RETOUR : Coups de cœur

Pierre Campion. Compte rendu du livre de Jean-Loup Trassard, Verdure.
© : Pierre Campion.

Mis en ligne le 5 juillet 2019.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Dormance, 2000.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : La Composition du jardin, 2003.

Autre compte rendu pour un roman de Jean-Loup Trassard : La Déménagerie, 2004.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Nuisibles, 2005.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Conversation avec le taupier, 2007.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Sanzaki, 2008.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Causement, 2012.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Neige sur la forge, 2015.

Autre compte rendu pour un livre de Jean-Loup Trassard : Exodiaire, 2015.

verdure Jean-Loup Trassard, Verdure, Le Temps qu'il fait, 2019.


Défense et illustration de la verdure

Dans le recueil de ces textes pour la plupart de circonstance, on retrouve l'écriture et l'esprit de Trassard, cette sensibilité aux choses de la terre, cette exactitude et cette force lyrique que nous aimons, ici ramassées dans des formes courtes et classiques de notre littérature. Ainsi dans ce portrait en hommage à la figure du bourrier, le nom collectif de la végétation de nos haies anciennes, ou dans des lettres : à la prêle, au lin, à l'ortie. L'écrivain s'adresse à chacune délicatement, selon sa figure et son caractère, en espérant une réponse. Car, comme le dit par ailleurs dans le volume ce petit chef-d'œuvre de deux pages, « Flore en Mayenne », les plantes et les oiseaux, nous pouvons leur parler mais ils ne répondent pas. En cette prose brève éclate l'étrangeté métaphysique des végétaux, dont la terre nous dérobe les principes de germination et de développement : aimée soit cette indifférence qu'elles opposent à nos reproches (pour leurs griffures ou leurs brûlures…), comme à notre intérêt ou à notre solidarité de vivants (pour leur capacité à nous préserver et soigner…), comme à l'admiration qui nous porte vers leur beauté. À ceux qui peuvent répondre — les lecteurs d'un livre auquel ce texte servait de préface —, Trassard écrit sur les plantes qui ignorent notre demande d'amour : « Le fait qu'elles se laissent découvrir et nommer, que souvent elles renaissent à l'endroit où nous les avons rencontrées, ne serait-ce point, de leur part, une façon d'entamer la relation ? » Trassard ou comment conquérir enfin ces belles indifférentes de nos campagnes…

 

Dans cet amour pour la vie rurale, une colère et la polémique trouvent leur inspiration et gagnent le recueil. En ces morceaux divers, dont certains remontent aux années 1970 et 1980, paraissent des sentiments et un ton qui n'étaient pas vraiment dans l'œuvre ou qui s'y trouvaient empêchés.

Les transformations récentes de l'agriculture, éprouvées en Mayenne et ailleurs, et poursuivies non sans excès et aberrations répondent bien, de fait, aux évolutions des techniques, de l'économie et de la société dans son ensemble. Cependant, pour comprendre comment elles furent acceptées si facilement et non par ignorance ou passivité, il faut rappeler la peine des hommes dans ces temps anciens : l'enfermement dans une société rurale dure et suspicieuse, les travaux épuisants, l'usure des corps et des âmes. J'entends encore chez mes parents certaine plaisanterie sur une vieille femme : « Avec deux comme ça, on ferait une roue de brouette. »

Témoin aussi le taupier de Jean-Loup Trassard, dont l'entretien rend la résignation et toutes les misères : matérielle, affective, sociale et morale[1]. Et presque aussi dur à la peine, son forgeron[2]. Les campagnes anciennes n'étaient pas toujours les lieux du bonheur.

Et puis les Fourboué de sa Déménagerie[3]. Dès 1941, en pleine Occupation, et presque vingt ans avant la fameuse « révolution silencieuse » de l'agriculture, ils partent s'agrandir dans la Sarthe, leur far East, et un narrateur encore émerveillé raconte cette épopée vécue dans son enfance, ce changement d'espace, de temps : de monde. De même le beau mythe de Dormance[4], comme tous les mythes profonds, n'allait pas sans ambiguïtés Avec l'instauration de l'agriculture en Mayenne au néolithique surviennent, sur les terres où le narrateur se représente ses héros, un premier aménagement — un premier « arraisonnement » — et, dans l'humanité, une violence nouvelle, celle qui oppose, de manière tragique, les fondateurs de l'élevage et de la culture céréalière aux bandes errantes des cueilleurs et chasseurs.

Y aurait-il, de nos jours, une rupture tellement radicale dans l'histoire de l'agriculture, de sa fondation à ses développements récents, entre ses inventions anciennes et nouvelles — une telle discontinuité[5] ? Les faucheuses Deering et les moissonneuses-lieuses McCormick, tirées encore par des chevaux, n'attendirent pas les bombardements américains sur l'Ouest pour s'installer dans le paysage dès les années 1930[6]. Simplement, vers 1942, le sisal manquant, la ficelle de papier cassait à tout bout de champ. Ce moment de l'Occupation puis celui de la Libération ­— avec le retour des paysans prisonniers dans les fermes allemandes — furent ceux des frustrations et des désirs dans des campagnes qui avaient déjà goûté à la modernité.

 

Pour la plupart de ces textes, les dates de leurs publications montrent que Trassard, en manifestant son indignation à l'égard de la transformation de l'agriculture, a devancé le basculement récent de l'opinion. Ses arguments ne tirent pas leur solidité d'une idéologie mais de son expérience ancienne, et son talent nouveau de polémiste est puissant. Cependant, peut-on mettre en face de ses justes raisons quelques réflexions qui ont trait à l'histoire récente des sociétés rurales et même à certaines ambivalences de l'ancien monde évoquées dans son œuvre ?

 

Dans ce livre, il y a bien deux mouvements, mêlés : donner encore une fois la parole à l'amour de la campagne ancienne ; lâcher les chevaux de la colère contre ses destructeurs. Mais toujours l'excitation, le bonheur et la joie d'écrire.

 Pierre Campion



[1] Jean-Loup Trassard, Conversation avec le taupier, Le Temps qu'il fait, 2007.

[2] Jean-Loup Trassard, Neige sur la forge, Gallimard, 2015.

[3] Jean-Loup Trassard, La Déménagerie, Gallimard, 2004.

[4] Jean-Loup Trassard, Dormance, Gallimard, 2000.

[5] Sur cette question débattue d'une rupture décisive dans l'Histoire et dans la vision de Trassard, et sur les prémices de la colère dans son œuvre, voir la dernière partie du beau livre de Florent Hélesbeux, Jean-Loup Trassard ou le paysage empêché, Classiques Garnier, 2017, « L'espace détruit, arraisonné ». Ses conclusions, d'ailleurs nuancées, sont différentes des miennes.

[6] Jean-Loup Trassard, Tardifs instantanés, Gallimard, 1987, p. 106-108. Voir le commentaire de ce texte par Florent Hélesbeux, ouvr. cité, p. 514-517.

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