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Pierre Campion : Entre les actes, la vie des enfants Herbel.

Mis en ligne le 19 octobre 2017.
© : Pierre Campion.

Sur ce site, voir aussi trois textes de Pierre Campion :
Le 19 germinal, an VII de la République…
Classe 17
Le récit de généalogie, une poétique ?


Entre les actes, la vie des enfants Herbel

À la mémoire d'Anne-Marie Deschamps (1883-1961).

Le 7 juillet 1829, à Saint-Père Marc en Poulet (Ille-et-Vilaine), quand elle épouse Jean-François Herbel né à Combourg en 1806, Jeanne Magdeleine porte le nom de Dubault. De même à son décès le 26 décembre 1876 à Saint-Jouan des Guérets (même département), de même à sa naissance, le 8 mai 1808 à Miniac-Morvan (même département). Mais, dans les actes intermédiaires qui la concernent, à la naissance, à la mort ou au mariage de ses enfants, et dans les recensements, elle s'appelle souvent Beau, Baux ou Beaux. Apparemment, les officiers d'état-civil et les recenseurs entendent distraitement la déclaration de son mari ou la sienne, et ils ne vérifient pas, ou bien les intéressés parlent entre leurs dents, ou encore Dubault et Beaux, pour eux, c'est la même chose et puis, ne sachant pas lire, ils ne relisent pas ce qu'on écrit d'eux… Or, quand on remonte sa lignée à elle jusque vers 1720, le nom de ses aïeuls est toujours Dubault.

Pas d'épreuve de vérité : elle ne signe jamais, et les rédacteurs des actes notent qu'elle déclare ne savoir signer. Quel était son vrai nom, à ses yeux ? Son mari non plus ne signe pas. Ils appartiennent encore au peuple qui n'est pas allé à l'école. Ils sont journaliers. Cependant, ils ne sont pas si perdus, puisque souvent leurs témoins signent. Ainsi à leur mariage, quatre cultivateurs, plutôt des jeunes, qui ont un nom dans la commune et dont l'un ou l'autre a pu être leur employeur : François Auffray, Alain Leretrait, Jean Lesaulnier, Alain Ruellan. Moment où ils sont reconnus.

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Le premier qui part, mais au loin et sans retour, c'est leur fils aîné, Jean Marie Julien, né en 1833 à Saint-Père. Son dossier français de marin est presque vide : simplement sa qualité de matelot de troisième catégorie, son matricule et un signalement, yeux bleus, nez moyen, aucun embarquement… Aurait-il entendu quelque histoire de chercheurs d'or sur le port de Saint-Malo ? Coup de tête : en 1853, il arrive à Melbourne by ship, et il y reste. Quel navire ? Apparemment on ne trouve rien sur les registres d'immigration, ce qui laisse supposer qu'il s'était engagé comme matelot et qu'il débarqua, tout simplement. Aux autorités australiennes, il donnera plus tard les noms de ses père et mère (Jeanne Beau, encore), la date de sa naissance (exacte) et le lieu (décalé) de Saint-Malo. En 1861, il  épouse une jeune Irlandaise, Mary Sweene, arrivée en 1860, et on les retrouve notamment à Bendigo (d'abord appelée Sandhurst), une ville de chercheurs d'or. Tous deux s'établissent dans la province de Victoria où ils auront onze enfants  ils se prénomment John Thomas, Edward Keiran, Adora Cecilia ou Rose Ann…  et de nombreux petits-enfants. Lui meurt en 1909 et elle en 1923. D'après d'abondants documents provenant d'un site australien et de plusieurs généalogies locales, Jean Marie Herbel aurait fait fortune dans les golden fields et construit une grande maison modern style, appelée « St Malo » (elle existe toujours au 505 Hargreaves street, Bendigo et une photo donne à voir un John et un Kevin Herbel posant devant elle, en 2010). Pourquoi Jean-Marie était-il parti là-bas ? Pour fuir la condition de marin, ou la misère de ses parents, ou les humeurs et bizarreries de cette famille-là ? De telles aventures arrivent dans cette région de marins au long cours où beaucoup rêvent d'occasions. Jean-Marie Herbel dut trouver la sienne. Apparemment, il ne pensait plus à sa famille — à moins que le deuxième prénom de sa fille Teresa Josephine, née en 1876 à Kangaroo Flat, ne fût là pour rappeler celui de sa jeune sœur — 8 ans quand il s'en alla. Toujours est-il que, immigrant enrichi et fier de l'être, il voulut afficher le lieu soi-disant de son origine à la porte de sa belle maison. Après tout, les quais de Saint-Malo n'étaient-ils pas le lieu de sa vraie naissance ?

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Dans la famille Herbel-Dubault, il y aura d'autres incidents, moins marquants mais significatifs.

Leur fille Françoise est née le 2 juillet 1848, à Saint-Jouan — son frère Jean-Marie n'est pas encore parti, il a 15 ans —, mais leur père ne la déclare que le 14 octobre, et leur mère s'appelle toujours Jeanne Baux. Ni le déclarant ni les témoins ne signent et le maire, Charles Magon, ne se formalise pas de ce retard, au moins pas officiellement.

Trois ans plus tôt, sur le registre des naissances de Saint-Servan, à la page du 22 février 1845 — Jean-Marie a 12 ans, et les familles des ouvriers agricoles se déplacent au gré des employeurs et des employés —, on trouvait déjà une mention marginale évoquant le jugement qui rétablit à cette date du « vingt deux février mil huit cent quarante cinq » la naissance de leur autre fille, « Joséphine, Jeanne Herbel, fille légitime de Jean et de Jeanne Magdeleine Dubault », jugement prononcé par le tribunal civil de Saint-Malo en date du 30 octobre 1862. C'est que ladite Joséphine Herbel, 17 ans maintenant, la sœur aînée de Françoise et la sœur cadette de Jean-Marie désormais absent, va épouser, à Saint-Jouan, le 11 novembre 1862, François Campion (1821-1886). Demandant à la mairie de Saint-Servan l'acte de sa naissance en vue de son mariage, elle et ses parents — ou plutôt la municipalité de Saint-Jouan — s'aperçurent qu'on avait oublié de déclarer sa naissance. Quant à Joséphine elle-même, fut-elle vraiment troublée de se voir ainsi restituer, judiciairement, sa pleine identité ? Au bas de son acte de mariage qui mentionne le jugement prononcé moins de quinze jours auparavant, elle signe d'une main ferme, mais bizarrement on lit plutôt quelque nom comme Heller plutôt que Herbel. À l'église, le même jour, elle ne signe pas : il se pourrait que quelqu'un, une heure avant, à la mairie, ait signé pour elle… Ce n'est pas que ces incidents ne surviennent pas de temps à autre dans les registres mais apparemment, et pour ses filles cadettes — non pour les aînées, dûment déclarées en 1831 et 1835 — comme pour sa femme, Jean-François Herbel était brouillé avec l'état-civil, ou bien il n'avait guère de révérence à l'égard de la loi, ou bien il n'y pensait même plus, ou bien il était désormais au-delà de tout ça.

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Entre 1863 et 1883, François Campion et Joséphine Herbel, les jeunes mariés de 1862, auront neuf enfants, dont trois décédés en bas-âge. Rien que d'ordinaire. La petite, Joséphine aussi, épousera un garçon de Saint-Servan, en 1904, un maçon, Henri Vaupré, et c'est la seule dans sa fratrie qui ait eu, en quelque sorte, un destin semblable à celui de ses contemporaines et du même milieu.

L'aîné de leurs enfants, cest François prénommé comme son père, né le 28 septembre 1863. D'abord il est maçon. À vingt-huit ans, cinq ans après la mort de son père, il part, certes bien moins loin que son oncle d'Australie. Peut-être même rompt-il, tant sa décision est tranchée et significative. Alors que ses père, grand-père et arrière-grand-père paternels étaient charpentiers de marine avec statut de marins de l'État et que certains de ses frères sont maçons comme lui à Saint-Jouan, il a assez d'instruction pour devenir facteur des Postes. Le 1er mai 1891, il prend ses fonctions à Langon, dans le sud du département, non loin de Redon. Le voilà au bord de la Vilaine, qui coule vers le sud et fait tout a contrario de la Rance maritime : vaste et molle vallée, faibles pentes, marais inondés tous les hivers, agriculture encore retardataire… Le 9 janvier 1893, à Renac, un bourg situé entre Langon et Redon, il épouse Constantine Godet, 20 ans, lui 29. Vainement Constantine a tenté de substituer le prénom de Marie au sien qu'elle n'aime pas apparemment. Le maire a été inflexible, mais elle signe quand même Marie Godet… Elle est la fille de Constant Godet, cantonnier-chef de son vivant, et qui voulut lui donner son prénom sous une forme originale. C'est le monde des facteurs et des cantonniers, méprisé et jalousé par les marins et laboureurs de la Rance… Du côté de François, sa mère, Joséphine Herbel, « sans profession », est présente et consentante. Elle a appris à signer et signera désormais veuve Campion, qui n'est pas strictement son nom propre et légal. Pour François, un seul témoin, Jean Deschamps, que nous allons apprendre à connaître. Sa profession de jardinier vient corriger en surcharge celle de journalier, d'abord mentionnée… À Renac, a-t-on idée de se déclarer jardinier ? Chacun fait son jardin. Sur la Côte, c'est un métier que d'entretenir les grandes propriétés des Magon et autres armateurs, ou, bientôt qualifié d'horticulteur dans les actes, de cultiver les légumes pour les vendre.

Jean-Marie Deschamps est le mari de Françoise Herbel, et donc l'oncle par alliance du marié. Il sera venu avec sa belle-sœur Joséphine par le train, changement à Rennes pour Redon. Arrivés pour le mariage civil qui a lieu à trois heures de l'après-midi, ils seront hébergés, je ne sais comment, à Renac ou à Langon jusqu'au lendemain pour le mariage religieux. Jean-Marie n'a pas fini de prendre le train et de dormir loin de chez lui.

La fois suivante, le 27 février 1901, heureusement c'est à Saint-Jouan que se marie sa nièce Anne-Marie Campion. Rompant elle aussi avec le monde de ses parents, elle épouse un « commerçant », Isidore Nogret. Au recensement de 1911, à côté de son mari sabotier, elle sera débitante dans le bourg de Saint-Jouan. Ses témoins à lui appartiennent au monde des sabotiers ; ses témoins à elle sont son oncle Jean Deschamps et son frère Pierre, « garçon de magasin, domicilié à Paris ».

C'est que, en effet, Pierre Campion, né en 1874, va bientôt épouser à Paris, le 19 février 1903, mairie du 16ème arrondissement, Clotilde Fradin, couturière, native d'Auxerre. Elle est veuve. La mère de l'époux a donné son consentement par acte réalisé à la mairie de Saint-Jouan. Ses témoins à lui sont son frère Jules, employé, domicilié à Paris, 56 rue de Bondy et leur jeune sœur, Joséphine, 20 ans, sans profession, la dernière de la fratrie. domiciliée à Paris, 76 rue de Bondy. La présence de celle-ci, à demeure, surprend, et aussi sa qualité de témoin. Mais, comme nous savons, elle reviendra se marier au pays, où elle aura comme témoins deux femmes : sa sœur Anne-Marie et justement sa belle-sœur Clotilde Fradin, prénommée désormais Florentine… Une ide qui reviendra, sous peu. Troisième témoin de Pierre : un cousin par alliance, Jules Ernouf, originaire de la Manche et marié à une cousine côté Herbel, à Paris, vingt ans auparavant : ceux-ci ont devancé l'appel de la capitale.

Jules Campion, lui aussi, s'en est allé faire sa vie loin de Saint-Jouan. D'abord maçon en 1896 au moment de son service militaire, il part donc ensuite à Paris. Le 15 avril 1905, il épouse Marie Chabin. Cela se passe à Saint-Satur (Cher), dans le pays sancerrois. Aura-t-il connu sa femme à Paris ? C'est probable. Ont fait le déplacement quand même assez lointain : François, son frère aîné, le postier, qui habite désormais à Saint-Servan et leur oncle Jean-Marie Deschamps, prêt encore une fois à soutenir ses neveux. En présence de ce gendre né au bord de la mer et employé dans la capitale, le père de Marie Chabin, vigneron, veille aux intérêts de sa fille et aux siens propres : il y a contrat de mariage, une pratique et une notion inconnues chez les Herbel et les Campion. Marie Chabin a 23 ans et elle mourra, à Saint-Satur, à 84 ans, en 1966. Entretemps, le caporal Jules Campion, de l'infanterie territoriale, remobilisé en 1915, aura été tué, le 15 juillet 1918, à 41 ans, près de Saint-Hilaire le Grand (Marne), « d'un éclat d'obus à la tête ». Sa veuve ne se sera pas remariée, et son nom à lui fut ajouté sur le monument aux morts de Saint-Jouan.

Reste Valentin Campion, le frère de François, Anne-Marie, Pierre, Jules et Joséphine, neveu comme eux du chercheur d'or australien, le cadet des garçons dans sa fratrie. Il se signale à notre attention déjà par son prénom plutôt recherché, et moins par sa profession de maçon qui fut, à un moment, celle de ses frères, que par ses trois mariages et surtout par le premier de ceux-ci. Le 27 septembre 1905, quelques mois après le mariage de Jules au pays des vignobles, il épouse à Saint-Jouan Mathilde, Marie, Célina Février, âgée de 17 ans, « tailleuse ». Celle-ci vient justement de Renac, où le mariage traditionnellement devrait avoir lieu et où nous avons vu se marier le frère aîné de Valentin : voilà comment Valentin et Mathilde se seront connus. Et puis Mathilde est orpheline : à ses yeux, sa vie est désormais sur la Côte de tous les prestiges.

Par une innovation qui a tout l'air d'une provocation, à la Herbel mais dans un autre genre et parfaitement légale bien que tout à fait inhabituelle, ces jeunes gens se choisissent comme témoins quatre femmes. Très rares, alors et en cette région, sont les femmes témoins des mariages, à plus forte raison qu'il y en ait quatre… La première et la plus jeune, c'est Anne-Marie Deschamps, 22 ans, la fille de Jean-Marie et de Françoise Herbel, la cousine donc de Valentin, « sans profession ». La deuxième, c'est Marie Françoise Collin, 31 ans, « propriétaire » à Saint-Méloir des Ondes, une cultivatrice prospère. Ce que je sais, par ailleurs : elle réunit dans sa personne et par son mariage avec Pierre Barbanson, les alliances entre les Collin, les Barbanson et les Campion, inaugurées et redoublées depuis près d'un siècle. (Peut-être fera-t-elle école auprès de sa cousine Marie Davide Collin, témoin dans un mariage en 1906 à Saint-Jouan. Toutes deux ont pour grands-parents deux frères Collin et deux sœurs Campion, mariés en 1822 et 1826. Et Marie Davide, sans doute, ne voit pas pourquoi elle ne serait pas témoin, elle aussi…) Troisième témoin : Marie Godet, « ménagère, tante de la future », 33 ans, que nous connaissons et qui habite maintenant Saint-Servan, où son mari François a obtenu le gardiennage d'un bureau de poste. On ne lui impose plus le prénom de Constantine. Ce jour, elle est déjà la jeune tante de Mathilde et elle devient sa belle-sœur, comme épouse du frère aîné de Valentin ; elle veille sur le mariage de l'orpheline, une union qu'elle a peut-être aidé à se faire. Ce n'est pas elle qui consent officiellement au mariage, mais sa propre mère, Mathurine Tâtard, la grand-mère de Mathilde, venue de Renac, qui déclare ne savoir signer : celle-ci appartient à un monde de journaliers qui s'est glissé dans celui des petits fonctionnaires et des gendarmes. Quatrième témoin : Alphonsine Leroyer, 33 ans aussi, « ménagère », ce qui signifie qu'elle ne travaille pas. Elle habite Saint-Servan. Cherchant dans le recensement de 1906, je trouve qu'elle réside rue du Val comme François Campion et Marie Godet ; elle est leur voisine et probablement leur amie. Elle est mariée avec Alexandre Brochard, scieur de long, non nommé dans cet acte et qui ne signe jamais dans les actes qui le concernent. À leur mariage, à Laval, elle était tisserande comme son père, et elle signait. Sauf Marie Collin, les témoins appartiennent donc à un milieu modeste, et aucune des quatre n'a à voir avec la partie bourgeoise ou petite-bourgeoise de la population. Elles ne sont pas de la minorité éclairée, mais elles se sont pourtant réunies dans cet acte éclatant.

Quelle fête ! J'imagine le groupe fier et serré des quatre jeunes femmes, dans les robes colorées qu'elles se sont fait faire, et auxquelles Anne-Marie, future couturière, et la jeune mariée, tailleuse, ont peut-être mis l'idée et la main. Qui a eu l'inspiration de ce coup-là ? La mariée et sa tante ? Ou bien la jeune Joséphine ? En tout cas, Valentin et ses frères ont au moins acquiescé… Elles rient entre elles, elles font des signes aux invités dont certains n'étaient pas dans la confidence, elles font signe par elles-mêmes. Ce jour-là, à la mairie et, dans une heure, à l'église, il se passe quelque chose dont elles sont ensemble le symbole, par la volonté des mariés et forcément conscientes : la présence revendiquée des femmes aux actes officiels de la vie. Elles signent, elles sont allées à l'école… Et puis, le monde de l'extérieur est là, en pensée et peut-être en corps : de Paris, de la Loire, de la Bourgogne… Manquent les cousins d'Australie, mais on n'y pense même pas. Voilà que les enfants Herbel sont reconnus dans leur lieu et dans leur époque.

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Je les appelle les enfants Herbel parce que, par leurs mères et grands-parents, ils sortent d'un fonds empreint d'archaïsme, de désintérêt à l'égard des institutions, d'obscurité consentie et peut-être préférée — et donc ils éprouvent, eux, une demande de visibilité et d'avenir. Dans une région petite, active, prospère et tournée vers le monde entier, un état ancien de la vie persistait, de plus loin que Jacques Cartier et ses marins de la Rance : ces journaliers vivent au jour le jour dans un courant d'Histoire qu'ils ignorent, et peu s'en faut qu'ils s'ignorent eux-mêmes. Depuis avant les années 1750, on venait de partout sur la Côte : les Campion de la région de Lannion, les Collin du sud de Dinan, les Barbanson de Lamballe. Jean-Marie Deschamps, lui-même est né près de Rennes et les Brochard viennent de la Mayenne. Mais voilà que la construction navale périclite et que les charpentiers de la Rance, l'aristocratie des chantiers, se font laboureurs sur place, témoin trois oncles de François le facteur, dans les années 1840 et son propre grand-père, dès 1816, chacun sachant signer et s'attachant à marier au mieux ses filles et garçons. Nés du mariage de deux familles pour une fois quelque peu désassorties, les enfants Herbel et Campion tirent leurs conclusions des trois manières d'être perdants, l'ancienne, des journaliers, la nouvelle, des charpentiers, et peut-être bien celle d'être femme : ils deviennent ouvriers ou employés, et ils demandent, une fois, comme pour voir ce que ça fait, à des femmes exclusivement d'être leurs témoins.

Pas de crainte ou d'amertume dans le geste, les quatre jeunes témoins saluent le vingtième siècle, tout neuf, le leur. Alors que, sous l'Ancien Régime, les femmes étaient enregistrées à égalité parmi les présents — « en face d'église », parmi les représentants indistinctement de la chrétienté —, sous leur nom propre et légal de fille et dans les trois actes de la vie sociale (baptêmes, mariages et sépultures), voilà que les notions républicaines de témoin des naissances et mariages et de déclarant des décès parurent rapidement trop sérieuses — trop abstraites, trop juridiques — pour être remplies par des femmes. Ce n'est pas que celles-ci en étaient légalement exclues, mais, après les premières temps de la République, c'était devenu peu à peu impensable : on préférait choisir le premier venu disponible, un artisan du bourg, un employé de la mairie, le cafetier ou l'instituteur. Mais voilà que, ce jour-là, sous la République désormais assise et consacrée, un droit ancien reparaît, modernisé, et en plein jour, dans sorte de grand jeu ambigu et non sans lendemain.

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Au brillant mariage de 1905, on ne sait pas encore que Mathilde Marie Février, épouse de Valentin Marie Joseph Campion, mourra le 29 mai 1910 à Saint-Servan, « commerçante, en son domicile, Grande Rue », le temps d'avoir et de perdre une petite fille, et que Valentin épousera en 1911 Azéline Nogret, sœur d'Isidore son beau-frère déjà nommé, tous deux 31 ans, puis Rosalie Haye, en 1923, lui 44 ans et elle 45. De son deuxième mariage, il aura eu un fils, Valentin lui aussi, né en 1912, préposé des Douanes, capitaine de réserve et prisonnier en 1940, décédé au Havre en 1957 : son acte de naissance aura été judiciairement rectifié en 1932 — pour son entrée dans l'administration ? —, son père, par distraction sans doute, à la question « nom de la mère ? » ayant donné le nom de sa propre mère Joséphine Herbel au lieu de celui de sa femme Azéline Nogret… De la vie de son premier ménage, on sait, par le recensement de Saint-Servan en 1906, qu'ils habitent au 20 rue des Hauts-Sablons, d'où l'on voit les grandes marées dans la Rance, mais les recenseurs, par une erreur grossière, intervertissent la domestique Céline Houssais qu'ils désignent comme l'épouse et Céline Campion, née à Renac, qu'ils désignent comme la domestique. Valentin, éternel enfant Herbel, aura oublié de vérifier la fiche de logement… Au moins apprenons-nous qu'ils peuvent employer une bonne. Peut-être déjà Céline travaille-t-elle au métier de commerçante que lui donnera son acte de décès en 1910.

On ne sait pas non plus que Pierre Campion, le frère de Valentin, peut-être présent au mariage de 1905 et que l'on trouve encore à Drancy début 1914, s'en viendra mourir à Saint-Jouan le 3 septembre 1914, « à cinq heures du soir ». « Décédé en rivière de la Rance en cette commune de Saint Jouan », il s'est donc noyé. « Domicilié au [sic] Drancy (Seine) et résidant à St Servan », pas encore mobilisable à 40 ans, que venait-il faire « par là » en ce premier mois de la guerre, au moment de la première bataille de la Marne ? Lui et sa femme fuyaient-ils l'avance allemande, parvenue tout près de Drancy ? Où était-il hébergé, sinon chez l'un de ses frères, François le postier ou Valentin, déjà mobilisé ? Était-il venu donner un coup de main à la moisson et aux battages d'un parent ou d'un ami parti à la guerre ? En ce chaud été 14, comme beaucoup il aura voulu se rafraîchir dans la Rance qu'il connaît très bien, à Saint-Jouan où il est né. Sa femme, Clotilde Fradin, est donc veuve une deuxième fois. Une autre femme, fait assez rare, déclare son décès en mairie le 4 septembre, et c'est sa cousine, Anne-Marie Deschamps. Elle est couturière et elle a maintenant 31 ans ; elle est célibataire. En 1911, elle était recensée au domicile de ses père et mère, au village du Val ès Bouillis, sur une colline dominant le paysage de la Rance. Par affection mais aussi parce qu'elle sait maintenant qu'elle peut tester en mairie, accompagnée d'Aristide Louivet, 59 ans, un ami de leurs familles, elle reprend auprès de son cousin le rôle de son père : elle et cet ami n'auront pas voulu laisser le soin de la déclaration à un voisin ou à un commis. Sans doute même ses parents et elle gardent-ils chez eux le corps de Pierre en attendant sa sépulture à l'église, le 5 septembre : elle et Clotilde Fradin, si celle-ci est là, la famille et les voisins veillent le mort jour et nuit, comme il convient. On dit des prières et on parle de l'accident, des uns et des autres, et de la guerre : de la menace sur Paris, des blessés qui affluent à Saint-Malo et Saint-Servan, des premiers tués dans la commune.

Au mariage de 1905, on ne savait pas non plus qu'il allait y avoir une Grande Guerre. Non seulement Jules Campion aura été tué mais, dans la jeune génération, Pierre-Marie Barbanson, cultivateur, le fils de Marie Collin, 21 ans, gazé, mourra à l'ambulance le 14 septembre 1918 et Constant Campion, ajusteur, le fils de François et de Marie Godet, prénom venu de son grand-père Godet, 22 ans, sera tué près de Fère-Champenoise le 25 avril 1917. Son frère Ernest, est noté présent au mariage religieux de Valentin et Mathilde, il a 12 ans, et il est tout yeux devant le spectacle. Il aura plus de chance que Constant. Ferblantier de métier, il se portera volontaire aux armées en 1913, sans savoir ce qui va arriver. Il fera toute la guerre puis passera aux Chemins de fer de l'État puis à la SNCF puis à la retraite, avant de mourir à Saint-Malo le 8 octobre 1955.

Valentin lui aussi aura fait toute la guerre. Incorporé le 3 août 1914, parti aux armées le 13 du même mois, mis en congé illimité le19 février 1919, il est rentré sans encombre. Au service militaire, en 1900, il était clairon. Il mourra, en avril 1933, à 54 ans, « des suites d'une longue et douloureuse maladie, très estimé dans les milieux servannais », écrit l'Ouest-Éclair. Le journal ajoute qu'il était caporal clairon des sapeurs-pompiers : clairon un jour, clairon toujours. Populaire, on dirait, fidèle à l'image d'ouverture et de gaieté que donne son mariage de 1905.

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Entre les actes de l'état-civil, les recensements des personnes, les coupures de journaux et les dossiers militaires des hommes, nous ne découvrons pas platement les vicissitudes inévitables de la vie ni même seulement, motif plus fort, les vies minuscules des nôtres et les emmêlements de nos générations. La généalogie offre à imaginer la réalité selon les raccourcis puissants de ses simples moyens. Entre la naissance de Jeanne Magdeleine Dubault le 8 mai 1808, son mariage avec François Herbel le 7 juillet 1829, et la mort de son arrière-petit-fils Valentin II le 2 janvier 1957 — en une fraction de seconde le logiciel débrouille et franchit l'entrelacement des vies entre elles et avec l'Histoire sur un siècle et demi et sur deux continents, au moment où basculent les modes de l'existence et même un certain sens de la vie humaine. C'est une vérité banale que de dire : « Nous vivons dans un autre monde qu'eux. » Mais c'est une expérience que de fréquenter par la pensée, pendant plusieurs semaines, des personnes inconnues devenues à force dans notre imagination des personnages de ce basculement. Et puis, c'est lier entre eux leurs actes que de les relever et de les récrire, c'est-à-dire d'essayer d'en constituer une espèce de sens, à travers la détermination presque arbitraire d'un début, d'une continuation et d'une fin.

Ce sont des personnages en effet, tout prêts à être racontés, car ils sont en mouvement, eux avec bien d'autres, dès le XIXe siècle. Entre leurs deux familles, et comme il arrive souvent dans une espèce de dialectique de l'ancien et du nouveau, ces vies ordinaires réunissent en actions l'archaïsme d'un monde perdu, l'aisance plus instruite et plus riche d'un autre, lui aussi en voie de se perdre, les fuites au loin et les prémonitions obscures de l'avenir. Mais on aurait tort de les prendre seulement pour des emblèmes du grand chambardement. En choisissant ces quatre femmes jeunes pour les assister, Valentin et Mathilde, appelée couramment Céline, s'inscrivent dans le mouvement général de manière ironique et personnelle, exagérée et enjouée, irresponsable et presque prophétique. Avec eux, et même à travers le si peu de précisions que fournissent les registres, des gestes et des traits d'humanité se forment pour le récit, toujours le même et toujours varié, de la vie.

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Des quatre jeunes femmes, Anne-Marie Deschamps, petite-fille elle aussi de Jeanne Magdeleine au nom de famille incertain, disparut probablement la dernière, le 12 novembre 1961. Elle avait 78 ans. Ce fut à Rennes, « 51 boulevard de Verdun », c'est-à-dire au lieudit Pontchaillou, l'annexe alors de l'Hôtel-Dieu, là où devait se construire bientôt, pièces et morceaux, la partie nord d'un grand CHU (en 2017, on annonce sa réunification et sa refonte complètes). Dans ces années 1950 et 1960, à Saint-Jouan et ailleurs, la phrase « elle est à Pontchaillou » signifiait le service de cancérologie du professeur Marquis et une fin prochaine. C'est un dimanche « à trois heures » que mourut « Anne Marie Deschamps, née à Saint-Jouan des Guérets (Ille-et-Vilaine) le vingt-sept juillet mil huit cent quatre-vingt trois, sans profession ; y domiciliée au bourg ; fille de Jean Marie Deschamps et de Françoise Marie Herbel, décédés ; célibataire » — déclaration signée par Louis Ruault, employé 2 rue de l'Hôtel-Dieu et Jeanne Caisso, veuve Rouhier, agent communal.

La question inévitable, pour qui tente de rappeler Anne-Marie et son monde à notre mémoire, est la même que celle que suscite toute mort d'humain adulte ou enfant, mais chaque fois appropriée, et qui n'appelle pas de réponse, celle-ci : vers qui ou vers quel lieu ou vers quel événement s'en alla la dernière pensée d'Anne-Marie ? Vers son père Jean-Marie toujours là où on avait besoin de lui ou vers sa mère Françoise que son grand-père Herbel n'avait pas tout de suite déclarée, vers sa maison de Saint-Jouan où ses amies venaient essayer des robes, vers la mort de Pierre ou vers le mariage de Valentin ? Ou bien — qui sait ? — vers la prodigieuse cohorte des cousins d'Australie, dont les enfants Herbel d'ici devaient bien parler parfois ?

Pierre Campion


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