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Pierre Campion : Compte rendu du livre de Laurent Albarracin, Cela.
Mis en ligne le 26 décembre 2016.

Le 13 octobre 2012, à Saint-Malo, Laurent Albarracin a reçu le prix Georges Perros des Rencontres poétiques internationales de Bretagne, pour son livre Le Secret secret.

Sur ce site, Laurent Albarracin tient une chronique de poésie contemporaine, Images de la poésie.

Cela Laurent Albarracin, Cela, Rougerie, 2016.


Le « cela » de Laurent Albarracin : hypothèses

Laurent Albarracin ne cesse d'approfondir une certaine intuition. Cette intuition, il la travaille pour ainsi dire depuis toujours, depuis qu'il écrit en tout cas, depuis qu'elle le fait écrire. Si on tentait de la dire en une phrase, on trouverait peut-être la proposition métaphysique inépuisable en significations : « Il y a quelque chose plutôt que rien. »

Son dernier recueil, Cela, en est peut-être l'expression la plus accomplie, la plus ferme, la plus décisive à ce jour, une œuvre dont la richesse, la fermeté et la finesse étonnent.

Essai d'approche

Qu'est-ce que ce cela-là, ce cela que j'aimerais appeler, du nom de son inventeur, le cela d'Albarracin ?

Répondons par l'un de blocs de prose qui constituent le recueil, un par page, à la rigueur deux :

C'est cela, c'est-à-dire que c'est ce que c'est, ce qui est, mais c'est aussi comme l'expression de ça, justement, comme la confirmation qu'on attendait alors même que pourtant cela surgit le plus souvent inopinément. Ce qui se passe avec ce qui se passe, c'est que ça tombe parfaitement, ça vient à propos, ça vient avec le constat que c'est bien ça, qu'il est bel et bon que ce soit ainsi, puisque c'est ainsi, que c'est exactement tel que c'est, que ça s'emmanche en plein dans la situation. Avec cela, ce qu'il y a, c'est le sentiment d'une issue heureuse, aussi inéluctable qu'heureuse, et c'est cela qui est heureux.

Un bloc intransigeant, sans la complaisance d'une seule image, mais calme, évident et à peine provocant, chu là, mais non pas de quelque désastre obscur.

Et donnons quand même, autre bloc, un exemple de cela :

Le verre d'eau est cela. Le verre d'eau est particulièrement cela. Il est cela parce qu'il est comme le partage du cela entre ces deux matières qui le composent : dureté et mollesse du verre et de l'eau, transparence et liquéfaction. On dirait du verre d'eau qu'il est la séparation réunie, la distinction rassemblée. Il est l'appareil optique même, avec son œil au milieu de sa vision, la loupe sous laquelle son plomb fondu est une fleur absente.

Cette écriture-là : jeu virtuose de notions développé en une image qui fait signe, mais sans plus, à Mallarmé. De même elle fait signe, mais sans plus, à Ponge, à ses objets parfois, à son obstination, à sa résolution et même à son genre de lyrisme. Car cette prose-là, de toute évidence, n'est ni celle de Mallarmé ni celle de Ponge, et c'est tout dire de son originalité : elle n'est pas contre elles, ni à côté d'elles, elle est comme elle est.

La philosophie : une dialectique

Et développons ainsi :

Cela a la forme que cela prend, cela prend la forme que cela trouve, cela trouve la forme que cela a. Cela préexiste. Cela se réfère, ce serait un comble de dire que cela est sans référent. Cela est le référent intransitif, absolu, intransigeant.

Oui, voilà… Dans Albarracin nous reconnaissons la réalité même : la propriété de tout ce qui est, sous toutes ses formes et occasions possibles, qui ne s'aliène en aucune de ses formes, ni en aucune de ses occasions, ni en aucun référent avec lequel il constituerait une relation, une raison, une religion, un sens. Attention : ce n'est ni un platonisme ni quelque autre idéalisme : « Le cela d'une table serait plutôt la table établie comme table dans la table. »

Attention encore ! Il ne s'agit pas de la réalité en soi, d'un nouveau réalisme : « L'existence [du cela] est une insistance, seulement une insistance, sa réalité une reréalité. La reréalité étant cette réalité que cela nous fait toucher du doigt. »

D'autre part, « c'est ce qui est, mais c'est aussi comme l'expression de ça ». Car le cela n'existe que dans et par la désignation qui le réalise, — ce qui ne nous fait pas dériver non plus vers quelque nominalisme. Non, ces blocs de prose sont justement le lieu du cela — le cela établi en tant que cela dans tel poème —, en ce que s'y déploie une dialectique entre ce qui est (la table, le verre d'eau, le braiement d'un âne au pré, un couple de tourterelles au jardin, l'assiette sur la table…) et l'acte de la nomination de ce qui est, sous la forme du cela.

Tentons une référence, que nous espérons ne pas être hors de propos. Chez Freud aussi, il y a un certain démonstratif, un Id (Es en allemand), que les traducteurs en français appellent « le Ça », un cela qui désigne la réalité extérieure brute et irréductible, mais telle qu'elle est intériorisée et visée dans la psyché. Eh bien le cela d'Albarracin pourrait être quelque chose comme ceci : la réalité même, telle qu'intériorisée dans un bloc de prose. Comment ça ? Par une certaine écriture — dont nous venons de voir quelques exemples.

Au bonheur de la langue

Heureusement, la langue française a ses démonstratifs, très nombreux : même, sous certaines conditions d'écriture, les articles le, la, les peuvent en être. Les linguistes les appellent des déictiques et les décrivent comme des performatifs ou des mots en actes, en ce sens que ces termes accomplissent un mouvement, un être, une pensée, par un geste verbal de désignation[1].

Cela (latin id, illud) est un pronom (le pronom littéralement de quelque chose qui n'a pas de nom), un pronom démonstratif indéfini et de genre neutre, qu'on peut attribuer à une troisième personne. Ce n'est pas ceci, le démonstratif qui engage la puissance d'un sujet en première personne (« Ceci en vérité est mon corps, hoc est enim corpus meum ») et qui crée, à l'initiative de ce sujet, telle chose ou tel événement, nouveaux et à jamais (« Faites ceci en mémoire de moi, hoc facite in meam commemorationem »). Au contraire de ceci, cela est un impersonnel ; il réalise, non pas ce qui a à être ni ce qui va être, mais ce qui est : il est le neutre dans la parole neutre du poème — neutre grammaticalement, philosophiquement et éthiquement : « Ce que c'est, au juste, c'est ce que je ne saurais dire, mais que cela dit très bien sans moi, et précisément désigne. » Le je, le moi, le nous — et, encore moins, le tu, le vous — affleurent à peine, abolis qu'ils sont mais non liquidés dans l'espèce de tierce personne qui écrit et compose Cela, laquelle s'établit, implicitement, non pas ici, maintenant et pour toujours, mais là et toutes les fois que…

Cela, par blocs

Cela n'a pas de nom. Cela n'a pas de réalité. Cela est ce qui n'ayant ni nom ni réalité nomme et réalise. C'est cela qui fait cela que tout est. Que tout est cela. Qui fait de ceci cela et de cela cela. Cela est comme une force qui se reçoit. Sitôt cela est, sitôt il est cela.

Pourquoi donc faut-il désigner ce qui est puisque, de fait, il lui suffit d'être ? C'est que, malice de sa part (est-ce bien croyable ?) ou bien inconscience et insouciance de notre part (cela est sûr et certain), nous oublions la reréalité du réel, ou même, de fait et de droit, nous la nions ou la renions, et l'offensons à chaque instant.

Voilà donc un pronom qui tombe bien. Il ne s'agit pas de créer quoi que ce soit mais de rappeler qui que ce soit à une évidence : la réalité nue et brute est un bloc à la fois incontournable, indestructible et indifférent. Opposons-lui donc, mais respectueusement et avec amour, les blocs, en nombre indéfini, de nos désignations. Ainsi nous ne l'oublions pas et même nous la reconnaissons et l'honorons, par nos moyens certes : faibles au regard de tout ce qui est comme il est, artisanaux, précaires et à inventer au besoin de chaque occasion.

La figure : la tautologie

La poétique a une figure, assez méprisée du reste, c'est la tautologie, dont Albarracin fait depuis longtemps un grand et un brillant usage[2].

La tautologie se prend à la réalité, mais elle ne saurait la regarder fixement : elle lui danse autour. Elle la dit et redit, désigne et redésigne. Ce n'est pas monotonie ni répétition, puisque chaque occasion a son cela et chaque bloc de poésie ses inflexions, modulations et reprises :

Parfois une qualité de la lumière, un peu comme si la quantité de la lumière qu'il y a au ciel s'était muée en une qualité, toute la quantité en une seule qualité, d'un coup, par magie, une qualité d'abondance donc, mais pure, retenue, rare, qu'il y avait dans la lumière, une approbation, une justesse, un « c'est cela », un oui sans quoi ni rien d'autre que ce oui. Une qualité de la lumière, une lumière qui serait une confirmation native, un écho de l'inouï, quelque chose comme ça, une lumière qui soit la réponse à la lumière, et la lumière de cette lumière.

On voit les variations sur un thème, le travail des notions (le jeu de la quantité et de la qualité, et ses discontinuités), la variété et la puissance des déictiques (« oui », les articles définis et indéfinis : « un écho de l'inouï »…), et surtout l'espèce de neutralité qui abolit l'occasion et le sujet lyrique dans la prose, et l'écriture dans la masse de ses effets tautologiques, de ses bonheurs et de son bonheur.

Tenir la ligne et la note, dans et contre les tourbillonnements entêtants de la tautologie.

Une expérience

Le cela est une expérience du monde, vécue et présentée dans l'écriture de la poésie. Il y faut une disponibilité, un silence qu'on fait en soi-même, « un silence d'avant quelque chose et c'est tout », une adhésion à un certain mouvement ou bien à une certaine qualité d'immobilité, une docilité à la venue de telle phrase. C'est une expérience acceptée de l'implacabilité : « Cela ne transige. Cela tranche. […] Cela est, cela est irrévocable. »

Une expérience de l'impondérable :

Ce n'est pas parce que cิest impondérable que ce n'est pas cela. Au contraire. Plus la réalité à quoi cela s'applique est fine, imperceptible, et mieux cela s'applique à cela, comme si l'application ici était une attention soutenue, une délicatesse. La délicatesse de cela envers cela.

Une expérience du vague :

C'est vague, parfois, cela. Alors c'est cela que c'est vague. Que c'est l'impression d'une impression. On a senti qu'on a senti quelque chose. Qui passait. Qui passant nous quittait. Qui nous quittant nous laissait. Avec cela.

Une expérience de la plénitude : « C'est ça. Ça y est. Enfin. […] Il fallait que ça y est soit dans ça pour que ce soit vraiment ça, pour que ça ait le goût du c'est ça. »

L'expérience de l'arbitraire, ou d'une certaine grâce :

Cela peut très bien se loger dans cette écuelle de fer toute rouillée là dehors, mise à la pluie et aux aléas, emplie de terre, de feuilles mortes, de fragments de bois, oxydée jusqu'à se perdre, abandonnée de tout sauf de cela.

Donner sa chance à la moindre des choses.

 

Irai-je jusqu'à l'idée d'une sorte de phénoménologie ? Cela se formulerait ainsi : pour, par et dans une conscience poétique du monde, la démonstration — la mise en évidence — qu'il y a quelque chose plutôt que rien. En d'autres termes, moins philosophiques : une expérience poétique de la réalité, conduite fermement à travers des variations sur les propriétés d'un certain mot de la langue française.

Pierre Campion



[1] Les théoriciens anglo-saxons du langage emploient le terme de shifter, en français : embrayeur. Le plus remarquable de ces théoriciens est le philosophe anglais J. L Austin : How to Do Things with Words (Oxford, 1962), trad. française Quand dire c'est faire, Paris, Seuil, 1970.

[2] À propos de la tautologie et de l'image en général, lire sur ce site deux textes de Laurent Albarracin (2001 et 2006) : De l'image 1, et De l'image 2.


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