. Christophe Colomb accepte. Gabriel s'occupera tout particulièrement de la préparation et de l'entretien des armes à bord.

Le jour « J », Gabriel ne regrette rien.

 

<caravelle>

Gabriel découvre le monde de la navigation. Pendant les six jours de traversée vers les Canaries, la mer est calme et le vent propulse le bateau à vitesse satisfaisante.

Gabriel apprend à lire les portulans, à se servir d'une boussole ou encore d'un astrolabe.

Après les Canaries, ils naviguent vers l'inconnu. Ils mettront plus de deux mois à atteindre les Bahamas. Au matin du 27 septembre, un des matelots décide de parler à Gabriel.

Gabriel, tu crois vraiment que nous allons trouver la nouvelle terre ?

Non, moi aussi je commence à douter.

Tu sais, j'ai surpris une conversation entre le cuisinier et l'Amiral. Il paraît qu'il n'y a presque plus rien à bord.

On doit diminuer les rations…

Soudain un coup de vent fait claquer les voiles et interrompt leur conversation.

On entend : « Tout le monde à son poste ! Tempête en vue ! »

En effet, les vagues grossissent, il y a des turbulences, et le bateau devient difficile à manœuvrer. La Santa Maria tangue dans tous les sens. Certains matelots commencent à prier et Gabriel pense à sa fiancée restée en Espagne et qu'il ne reverra peut-être jamais. L'eau envahit le bateau. Gabriel trouve un seau sur le pont du bateau et toute la nuit il lutte avec le vent et les vagues, transi de froid, malade et fiévreux. C'est un cauchemar.

Le lendemain, le cuisinier trouve toutes les nourritures abîmées, trempées d'eau. Il n'y a plus rien de bon à manger. Même l'eau douce est salée.

Gabriel vient le trouver :

J'ai faim ! Qu'est-ce que tu as à manger ?

Rien ! La farine est trempée, il n'y a plus de bois sec ni de charbon pour se réchauffer ou cuisiner. Il n'y a plus de vin, les tonneaux sont éventrés.

 

Gabriel sort de la cabine sans nourriture. Il voit un marin manger un biscuit… va le voir :

Excuse-moi, est-ce qu'il te reste un biscuit ?

Oui, tiens !

Le marin lui donne un biscuit qu'il sort de sa petite réserve. C'est un sac en cuir doublé d'une peau étanche.

Merci. Comment t'appelles-tu ?

Fernando !

Tu viens d'où ?

De Barcelone, et toi ?

De Valence.

Pourquoi es-tu venu sur cette caravelle ?

Pour m'enrichir et m'acheter un nouveau bateau de pêche. Je suis marié à Isabelle et j'ai quatre enfants à nourrir.

Ah ! Tu es pêcheur ? Moi aussi j'aime la pêche mais j'aimerais surtout apprendre à naviguer. Je veux être pilote aux côtés de l'Amiral Colomb.

Ils réparent le bateau jusqu'à midi. Il n'y a qu'une petite assiette de viande au repas.

Pendant la nuit, les matelots sont malades. La viande était avariée.

Le jour suivant, il n'y a vraiment plus aucune nourriture à bord. Les hommes forment une rébellion. Gabriel et Fernando se mettent du côté de Christophe Colomb. Les deux amis se réfugient avec quelques fidèles sur le pont avant, l'endroit du bateau le plus sécurisé.

Mais auparavant, Gabriel est descendu à la cale fermer la cabine où sont rangées les armes : fusils, pistolets, poudres…

Pourtant, les matelots affamés, en colère, très excités, défoncent la porte à coups de hache et s'emparent des armes.

Hélas, ou fort heureusement, celles-ci sont défaillantes : la poudre est mouillée, les fusils ont pris l'eau dans la cale.

Seul un coup éclate et atteint Fernando à l'épaule. Il tombe dans les bras de Gabriel, qui crie épouvanté par le sang qui coule de la blessure de son ami.

Arrêtez ! Arrêtez ! Vous allez tous nous tuer !

Il se penche vers Fernando qui perd connaissance. Colomb en profite pour calmer les hommes. Il leur offre la dernière réserve de biscuits.

<portulan>

Dans une lettre à son oncle qui l'a élevé, Gabriel écrira de Hispaniola, l'île atteinte plus tard : « Quand j'aperçus la terre au loin, je me sentis soulagé et j'entendis la vigie crier du haut de son mât « Tierra ! Tierra ! Terre ! ». C'est à ce moment-là que je compris que Christophe Colomb ne s'était pas trompé de route maritime. L'ancre jetée, nous accostons à l'aide de canots sur la plage de sable d'une petite île. Une fois le pied à terre, Colomb tombe à genoux, plante une croix et récite une prière : « Dieu, cette île que vous nous avez donnée s'appellera San Salvador et appartiendra à l'Espagne. »

Les explorateurs ont quitté l'Espagne depuis neuf semaines. Nous sommes le 12 octobre 1492.

 

Petit à petit, des hommes et des femmes arrivent par un sentier de terre qui rejoint leur village à la plage. Gabriel les observe : ils sont presque nus avec des peintures sur le corps. Certains ont des plumes d'oiseaux sur la tête. Ils ont des offrandes dans les mains, ce sont des fruits et des légumes inconnus en Europe : ananas, tomates, cabosses de cacao, piments ou encore patates douces. Ils ont l'air inoffensifs, sympathiques, curieux, et surtout généreux. Pour Christophe Colomb : « Même si ces Indiens Tainos n'ont rien, ils donnent tout ce qu'ils ont. »

 

Avec les fruits que les Tainos ont donnés aux colons, ils préparent un repas et s'installent autour du feu. En plein milieu du repas, Zagagahaya arrive, c'est la fille de Tito, le chef de la tribu. Gabriel l'aperçoit. Elle est assise autour du feu avec eux. Il est bouche bée devant la beauté de cette fille. Elle est grande, mince, les cheveux noirs et brillants. Gabriel ne la lâche plus des yeux. Elle est habillée d'un pagne, d'une couronne de plumes sur la tête et d'un manteau tupenamba, c'est-à-dire une sorte de cape de plumes de couleurs différentes qui proviennent de perroquets et d'aras des îles.

Zagagahaya porte aussi un collier de plumes bleues et rouges d'urubu-kaapor. Elle est magnifique.

Après le repas de fruits et de légumes, les jeunes femmes commencent une danse traditionnelle autour d'un totem en l'honneur des voyageurs arrivés sur leur terre. C'est ainsi qu'elles leur souhaitent la bienvenue. Elles sont accompagnées de plusieurs instruments comme des tambours, des flûtes de bambou et des sortes de maracas en cabosse de cacao. Ils chantent aussi des chants rituels aux rythmes très saccadés.

Gabriel décide d'aller voir le chef Tito pour lui demander la permission de voir Zagagahaya et de lui parler. Il s'agenouille devant lui en signe de respect.

Tito le regarde dans les yeux, hésite un peu, mais sent que Gabriel est quelqu'un de bon. Il accepte sa demande.

Gabriel se dirige alors vers la hutte de la jeune femme. La timidité l'envahit mais il réussit à surmonter sa peur et entre dans la hutte. Zagagahaya regarde avec étonnement cet homme blanc, venu de nulle part et vêtu d'une drôle de façon. Elle s'approche de Gabriel, lui touche le visage, lui caresse la barbe. Elle est intriguée par sa cicatrice à la tempe droite. Elle la touche du doigt et le regarde d'un air interrogateur. Il tente d'expliquer comment il s'est blessé.

À l'âge de dix ans, avec ma famille, nous avons fait naufrage, ma tête a heurté un morceau de bois et j'ai perdu connaissance. Puis je me suis réveillé sur une plage, seul rescapé. Je pense que c'est mon médaillon qui m'a porté chance. Nous nous le transmettons de père en fils depuis plusieurs décennies.

Zagagahaya observe ce médaillon en or un peu usé par le temps. Un oiseau y est représenté, c'est une sterne avec différentes teintes de bleu reflétant le soleil.

<sterne>

Sterne pierregarin

Bolélécaloyé kaliméto Haracouné, répond Zagagahaya.

 

C'est à ce moment que Gabriel lui fait comprendre que son ami Fernando, blessé et resté à bord de la Santa Maria à besoin de soins d'urgence. Il l'emmène sur la caravelle.

Une fois à bord, Zagagahaya entame un chant d'incantation destiné à soulager Fernando. Elle utilise des feuilles d'eucalyptus et de bananier qu'elle applique sur la plaie. Il guérira.

Peu à peu une complicité s'installe entre eux. Gabriel essaie de lui parler de l'Europe, en lui montrant des cartes et les instruments de navigation. Zagagahaya lui présente le village et leurs moyens de défense — arcs, flèches, sarbacanes — les plantes pour se guérir, les traditions des Tainos, habitants de leur île Guanahani.

Zagagahaya a bien envie de rester avec Gabriel mais il doit repartir avec Christophe Colomb pour découvrir d'autres îles.

Gabriel a une idée : il demande à Colomb si Zagagahaya peut embarquer sur la nef Santa Maria avec eux.

Mais c'est une très bonne idée, Gabriel ! je pense que les Tainos doivent connaître la route d'autres îles !

Alors Colomb va voir le chef de la tribu Tito et négocie pour qu'on le mène jusqu'aux îles voisines. En échange, il lui offre des plats et des assiettes de faïences bleues et décorées de mouettes et de sternes. Tito lui confie des canots et des hommes pour les guider jusqu'à Haïti.

<canot>

Les canots sont des embarcations légères des Caraïbes que l'on fait avancer avec des pagaies.

 

Au moment du départ, Zagagahaya à l'honneur et le privilège de monter à bord de la magnifique nef « Santa Maria », aux côtés de Gabriel Torres. Son père a fait comprendre à Gabriel de protéger sa fille et de satisfaire ses désirs.

Au bout de trois jours les équipages atteignent une île montagneuse. C'est ainsi qu'ils découvrent « Hispaniola » (Haïti).

Le 2 janvier 1493, Gabriel écrira à son oncle : « Christophe Colomb vient de lever l'ancre pour l'Espagne. J'ai décidé de rester à Hispaniola et d'épouser Zagagahaya. Nous sommes un des premiers couples métis de l'île. »

Ils auront deux fils.

La vie s'organise peu à peu sur l'île. Certains compagnons de Christophe Colomb dont Fernando décident d'exploiter la terre. Les plantations de canne à sucre se développent.

Toute ou quasi toute la population de l'île est décimée par les mauvais traitements, la maladie importée par les Espagnols…

Il faut donc aller chercher des travailleurs pour les remplacer dans les mines d'or, les plantations de canne à sucre.

 

1702, à la découverte de l'Autre

« C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »
Voltaire, Candide, 1759, chapitre XIX, « Le Nègre de Surinam ».

Charles Guillon est un négociant armateur nantais de vingt-sept ans. Descendant d'une grande lignée d'armateurs, il décide de reprendre le flambeau et de faire ce qu'il a toujours su faire : vendre des esclaves contre des produits : sucre, tabac, café revendus sur l'ancien continent.

Déjà tout petit, son père l'emmenait sur son négrier et ils partaient tous les deux en Afrique chercher des esclaves pour ensuite les revendre sur le nouveau monde : l'Amérique.

Un matin, Charles part de son hôtel particulier de l'île Feydeau pour rejoindre le port et son équipage. Les rues sont faites de pavés en granit sur lesquels résonne le claquement des talonnettes des bottes de Charles. Il habite à cinq minutes du port mais pour lui, le chemin paraît une éternité. La veille, il a fêté son départ avec tout son équipage et chanté les chants des marins.

Sur le chemin, il a des remontées d'alcool, sa bouche est pâteuse et son crâne sonne tels des tirs de canons. Ses yeux sont encore un peu collés et ses jambes sont lourdes, ce qui lui donne une démarche de mort vivant. En arrivant sur les quais, une surprise l'attend. Tout son équipage est là, au garde à vous, et lui fait une haie d'honneur. Ému, il remercie son équipage et offre une nouvelle tournée générale. Après tout, il faut bien combattre le mal par le mal.

Il embarque donc avec son équipage. Mais sans qu'il s'en rende compte, sa femme s'était coupé les cheveux et s'était habillée en homme pour embarquer comme matelot. Ils quittent le port de Nantes au petit matin. La mer est calme. Ils arrivent sans problème au Sénégal, sur l'île de Gorée. Dans le bateau, ils ont de la pacotille, des armes, du tissu qu'ils échangeront contre des noirs des côtes occidentales africaines : le Bénin, la Guinée, le Congo et surtout l'île de Gorée où ils regroupent les esclaves noirs pour les charger dans les négriers.

Le roulement de tambour retentit, Charles Guillon se dirige dans la salle des enchères pour choisir ses esclaves. Mamadou y est emmené enchaîné. L'armateur inspecte ses dents, le blanc de ses yeux, ses muscles. Il le choisit et beaucoup d'autres encore. Mamadou est effrayé de partir seul.

 

Mamadou ne connaît personne sur le bateau, un négrier rempli de noirs. Dans les cales, les hommes sont séparés des femmes. Mamadou ne cesse de se toucher l'annulaire : il a un diamant que son grand- père a donné à son père et que son père lui a donné à son tour. Il avait caché ce diamant dans le raphia qui enveloppait sa cheville. Mamadou ne cesse de réconforter ses amis qui se plaignent de maux de ventre et de tête. Il a en lui une connaissance de guérison par les plantes qui lui a été transmise par ses grands-parents. Soudain, il se retrouve avec l'un de ses anciens amis qui s'appelle Dougou mais celui-ci ne le reconnaît plus.

Mamadou lui dit qu'il est le petit-fils de Kokowaya et Dougou connaît bien Kokowaya qui est le plus grand guérisseur de son village. À son tour Dougou se relève pour réconforter d'autres esclaves. Et vu leur courage, Charles Guillon les choisit pour les accompagner au moment de l'escale du bateau au Cap Vert pour le réapprovisionnement en nourriture.

<le ngrier>

Le négrier La Perle noire, dessin de Médit.

Arrivé au Cap Vert, le bateau s'arrête. Mamadou et Dougou, quelques esclaves et des hommes de l'équipage en descendent. Ils traversent la forêt et soudain Mamadou repère une plante qui guérit les malades et sert de fortifiant. Il demande à Dougou de la couper avec l'autorisation de l'équipage.

Ils reviennent au bateau chargés de provisions. Le négrier quitte le Cap Vert pour Hispaniola. Des marins tombent inexplicablement malades alors ils font appel à Mamadou. Parmi eux, il y a un marin qui les suit et descend avec eux dans les cales. En haut des marches, elle entend le claquement des chaînes, les gémissements, les pleurs, les chants qui réconfortent. Elle sent les odeurs d'excréments, de sueur, de femmes pas lavées. Elle revient une deuxième fois, descend au fond de la cale, les chaînes ont été enlevées, les femmes ont de l'eau et des fruits. C'est la première fois qu'elle rencontre un peuple qui n'a pas la même couleur de peau qu'elle. Elle ôte son bonnet, ses boucles blondes retombent sur ses épaules. Les femmes noires, émerveillées, plus humaines croient voir un esprit de leur forêt. Un Ange blond.

Le voyage est étrangement calme…

Charles Guillon arrive à Hispaniola. Les esclaves ne sont pas affaiblis, les femmes n'ont pas été violentées, on n'a pas besoin de remettre les esclaves en état, ni les laver, ni les raser, ni même teindre les cheveux des plus vieux afin de les faire paraître plus jeunes.

Dougou et Mamadou découvrent leur nouveau propriétaire. Il s'appelle René Le Petit, surnommé « le bourreau », un lointain descendant de Fernando. Il dirige des hectares de champs de canne à sucre. Il ordonne à ses soldats d'aller marquer au fer rouge ses initiales sur leur peau. On peut y lire : RLP. Dougou hurle et Mamadou le réconforte de paroles et de plantes guérisseuses.

 

Mamadou entend le chant du coq. Il est l'heure de travailler. Il s'étire, baille. Il est très fatigué car il est encore tôt et il a travaillé dans les plantations jusqu'à une heure trente du matin. Il secoue l'épaule de son ami Dougou pour le réveiller.

Mamadou boit un peu de lait de sa chèvre, se débarbouille le visage. Ils partent dans les champs de canne à sucre avec tous les autres du grand atelier. Mamadou prend sa serpe et coupe les cannes à sucre…

Il en a assez de travailler jusqu'à bout de force. Il en a assez du commandeur qui lui donne des coups de fouet lorsque quelque chose ne va pas, selon lui. Mais Mamadou a de la ressource et pour évacuer la pression, il regarde son diamant et se replonge dans son travail. Son diamant lui tient tant à cœur, cet objet de famille lui est sacré. Mamadou tire son énergie de cet oiseau qui chante au loin, un oiseau sans doute somptueux qui lui redonne du courage.

Mamadou et Dougou rentrent sur le chemin de la plantation, c'est le soir.

M : Oh, cette journée a été bien fatigante.

D : Oui mais ça va. Je n'ai reçu que deux coups de fouet aujourd'hui.

M : Et toi, tu as fait quoi ? Parce que moi j'ai coupé mille et une cannes à sucre !

D : Moi, j'ai porté sur mon dos, encore une fois, mille et une cannes à sucre jusqu'au moulin.

M : Au fait, tu n'as pas entendu un oiseau chanter ? Moi, j'ai entendu un oiseau que je ne connais pas.

D : Moi aussi je l'ai entendu, c'est bizarre !…

Mamadou est triste.

D : Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui se passe ?

M : Eh bien aujourd'hui, j'ai perdu ma bague…

D : Ah bon, mais tu y tiens beaucoup ?

M : Oui, elle vient de mon arrière-grand-père qui l'a donnée à mon père. Mon arrière-grand-père disait toujours qu'elle contenait un oiseau magique.

D : Ah oui ! Et tu y crois à cet oiseau magique ?

M : Oui ! Ma bague se met souvent à bouger toute seule, c'est très étrange et mystérieux.

Ils arrivent au village, très fatigués, plein de souvenirs dans la tête.

D : Mamadou, ce soir il y a une fête au village, tu viens avec nous ?

M : Oh non, je suis trop fatigué, je suis triste, je pense à ma bague.

D : Allez Mamadou, ça va te changer les idées ! Nous allons répéter les chants pour la Bamboula, la fête du dimanche. On doit chanter un sabar sénégalais pour recevoir nos amis du village voisin. Avec les femmes, on a déjà fabriqué trois tambours.

Alors, Mamadou se met à chanter des onomatopées en rythmant son chant en cadence comme s'il était à la veillée. C'est un gwoka, une musique pour danser le Grage, danse qui accompagne les travaux des champs consacrés aux récoltes et cueillettes.

 

Georges Bestioles et Richard son fils ont entendu parler d'un oiseau mystérieux, qu'on ne voit jamais mais que les esclaves entendent quand ils travaillent dans les plantations. Ces savants naturalistes partent de France pour trouver cet oiseau et le capturer pour l'étudier. Ils emportent deux longues-vues, des planches à dessiner, quelques crayons, des filets et des appâts comme des grains, de la paille et une cage. Ils débarquent à Hispaniola à la tombée de la nuit. Ils sont impatients mais ils ont une certaine appréhension car ils entrent dans la forêt hostile. Ils entendent des bruits étranges et voient des ombres passer au loin.

Le fils se décourage, le père prend son fils par les épaules et lui dit :

Richard, courage, c'est pour la science !

D'accord, répond Richard.

Ils repartent à la recherche d'un campement. Georges ramasse du petit bois pour faire un feu et ils trouvent un endroit sec et assez abrité par la végétation. Richard allume le feu pour éloigner les bêtes. Ils s'installent pour dormir et comme ils sont fatigués, ils s'endorment vite. Tout à coup, Richard entend un bruit sourd, il se lève, prend une torche. Est-ce l'oiseau ? Il regarde autour de lui mais ne voit rien. Son père crie, court vers lui. Il le voit souffrir, il a deux trous dans la jambe. Richard plante la mygale avec sa torche et la met dans son sac pour l'étudier à leur retour en France. Il court dans la forêt chercher de l'aide, il arrive devant une maison d'esclave et frappe violemment à la porte. Il explique avec des gestes et en montrant l'araignée que son père est blessé. Mamadou prend rapidement une de ses plantes guérisseuses et sort de la case. Mais Richard ne retrouve plus son chemin. Tout à coup, ils entendent le chant de l'oiseau et voient une lueur étincelante qui traverse la forêt et forme un chemin jusqu'à eux. Au bout du chemin, stupéfaits, ils voient Georges et l'oiseau aux plumes multicolores.

Il tient dans son bec la bague que Mamadou tenait de son père qui la tenait de son grand-père. Mamadou soigne Georges mais il ne donne aucun signe de vie. Richard perd espoir. L'oiseau se met à chanter, la bague tombe au sol. Il pleure et verse une larme sur la plaie de Georges qui coule également sur la bague. Georges ouvre ses yeux, petit à petit, et découvre à côté de lui un arbre qui se couvre de diamants. L'oiseau Skyrock met dans son bec les diamants, s'envole et les fait pleuvoir sur les cases. Les esclaves se réveillent au petit matin sous une pluie de ces pierres précieuses ! Le partage est vite fait et chaque esclave, homme, femme, enfant, peut donner au maître de la plantation le prix de sa liberté.

 


 

Postface : « À la découverte de l'autre » ou « L'Intraitable beauté du monde »[1]

« Je peux changer en échangeant avec l'autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer[2]

« Il n'y a pas que cinq continents, il y a les archipels, une floraison de mers, évidentes et cachées, dont les plus secrètes nous émeuvent déjà. Pas que quatre races, mais d'avant aujourd'hui d'étonnantes rencontres, qui ouvraient au grand large. Elles étaient là, nous les voyons[3]. »

La réalisation du projet « À la découverte de l'autre » a donné lieu à un atelier d'écriture collectif avec deux classes d'élèves CAP — une classe métalliers et menuisiers, et une classe d'élèves plombiers — au lycée professionnel Pierre Mendès-France de Rennes, en janvier, février et mars 2011.

L'intention ici n'était pas de construire un « récit-modèle » et véridique de la colonisation lors des Grandes Découvertes par Christophe Colomb ainsi que de l'esclavage lors de la Traite des noirs, en Haïti. Notre vocation[4] était de donner à des élèves en difficulté la (précieuse) possibilité de dire une mémoire nécessaire de vies passées et sombres de notre Monde. Et tout particulièrement le désir même de ressusciter à notre mémoire de lecteur des périodes douloureuses de découvertes et questionnements sur l'homme, à travers « la découverte de l'autre ».

Pour les écrivains des Caraïbes, tel Édouard GLISSANT, le mythe du métissage et du mélange des cultures a bien dû émerger et avoir lieu grâce à une volonté de vivre par-delà la souffrance et le déracinement : il fallait trouver une place, sa place, aux côtés de l'autre, ou avec l'autre, les Amérindiens, appelés Indiens d'Amérique, les Noirs, dits nègres des pays de l'Afrique, les Européens crus un temps maîtres du monde et des destins des XVIe et XVIIIIe siècles.

Aujourd'hui, au XXIe siècle, en 2011, ce sont des élèves défavorisés, et en difficulté, qui se risquent à raconter. Malgré leur embarras, dont ils ont conscience, malgré leur gêne face à l'écrit, ils osent s'aventurer dans une écriture pour raviver l'histoire cruelle du passé, la leur comme la nôtre ! Toutefois, ils ont choisi, selon leur volonté, et il est vrai comme tous les jeunes de nos ateliers d'écriture, la figure de l'espoir et non les seuls cris de la souffrance, par delà la découverte de l'autre, de l'étranger. Qu'il soit blanc ou noir, Espagnol, Français, Amérindien ou Africain ![5]

Pour mener à bien cette histoire, réelle et fictive tout à la fois — fabriquant une mise-en-intrigue cohérente entre les deux classes — les élèves ont fait des recherches et appris des connaissances avec leurs professeurs, réintégré leurs savoirs dans l'histoire, et apporté leurs propres savoirs d'expériences en acceptant de les mutualiser à l'intérieur de leurs petits groupes d'écriture, tout comme en « mise en commun ». Les séances d'atelier d'écriture se sont déroulées en dans leur classe, ou bien au C.D.I.

Nous les remercions de nous avoir fait confiance, tant à leurs professeurs qu'à leur maître d'atelier, une personne extérieure.

Car ce fut un beau plaisir de leur raconter mythes, légendes et contes de ces pays d'Ici et d'Ailleurs, et de les voir relater ensuite leurs propres pays lointains. Et de même, de les voir écrire et livrer à la page blanche une histoire telle que celle de Miguel Torres, Espagnol, qui rencontre Zagagahaya, l'indienne Tainos, en 1492 ; et encore celle de Charles Guillon, négociant et armateur nantais, et sa femme « l'ange blond », Mamadou et Dougou, nègres du Sénégal débarqués un siècle plus tard en cette même île Hispaniola, Haïti d'autrefois et d'aujourd'hui ! Esclaves délivrés par la magie de l'oiseau multicolore ! Celui des savants ou bien celui des contes ?

À vous, lecteurs, de décider pendant ce voyage imaginaire !

Nos remerciements à Monsieur Élise, Proviseur du Lycée Pierre Mendès-France et à Monsieur Moreau, Proviseur adjoint, pour leur confiance ; aux documentalistes pour leur accueil au C.D.I ; à Catherine Oydic, C.P.E. Mais encore au café La Paix, à Rennes, pour son accueil patient lors de nos longues séances de travail et de mutualisation entre Gwenn, Laetitia, Françoise.

Françoise Sérandour, enseignante Français et littérature, atelier d'écritures. Écrivain. Docteur en Histoire, Société, Culture/ Sciences de l'Éducation et Ethnologie.
Rennes, 9 mars 2011.



[1] Édouard GLISSANT, Patrick CHAMOISEAU, L'Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Galaade, 2009 .

[2] Édouard GLISSANT, Poétique de la Relation : Poétique III, Gallimard, 1990.

[3] Édouard GLISSANT, Philosophie de la Relation, Poésie en étendue, Gallimard, 2009. 

[4] Trois enseignantes en accord sur le projet, Laetitia Boullu et Gwenn Le Carrer, professeurs de Français du lycée professionnel, à l'initiative du projet intégral ; Françoise Sérandour, enseignante de Français en lycée et INSA de Rennes, atelier d'écriture,  écrivain, docteur en Histoire, Société et Culture (Ethnologie ; Sciences de l'Éducation).

[5] Nous pourrions nous référer ici à l'histoire La Mulâtresse Solitude  de André SCHWARZ-BART, 1996. Points-Seuil. Ce roman sur l'esclavage se déroule en Guadeloupe, pendant les années 1800.

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