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Pierre Campion : Le Château qui flottait de Laurent Albarracin.

Mis en ligne le 9 septembre 2022.

Albarracin Laurent Albarracin, Le Château qui flottait, Éditions Lurelure, 2022.


Allons-y gaiement !
Note sur Le Château qui flottait de Laurent Albarracin

Laurent Albarracin est l'un de nos meilleurs connaisseurs en poésie contemporaine, comme pratiquant, commentateur et éditeur. Sans trop de surprise, on constate qu'il ne manque pas de fantaisie et qu'il aime la plaisanterie. Témoin déjà, à côté d'un Res rerum gravé à l'antique dans le marbre, les sonnets parodiques de Contrebande ou même les malices du Manuel de réisophie pratique.

Ce Château qui flottait exploite à fond cette veine. Là il s'agit carrément d'une épopée héroïcomique, ou d'un commentaire géant à telle chanson d'enfants…

Ah ! mon beau château !

Ma tant'tire tire lire

Ah ! mon beau château !

Ma tant'tire tire l'eau,

… mais en sept chants et 1 400 alexandrins !

 

La préface d'Emmanuel Boussuge dit parfaitement ce que doit ce Château à la tradition du grotesque dans la littérature, la poésie et le théâtre français. On peut soupçonner aussi une espèce de manifeste en forme de signe de piste laissé par une équipe de bras cassés partis à l'assaut de la forteresse trop fantasmée, par tout le monde et par eux-mêmes, de la Poésie contemporaine. Ces graffitti, ou ces graphes, peints à la bombe en couleurs vives, pourraient être des signes de reconnaissance adressés à des passants en guise d'invitation : n'ayez pas peur, rejoignez-nous, la poésie est un château ouvert à tous les vents.

Pourquoi non puisque l'esprit de la facétie fait partie de la pensée et qu'aucun objet de la pensée ne saurait lui échapper ? Aussi innocente que la gravité de Res rerum, et aussi sérieusement ironique, telle serait la légèreté du Château qui flottait.

Saint Alexandrin, chanteur de rues et martyr

Dans ce jeu plus savant qu'il n'en a l'air, l'alexandrin fait problème.

Il a une telle histoire, au cours de laquelle il a acquis une telle densité et une telle résistance, qu'il ne se laisse pas faire comme ça. Autrement dit, il ne suffit pas de le débiter en fragments de prose comptés douze pour le disloquer vraiment.

Ce n'est pas d'ailleurs ce que fait Albarracin, qui préfère le plus souvent le faire chanter suivant les accents qui lui sont propres, quitte à le forcer plus ou moins dans leur exécution. Rien de méchant, que tel ou tel n'aurait pas déjà pratiqué avant lui. Ainsi Mallarmé ou Verlaine, quand ils font claudiquer le grand trimètre de Victor Hugo[1] :

Coure le froid// avec ses si//lences de faux (« Mes bouquins refermés »)

vous comme un// qui boîte au loin,// Chagrins et Joies (dans Sagesse).

Ainsi Albarracin, dans toute une séquence :

L'être est sans origi//ne ni raison ni cause

Les choses sont simple//ment parce qu'elles sont.

Nos salives n'usons,// rien ne sert qu'on en cause.

Et pourtant on scrutait,// c'était plus fort que nous.

[…]

Adossés au château,// on regardait la terre.

Regardez comme la// moindre courbe secrète

Une interrogation,// le moindre pli de rien.

Ce qui se love là// est toute notre quête. (v. 850-859)

Oh le *ne ni raison ni cause du vers 850, forcé dans sa diction par ses voisins, ou le *Regardez comme la (v. 857) ! Oh les belles bleues, oh les belles rouges ! Et ça ne veut pas ne rien dire.

Alors, ensuite, on peut obliger l'alexandrin à sortir de sa superbe, on peut lui faire ordonner les assauts héroïcomiques de nos copains et copines :

   Sus aux fachos, aux flics, aux profs et aux curés !

[…]

Bériou et Prieto, spécialement furieux

Ne décoléraient pas dans leur folie guerrière

[…]

Les filles se déme//naient : Ana Orozco

Frappait les corps de son// épinette des Vosges.

[…]                                                                (v. 970-1010)

Sous la torture, on peut même le faire proférer des vérités ou des incongruités : des insignifiances, ou des absurdités, ou des trivialités ou même parfois des inconvenances :

On compte sur ses doigts// pour trouver le bonheur

Dès lors qu'un pied, à dou//ze, vous fait une fleur

En tombant pile dans// son caoutchouc, alors

Qu'il aurait pu tomber// sur un alligator.

Mince il en faut de la// chance et des coups de bol

Quand on va dans le po//ème et dans l'hyperbole.

L'aventure rési//de à tous les coins des mots. (v. 165-171)

 

Mais attention ! S'il est simplement compté douze sur les doigts et privé de sa respiration, fût-il attesté par la rime l'alexandrin qui dansait encore tombe KO dans sa cage. Raide mort, il nous laisse sa peau, invendable.

 

Peut-être pour l'éprouver au mieux faudrait-il affronter l'alexandrin à ses congénères : le décasyllabe de La Chanson de Roland qu'il a supplanté comme vers national, ou l'octosyllabe son rival poids moyen, ou le petit vers épique de 7 syllabes, ce poids léger insolent, prêt à leur voler à tous dans les plumes[2]. Combats de fauves ou de coqs ? Mais cela porterait d'autres significations et serait une autre paire de manches.

Pierre Campion



[1] Ainsi marqués, les accents ne notent pas des silences mais des intonations. Variante pour le vers de Mallarmé : Coure le froid avec// ses silences de faux.

[2] Mallarmé, déshabillé du regard par sa « Marchande d'habits », dans l'un des six quatrains de ses Chansons bas :

Le vif œil// dont tu regardes

Jusques à// leur contenu

Me sépa//re de mes hardes

Et comme un// dieu je vais nu.

Scander : 3//4.

Stéphane Mallarmé, Poésies, coll. Poésie/Gallimard, édition de Bertrand Marchal, p. 161-162. Il y en a cinq comme ça, tous familiers et plus vifs les uns que les autres.

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