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Pierre Campion : Le récit de généalogie

Mis en ligne le 1er mars 2015.
© : Pierre Campion.


Le récit de généalogie, une poétique ?

Quand le généalogiste amateur entre dans les espaces silencieux que la numérisation et la mise en ligne des registres mettent désormais à sa portée presque immédiate, le récit est déjà là, fût-ce sous des formes élémentaires. Ainsi celui-ci, minimal et suffisant, écrit dans une langue deux fois incompréhensible à des bretonnants illettrés, et comme tiré de quelque grimoire : « Maria Daniel filia legitima Rollandi et Ludovicae Lemaistre conjugis sui baptisata fuit supra sanctos fontes quam tenuerunt Thomas Le Roux et Maria Mahé […] » (Marie Daniel, fille légitime de Roland et Louise Lemaître sa femme fut baptisée, parrain et marraine Thomas Le Roux et Marie Mahé ; Louannec, évêché de Tréguier, 17 septembre 1651). Car, développé ou non, tout enregistrement dans l'état civil ou religieux est un acte, proprement, et cette écriture officielle ne peut être que le récit d'une action, celle d'une inauguration dans la vie, ou d'une sortie de cette vie, ou d'un engagement à deux en vue de la reproduire : au nom du roi et de l'Église ou au nom de la République française, une autorité compétente se saisit du pouvoir de raconter au plus juste cette action qui concerne chaque sujet ou citoyen, ce qui est la rendre effective, opposable à toute autre autorité et constatable par tout lecteur, définitivement.

Dans les registres

Avant même les constructions narratives du généalogiste, le récit en actes a donc sa rhétorique, ses codes et ses lois, ses significations et ses destinations, variables certes dans l'Histoire : en quelque sorte il a sa poétique et le monde institutionnel, mental et moral dans lequel celle-ci fonctionne.

À Louannec encore, début mai 1661, pour la sépulture d'Yves Le Du trouvé mort dans un ruisseau alors qu'il voyageait pour ses affaires, l'enquête criminelle du procureur du roi est citée dans le détail, mais ici pour écarter la possibilité d'un suicide, qui empêcherait la cérémonie chrétienne. À Louannec toujours, le 15 juillet 1720, un acte à citer au long pour la richesse et les significations de la narration, cliniques, sociales, religieuses, même s'il est écrit de manière maladroite, par un curé qui n'est pas habitué à exposer de telles complexités : « Une pauvre fille insensée âgée d'environ quarante cinq ou cinquante ans que l'on connaissait dans la paroisse et dans les autres paroisses voisines, où elle venait fort souvent demander l'aumône, sous le nom de Marie Quefeulo qu'elle s'était donné d'elle-même, quoique dans la vérité, comme on l'a su avec certitude, son véritable nom fut Marie, ou bien Louise Mevel originaire de la paroisse de Pleubian quartier de l'Armorique, décédée le jour précédent chez le nommé Guy Le Merer habitant ladite paroisse de Louannec qui la retira par charité le jour avant sa mort, dans sa maison, étant demeurée dans le chemin très mal, sans pouvoir recevoir les sacrements à cause de sa folie, quoique le soussigné Recteur et l'un de ses prêtres le sieur Jaouen furent par trois fois la voir la veille de son décès pour tâcher de la mettre en état de les recevoir. Et ont assisté à son enterrement ledit Guy Le Merer et Françoise Le Rouzic sa femme, Tudual Le Guellec et Pierre Le Guellec son fils, [autre] Françoise Le Rouzic, François Garlan, Françoise Le Bras et plusieurs autres lesquels ne savent signer à l'exception des soussignés François Garlan, Guy Le Merer, Pierre Le Guellec et de Gilles Claude Le Noir Recteur de Louannec. » Beaucoup de signatures pour 1720 et pour une pauvre folle.

Longtemps, à Louannec et ailleurs, la rédaction des actes était réduite à l'indispensable : « Jean Le Trividic mourut le dixième jour d'avril 1651[1] » ou bien « Jeanne Broudic mourut et rendit son âme à Dieu le vingt-cinquième jour de janvier 1652 »… Parfois, quand même, six lignes dans le registre, où les termes, malgré les apparences, ne font pas redondance : « Yvon Le Goffic mourut et rendit son âme à Dieu en la communion de notre mère la Sainte Église, le corps duquel a été enterré et inhumé en l'église paroissiale de Louannec par moi soussignant prêtre le cinquième jour de février an mil six cent cinquante quatre. » À l'occasion, tel de ces actes constitue même un petit récit complet : l'enterrement d'un marchand tailleur et pourpointier de Paris en séjour dans la paroisse pour ses affaires, des cousins germains suivant son convoi (Camlez, évêché de Tréguier, 22 décembre 1669) ; la mort du mendiant Jacques Jaouannet décédé subitement mais connu comme bon chrétien (Louannec, 29 avril 1656) ; la mort de « l'enfant d'un marchand d'images soi-disant de Lamballe » (Saint-Jouan des Guérets, évêché de Saint-Malo, 30 décembre 1686)…

Mettre ses pas dans ceux des rédacteurs (le deuxième jour de février mil six cent cinquante et un, jour de la Purification de la Sainte Vierge… ou bien aujourd'hui trois vendémiaire l'an quatre de la République française…), écrire à nouveau et un par un les nom et prénoms des nés, des morts ou des mariés, noter les déclarants, témoins ou parrain et marraine et le fait que ceux-ci signent ou pas, relier les actes entre eux en vue de constituer des lignées dont les membres n'avaient jamais eu la conscience claire et complète, développer autant que possible en histoires ces éléments de narration, tel serait le but idéal du récit de généalogie, que le narrateur laisse souvent in abstracto en quelque fichier, ou confie pour quelques euros à un écrivain public, et parfois tente d'écrire à son propre compte.

Sous la République française, la grande variante dans l'état-civil des mariages, c'est le divorce, institué de manière très libérale par la loi du 20 septembre 1792[2]. À Saint-Servan, département d'Ille-et-Vilaine, dès le 28 décembre 1792, Jean-Baptiste Bataille, « cordonnier de profession », se présente devant l'officier public. Il avait épousé Julienne Dutertre Baron, veuve Frotin, le 9 mai 1780, et donc à l'église. L'acte est long car il raconte forcément toute une histoire : comment le mari « a éprouvé de la part de cette dernière mille désagréments », celle-ci s'étant absentée à plusieurs reprises, comment elle a renoué plusieurs fois, ainsi après une disparition de trois ans et demi, par l'entremise des capucins de Saint-Brieuc où elle réside et de ceux de Saint-Servan. Suivent toutes sortes de raccommodements et de brouilles, de déménagements et de recherches pour retrouver le domicile de l'épouse après son dernier départ… Au terme de cette odyssée conjugale qui dure depuis plus de dix ans, Bataille « réclame de nous officier public la dissolution de son mariage ». Il produit un acte de notoriété établi par deux notaires en date du 19 décembre 1792, dans lequel sont consignés les témoignages de cinq personnes, nommément désignées et présentes, attestant l'absence de Julienne Dutertre depuis six ans et cinq mois. Il ajoute qu'il lui était né de ce mariage « une fille nommée Jeanne Bataille mais que la conduite de sa femme l'ayant forcé de la mettre à la nourrice elle y était morte en mil sept cent quatre vingt quatre ». « En conséquence », l'officier public prononce la dissolution de ce mariage et signe l'acte en compagnie de Jean-Baptiste Bataille et des cinq personnes qui figuraient dans l'acte de notoriété. La fin de l'acte de divorce, surchargée par un interligne et assez confuse, ne permet pas de dire si Julienne Dutertre Baron était présente ou non et si elle avait produit son propre acte de notoriété. En tout cas, du fait de la procédure suivie, cet acte de divorce constitue un récit détaillé et d'ailleurs pittoresque, l'histoire déjà longue d'un couple que le généalogiste a à peine besoin d'interpréter et de développer. En même temps, on voit bien que, se saisissant de tout mariage prononcé sous l'ancien régime de l'état civil, la République à la fois reconnaît ces actes anciens et se donne désormais le droit de les casser, entièrement et dans leur substance même.

Peu de temps après, nouveau divorce et nouveau récit. Le 4 février 1793, devant le même officier Jean-Baptiste La Saudraye, « membre du Conseil général de la commune de St Servan, élu le 25 octobre 1792 pour recevoir les actes destinés à constater la naissance, les mariages, le décès des citoyens », Jacques Le Blanc, couvreur d'ardoise âgé de cinquante ans, et Perrine Pierre, son épouse, demandent ensemble la dissolution de leur mariage contracté le 26 juillet 1791 devant le curé constitutionnel. Ils sont « l'un et l'autre assistés » de quatre citoyens nommément désignés qui leur servent apparemment de témoins, comme dans un mariage, l'un des quatre ayant d'ailleurs été témoin audit mariage. Ladite Perrine Pierre avait traduit son mari devant le juge pour injures graves. Vu ces instances en justice et l'acte de non-conciliation qui leur avait été délivré en justice et qu'elle avait signifié à son mari, l'officier municipal « a déclaré au nom de la loi que leur mariage a été dissous et qu'ils sont libres de leur personne comme ils l'étaient avant de l'avoir contracté, et [il] a dressé le présent acte que les parties dissidentes et les quatre témoins ont signé avec lui à l'exception de Perrine Pierre qui a déclaré ne savoir signer ». De ces deux premiers actes de divorce enregistrés à Saint-Servan et qui inaugurent un nouveau protocole d'écriture, il ressort que la justice, quand elle est saisie, se borne à juger des torts mais ne prononce pas elle-même le divorce. Quant à l'autorité municipale, elle s'en tient à constater la rupture, au besoin confirmée par des pièces judiciaires prouvant le litige et en tout cas par l'attestation des témoins de l'une et l'autre partie. L'esprit est celui de la République qui, au lieu de se placer dans la perspective du Salut, entérine simplement une situation de fait (comme aussi une naissance ou un décès) et, s'agissant du divorce, suit le mécanisme inverse de celui du mariage. Car si l'autorité municipale ne peut revenir sur les actes qu'elle dresse de la naissance ou de la mort — sauf rarement à rectifier un nom ou prénom mal donné ou une date erronée, et encore faut-il que la justice le lui ordonne —, elle peut défaire l'acte par lequel elle-même ou l'autorité précédente avait constaté une union, si de fait celle-ci n'existe plus.

Plonger dans l'Histoire

À Saint-Jouan-des-Guérets, et non sans une ironie toute républicaine, le 30 vendémiaire an III [21 octobre 1794], l'officier public Louessard constate la naissance du « citoyen Julien Marie Magon fils de Dominique Magon cultivateur âgé de trente cinq ans et de Marie Anne Angélique Joseph Magon son épouse demeurant à Saint Hélier », « parrain citoyen Alain Colain âgé de quinze ans et demi et marraine Louise Magon Lepinay » et on énumère quelques-uns des présents, parmi lesquels « la citoyenne Marie Colain veuve Magon Lepinay âgée de vingt huit ans et la citoyenne Anne Magon veuve Dubos ». Suivent les signatures, entre autres, d'Alain Collin Magon du Bos, de Marie Collin veuve Magon Lepinay et de Bonne Collin [sa sur] — le généalogiste ayant appris à autre source que Marie Collin est veuve parce que son mari a été guillotiné. Selon les unions compliquées des Magon entre eux et avec leurs pairs, les autres armateurs de Saint-Malo, cet enfant-là se trouvait être l'arrière petit-fils de Marie Moreau de Maupertuis, et l'arrière petit-neveu du philosophe Pierre de Maupertuis, la tête de Turc de Voltaire. Sa parentèle fut sérieusement inquiétée en 1794 précisément, et l'on verra plus bas que les Magon de Saint Élier avaient déjà eu affaire à la justice dès 1791. Cependant, un peu plus tard, en l'an VI, c'est un Henry Danycan qui tient ces registres, comme adjoint à l'agent communal Thomas Allié. Il était petit-neveu de Noël Danycan, grand armateur et entrepreneur lui-même, l'ancien propriétaire de la maison noble de Launay Quinart à Saint-Jouan, et il y habitait peut-être. Il faut croire que lui et sa famille n'avaient pas laissé de si mauvais souvenirs dans la commune et qu'ils avaient réussi à éviter de se faire remarquer. Mais ici, déjà paraît nettement l'intervention du généalogiste amateur : c'est lui qui rapproche les actes et les construit selon son propre récit.

Et puis les registres peuvent tout à coup laisser entendre le fracas de l'Histoire. En tant que tels, il leur arrive de raconter des incidents graves, directement ou de les livrer presque tout construits à nos dramatisations. À Saint-Servan, un acte de naissance du 1er prairial an II [20 mai 1794] mentionne a posteriori la naissance de Désirée Unité Chevalier, « le 14 brumaire dernier ». Ce retard sérieux est expliqué dans l'acte lui-même : « attendu que les registres étaient déposés au district de Port-Malo lors de l'arrivée des brigands sur ce territoire ». On met à l'abri les registres, sûrement parce qu'ils seraient brûlés ; on les met à jour dès que le danger est passé.

À Tréméreuc, Côtes-du-Nord, bien plus de tapage encore : toute une ténébreuse affaire, que le généalogiste amateur déchiffre à grand peine et tente de reconstituer. Le 14 nivôse an IV [4 janvier 1796], le nouveau responsable des registres communaux prend la plume en tant que tel, de manière tout à fait inhabituelle, pour raconter comment « les brigands » ont enlevé quatre citoyens, choisi parmi eux Frigot, son prédécesseur, et l'ont tué : l'état-civil est bien devenu un enjeu entre la République et ses ennemis. Ainsi, en 1795, à son retour en fonctions, le recteur insermenté Fouace avait-il repris les choses en mains et par un coup de force : en mariant à l'église, le 30 mai 1795, après bannies à ses prônes, Jacques Morin et Jacquemine Le Bot. L'acte est rédigé dans le calendrier de l'ancien style, les références faites aux diocèses d'origine des mariés, le tout signé par lui-même Fouace, par Frigot qui devait être tué quelques mois plus tard et par Malo Leyritz le maire, ces deux derniers piégés de manière magistrale. Fouace concède seulement que ces mariés ont été « enregistrés pour le civil par l'officier public le 23 vendémiaire an 3e de la République 14 octobre 1794 » : ainsi reprenait-il en compte un mariage civil antérieur, dans son calendrier à lui et avec l'approbation explicitée des autorités qui l'avaient célébré, selon une tactique constante qui visera à les compromettre en toute occasion. Fouace maria encore dans les mêmes termes Jean Casseriaux et Renée Cholon. Mais il dut en rabattre par la suite, en constituant seulement une liste des reprises d'actes religieux et civils accomplis en son absence et qu'il régularisait, à sa manière. Puis, « la persécution s'étant renouvelée quelques mois », il fut chassé une deuxième fois, comme il l'écrit dans une longue déclaration précédant ses actes. Au passage, il rappelle alors les mariages qui furent bénis par lui clandestinement ou par d'autres prêtres avec sa permission, entre autres celui de Malo Leyritz lui-même… Et, se prétendant tantôt curé de Plouër tantôt de Tréméreuc, il continue à agir pendant plusieurs années, en tenant pour les années 1797 et 1799 une espèce de registre d'actes souvent munis de signatures, où il relève par exemple un ondoiement administré par Malo Leyritz le 22 février 1799… Apparemment toute une activité administrative souterraine se poursuit donc à Tréméreuc. En fait, les ambiguïtés s'étaient fait jour dès 1790, quand Fouace avait signé des actes en la double qualité de recteur et de maire : il fut donc maire ! Pendant cette première période coexistent Fouace comme recteur et maire, Dudouit comme curé et Malo Leyritz comme capitaine de la garde nationale de Tréméreuc — ce dernier apparaissant dans le corps de certains actes clandestins, parmi les présents, sous l'appellation de Monsieur Leyritz qui désigne un notable d'Ancien Régime… Puis ce fut le pur désordre. Il avait commencé dès le mois de septembre 1791, quand Fouace fut démis de ses fonctions, une première fois, au profit d'un curé constitutionnel. Celui-ci pourvoit à quelques sacrements, et la municipalité pratique de son côté des baptêmes, explicitement, que l'on voit administrer tantôt par le maire Malo Leyritz, tantôt par Thomas Frigot, tantôt même par un citoyen ou une citoyenne. Le 1er mai 1792, le maire lui-même, « Malo Amateur Leyritz fils de feu Monsieur Guillaume et de Dame Anne Hamon » avait été marié à l'église par Dudouit, celui-ci signant alors comme vicaire desservant de Lourmais (près de Combourg), que Fouace prétendra plus tard avoir habilité lui-même — un acte qu'il citera avec délectation. Bref, à Tréméreuc, pendant les années 1792-1799, la confusion règne dans les faits et dans les registres, et l'ordre républicain est ouvertement bafoué : les écritures imbriquées et le désordre disent le désarroi d'une population travaillée par un curé déterminé et par les flottements de la municipalité. C'est sans doute pour cela que les officiers de l'état-civil, à partir du meurtre de Frigot, se succèdent rapidement : Jean Briand, puis Pierre Durand, puis de nouveau Jean Briand, Leyritz signant de temps à autre en tant que maire. Cela jusqu'à ce que Jean Casseriaux, élu à la charge de l'état-civil le 15 floréal de l'an VII [4 mai 1799], s'impose durablement, si bien qu'il sera bientôt élu maire et qu'il signera comme tel, le 8 vendémiaire an XI [30 septembre 1802], un envoi de registres (enfin présentables ?) au sous-préfet, avec la demande de lui faire envoyer les registres de remplacement, pour des raisons qu'il convient de citer : « ne pouvant pas venir pour le moment à Dinan à cause du travail où je suis attaché pour ramasser ma petite récolte ». Blés ou pommes de terre, en effet, il est grand temps, fin septembre 1802, de rentrer la dernière récolte. Toujours est-il que c'est ce maire modeste et scrupuleux qui régularisa le cas de Jean Maître-Allain le 21 messidor de l'an VII [9 juillet 1799], soit exactement trois mois après sa naissance et après que Jean Aucoin l'eut clandestinement baptisé — selon le registre particulier du recteur Fouace. Casseriaux resta maire jusqu'en 1806. Avec lui, une longue et sourde guerre d'état-civil paraît s'apaiser enfin à Tréméreuc. Cependant, plus d'un siècle plus tard, au début du registre officiel relatant les actes de 1793 et années suivantes, une note anonyme mais datée de 1931 relate une tentative de classer les registres communaux. Passant sous silence les actes bizarres qui figurent à la fin des registres paroissiaux pour ces années-là, cette note signale explicitement un cahier « d'un ordre informe » pour 1791-1795, des lacunes et « 3 cahiers tenus irrégulièrement par Joseph Fouace, recteur », et enfin elle indique : « Réintégration de la mairie de Tréméreuc, 25 septembre 1931. » Faut-il comprendre que, près de cent cinquante ans après, la mairie tenta de mettre un peu d'ordre en ce fouillis, qu'elle n'y parvint pas et que, considérations politiques du moment ou non, elle retint dans ses archives officielles les cahiers de Fouace ? Celui-ci avait si bien infiltré le système républicain qu'il le hante encore aux archives de Saint-Brieuc.

À Saint-Jouan, autre grave incident mais d'une autre sorte, attesté dès le 2 novembre 1791 par deux actes, de ce même jour. Le premier est judiciaire : « Nous Jean Baptiste Pointel, juge suppléant du district de St Malo, nommé commissaire à l'exhumation & visité par exprès d'un cadavre inhumé hier soir dans le cimetière de St Jouan, sans le concours du sieur Guéroult curé constitutionnel de ladite paroisse, ordonnons à ce dernier de réinhumer suivant les formes usitées ledit cadavre qui s'est trouvé être une petite fille enchâssée dans une chape de plomb et enfouie auprès de la croix du cimetière et d'en faire mention dans le registre des sépultures. » Suit immédiatement l'acte municipal de décès pris « en vertu de l'ordonnance ci-dessus », qui note : « Marie Charlotte Magon, fille de Julien Magon et de Marie Angélique Dubos décédée d'avant-hier âgée d'environ dix-huit mois, a été inhumée dans le cimetière de cette église par moi soussigné Curé en présence des sieurs Pointel, juge du district de St Malo, Proust accusateur public, Martin chirurgien, l'abbé Thivent et autres. »

Encore et à Saint-Jouan toujours, à la fin du registre des sépultures de 1792, apparaît une inscription ajoutée, faite sur la représentation bien postérieure d'un tribunal civil ordonnant « que l'acte du décès de Jean Baptiste Siochan, sous lieutenant au Régiment ci devant de Cambrésis sera avec mention du présent jugement inscrit sur les registres des décès de la Commune de Saint Jouan des Guérets à l'époque du neuf septembre mil sept cent quatre vingt douze ». Cet acte fut donc porté le 24 frimaire de l'an XII [16 décembre 1803], pour valoir au 9 septembre 1792, sous la signature du maire, Dominique Julien Magon, qui évite de citer son titre nobiliaire. Le lieutenant Sioc'han avait été tué à Versailles lors des massacres de septembre 1792 et sa famille, fondatrice de la paroisse selon les actes de l'Ancien Régime, avait obtenu ce jugement, sous le Consulat. En douze ans, l'Histoire avait retourné les choses, encore une fois : en frimaire de l'an XII, l'adjoint au maire de Saint-Jouan tenant les fonctions d'officier public et d'état civil est Thomas Allié et le maire est le père de la petite fille inhumée fin 1791 au mépris des autorités nouvelles et réinhumée suivant leur ordre…

Quelques semaines auparavant, le 28 thermidor an XI [16 août 1803], quand il fait enregistrer dans sa commune et fait sans doute baptiser à part et à l'église sa fille Marie Anne née la veille, il y a ce que sait Dominique Julien Magon de Saint Élier, né à l'le de France où son père était gouverneur, ce qu'il peut savoir et ce qu'il ne sait pas encore ou qu'il ne saura jamais. Il y a neuf ans que Robespierre a été exécuté. Napoléon perce sous Bonaparte, et bientôt il pourra faire frapper une médaille portant — selon Julien Gracq — l'exergue République française Napoléon Ier empereur, puis publier un code civil qui ordonnancera et pérennisera les lois de la République, puis entrer à cheval dans la ville d'Iéna en tant que l'Esprit du monde, sous l'il prophétique de Hegel. Pour l'heure, le Premier Consul apaise tout, il a signé un concordat avec le Saint-Siège, divers traités avec l'Europe coalisée contre la République française, et puis la paix d'Amiens avec les puissances maritimes — un acte capital pour les armements malouins. L'écrivain François René de Chateaubriand, fils d'un armateur certes moins illustre que les Magons ou les Danycans, publie des livres retentissants, que l'on a peut-être lus au château de Saint Élier. Le premier témoin à l'acte de Marie Anne Magon est un cousin germain, René Marie Auguste Magon du Bos, « cultivateur, demeurant en cette commune», lui aussi petit-fils de Marie Moreau de Maupertuis et petit-neveu du philosophe des Lumières. Le deuxième témoin est le presque perpétuel signataire des actes à Saint-Jouan, François Siméon Renouard, instituteur, toujours indiqué comme le voisin des nouveau-nés ou des morts — car le témoin est censé entretenir une proximité immédiate et probante avec les individus dont il est question. Dominique Julien Magon signe comme père, et Thomas Allié comme son adjoint chargé de l'état-civil. Peut-être songent-ils l'un et l'autre à Marie Charlotte, le père en souhaitant que Marie Anne ait une vie plus longue. Sur ce point, il sera exaucé puisqu'elle vécut jusqu'en 1877, mais apparemment elle resta fille.

Le récit propre du généalogiste

Un jour comme celui-là, que pouvaient bien penser Thomas Allié et Dominique Julien Magon ? La question vient forcément à l'esprit du généalogiste amateur. Mais cela personne ne peut le savoir, et encore moins le généalogiste que le romancier ou l'historien qui en décident selon les pouvoirs particuliers à chacun conférés. Car lui s'en tient à des données souvent problématiques, et toujours rares et pauvres, et s'interdit toute invention romanesque. Ce qu'il sait, c'est que les deux protagonistes de cet acte se connaissaient pour ainsi dire depuis toujours. Ces Magon-là étaient à Saint-Jouan depuis que René Moreau, le corsaire, avait donné en dot à sa fille Louise le château de Saint Élier pour épouser un Magon de la Villebague, et de plus loin encore, parce que l'une et l'autre famille étaient depuis longtemps dans le Clos-Poulet — cette entité géographique forte, limitée à l'ouest et au nord par la Rance et la mer, à l'est par les marais de Dol et au sud par une ligne que les Allemands, vers 1943, reconnurent et tentèrent de barrer en commençant à creuser un canal et à construire un mur antichars qui devaient aller des marais à la Rance. Allié provenait de laboureurs établis d'abord dans le diocèse de Coutances, Dominique Magon n'appartenait pas à la noblesse de fondation ni proprement à la bourgeoisie mais à une caste rurale très particulière, ancrée dans une petite région fermée sur son intérieur et ouverte sur le monde entier, une puissance qui s'était faite à force de course, de commerce mondial et de finance plus ou moins interlope, et dont chaque lignée s'était donné comme fief le nom de quelque champ au pays : l'Épine pour les Danycan, Maupertuis en Saint-Guinoux pour les Moreau, la Ville Huchet en Plouër pour tel Magon, la Lande pour un autre, la Chipaudière pour un troisième — les uns et les autres dressant encore leurs garçons sur leurs bateaux, à la dure, en plein XVIIe siècle. Ce Magon-ci venait de subir de violentes avanies, et Allié revenait à des fonctions modestes mais de responsabilité et de pouvoir. Prononçant leur nom avec un a long, comme dans Saint-Mâlo, Thomas llié et Dominique Julien Mâgon se parlaient, se comprenaient et se devinaient dans la même français, paysan et pénétré de termes de marine.

Tel est le genre de tableau que peut essayer de dresser le généalogiste amateur en recoupant les données que lui fournissent brutes ou presque les registres de l'état-civil, celles qu'il trouve assez aisément sur internet dans les bases de données que publient ses confrères et les événements historiques qu'il connaît ni plus ni moins que tout un chacun — ainsi que le fait d'entendre le français que parlaient ses personnages.

Parfois même c'est tout un drame qui se trouve brièvement développé, on vient d'en lire un ou deux. Entre ces deux dimensions, toutes les variantes possibles en quelques lignes de texte, écrit souvent pour les besoins de l'état de droit, par exemple les beaux procès-verbaux concernant la découverte des enfants trouvés que la ville de Lamballe annexe à ses registres de naissances dans les années 1810 à 1820, ou bien ce jugement du tribunal civil de Saint-Malo, en date du 14 juin 1895, officialisant le décès du matelot Jean-Marie Campion, disparu en mer près de six ans plus tôt, « attendu que le sieur Campion Jean Marie Michel, matelot embarqué le neuf mars mil huit cent quatre-vingt neuf sur la goëlette “Aristide” de Cancale, est tombé à la mer le dix-sept octobre mil huit cent quatre-vingt neuf et a disparu ; que ce événement s'est produit en pleine mer, la nuit, par gros temps et aucun navire n'étant en vue, dans un ensemble de circonstances empêchant toute tentative de sauvetage ; que dans ces conditions il est vraisemblable qu'il s'est noyé immédiatement » (date soulignée dans l'acte, Saint-Servan, registre des décès, 1895, nº 212).

Naissance du récit de généalogie

Proprement le récit du généalogiste commence dans son esprit avec une phrase qui vient relier deux actes distincts pour en dégager une brève histoire, née tout à coup de la familiarité que le mangeur de registres entretient à la longue avec des familles qui pourtant ne lui sont de rien : tiens, les frères Jean et Julien Cherdo, à Maroué près de Lamballe, ont marié chacun sa fille Jeanne, dix-neuf et vingt-deux ans, en mai et juin 1759 — même prénom et cousines, trois ans d'écart, en rivalité, elles et leurs parents, forcément. Plus forte car directement dans l'ordre de sa recherche principale, une autre phrase peut survenir à sa pensée, dont l'occurrence toute mentale se signale par une certaine joie, celle de la découverte : ainsi donc Thomas Parnet — dont la mort m'échappait jusqu'ici — est-il décédé le 19 août 1829 à lâge de soixante dix-sept ans, au village de La Ville-ès-Brets en Saint-Jouan, et il était journalier… Et aussitôt se forme au moins une deuxième phrase, elle clairement narrative : lui et son épouse Olive Campion, mariés le 21 novembre 1791, vivaient donc aux mêmes lieux que Mathurin Chevrel et Marguerite Corseul rencontrés par hasard quelques semaines auparavant dans un autre registre, sous la même condition modeste de journaliers mais quarante ou cinquante ans plus tôt — ce Chevrel qui perdit sa femme et cinq enfants, dont des triplés, en quelques mois avant de se remarier aussitôt à la chapelle de « la maison noble de Launay Quinart », le 22 septembre 1750, avec Perrine Marie. Et puis se fait jour une troisième phrase : si Henri Danycan, l'élu soussignant en 1829, habitait comme ses aïeuls à Launay Quinart, eh bien Thomas Parnet et lui étaient voisins et Thomas pouvait peut-être aller travailler chez les Danycan à journées. Ces phrases prennent déjà la forme d'un récit, qui, lui, n'était pas écrit aux registres et qui couvre déjà un siècle d'existences.

C'est que la vie obscure de Thomas Parnet est immanente à ces registres, et demande à être révélée comme la donnée qui unit deux ou trois générations, et que cette révélation, en elle-même, est un événement, à son tour, qui s'inscrit dans une recherche menée près de deux cents ans plus tard sur des centaines de pages numérisées. L'existence de Thomas Parnet, qui sûrement n'avait jamais fait l'objet d'aucun récit en forme, sauf peut-être, par bribes, dans le flux intime de ses pensées à lui ou dans la conversation occasionnelle de ses enfants ou dans celle de ses voisins — cette existence fera donc désormais pour moi un ensemble réglé selon une hypothèse raisonnable : vers 1825, il aurait travaillé au domaine de Launay Quinart pour les Danycan, comme les Chevrel en 1750 et comme Yves Campion qui s'y était marié lui aussi, en 1735. Cela déduit de quatre événements concernant Parnet, avérés et datés — sa mort et son mariage et la mort de deux de ses enfants —, et réunissant trois lignées familiales, toutes ces informations ponctuelles faisant avènement dans une séquence plus ou moins étendue — plusieurs mois sans doute — de travail dans les registres numérisés.

Ces vies minuscules et même celles qui ne durèrent que quelques heures en appellent au récit du généalogiste, car il les connaît, de source sûre et comme elles furent, en leur plus simple expression — une fois parmi les humains. S'efforçant de n'en oublier aucune dans les listes informatiques qu'il est en train d'établir et se faisant parfois rappeler à l'ordre strict des générations par les avertissements de son logiciel, il en relie par sa narration les tenants et aboutissants : autant que possible, il retrouve les parents et grands-parents, les parrainages et les témoins, les voisinages, tout cela concernant des personnes inconnues mais qui comptèrent dans ces vies : les aveux de la fille-mère à la sage-femme, ou bien son refus d'avouer le père ; le recours comme marraine à telle sur plutôt qu'à telle autre ; la présence signalée de tel fils à l'enterrement de sa mère, et non de tel autre ; la fréquence de tel nom dans les actes de sa génération ; les alliances entre telle et telle paroisse ; la population étrangère à Saint-Servan ou Saint-Malo à telle époque… Ce récit à peine élaboré et souvent à peine conscient décèle de minces péripéties et des dénouements silencieux, il relève des esquisses de tragédies, mais il renonce à en dire le texte complet et le fin mot.

Dans l'émiettement et le dédale des actes et devant l'insignifiance de ces vies (aux deux sens de l'insignifiance), se fait jour inévitablement une exigence de sens, laquelle ne peut se réaliser que dans l'ordre d'un récit, même minimal. Cette exigence est triplement nécessaire : pour remplir l'exigence du travail généalogique lui-même, et pour la satisfaction de celui qui le fait, personnellement, mais aussi en hommage d'humanité à ces existences abandonnées aux registres depuis parfois deux ou trois siècles.

Poétique minimale, dans laquelle règnent les peut-être et les vraisemblablement, le mode de l'hypothétique et les formules qui évitent la tentation facile de l'ironie, les lacunes surtout. Poétique dans laquelle aussi le généalogiste est impliqué, sous les deux formes que distingue Ricur entre le moi de la recherche (tenu par les règles déontologiques de son activité) et le « moi pathétique » (engagé dans une archéologie de sa propre existence). Toujours pour parler comme Ricur, il cherche à donner, à son niveau des plus modestes, une identité narrative à des êtres dont justement l'identité réelle est tellement incertaine et improbable que parfois ils apparaissent comme « une fille d'untel, un mois environ » ou un enfant de Saint-Malo en nourrice chez tel « en cette paroisse ». Ce n'est pas de l'histoire, ce n'est pas de l'autobiographie, ce n'est pas du roman.

Cependant… À plus forte raison quand on passe à une dimension d'histoire comme celle qu'introduit de force la Révolution française, le récit de la généalogie côtoie le récit historique d'un côté et, de l'autre, la suite romanesque, comme celle bien faite et passionnante de Ces messieurs de Saint-Malo[3]. Évidemment, le récit de généalogie ne saurait se confondre avec ces deux sortes de récit, parce qu'il n'en a ni les moyens, ni la finalité, ni le genre d'écriture, ni le public. En fait, tant qu'il ne cherche pas à en écrire, le généalogiste n'est qu'une sorte de témoin qui proteste, en son for intérieur, que tel ou telle vécut, à telle date et en tel lieu, même dépourvu de nom et de prénom.

Tout acte paroissial ou municipal sollicite et nomme des témoins. Ces parrains et marraines, ces déclarants et ces assistants, dénommés ou non, ou ces témoins au sens propre et juridique cités depuis la République, tous sont des proches de la personne qui fait l'objet de l'acte. Ils appartiennent à la parenté ou au voisinage, ils sont habilités justement pour la proximité qu'ils entretiennent avec l'enfant, les époux, les morts, et c'est cette proximité qui les autorise par exemple à déclarer à l'officier municipal que telle personne est décédée tel jour à telle heure à tel endroit. Si peu que ce soit, ce témoin-là est déjà un narrateur, signant ou non sa narration. L'autre témoin est le généalogiste.

Témoin d'existences perdues

Le généalogiste professionnel est un expert rémunéré. Il répond aux demandes des particuliers ou des notaires, ou aux réquisitions de la justice, ou bien il agit de son propre mouvement dans l'espoir du pourcentage que lui vaudra une révélation de parenté. Le généalogiste amateur est une espèce de témoin dont les recherches aboutissent, au plus, à publier un arbre sur les sites spécialisés. Il n'est pas un déclarant, de ces pères dont la présence ou l'absence est presque toujours notée, dans les actes de baptême ou dans ceux de naissance — ou de ces mères, absentes aux actes de la naissance. Il n'a pas côtoyé les personnes dont il est question. Il n'est pas de ces assistants que le prêtre avertit des peines civiles qu'ils encourent en cas de non-révélation d'un empêchement de mariage ou de déclaration contraire à la vérité ; il n'appartient pas à la communauté des fidèles prise à témoin au prône du dimanche à propos d'une union projetée ou « espérée ». Si l'on peut dire, il est encore moins l'auteur de l'action qui consista à célébrer puis à enregistrer cette célébration sous la forme d'un acte — deux manières d'agir dans la destinée d'un vivant, par paroles et par écrit. En quelque sorte il relève les témoignages des témoins, au sens où une personne relève un nom tombé : il est le témoin des témoignages enregistrés, il les renouvelle, les ordonne et les pérennise, modestement, une nouvelle fois et sous une autre forme, confiée à un logiciel ou à la toile du Web, ce nouveau cimetière mondial où les mormons baptisent virtuellement à tour de bras.

Quel est l'ordre de sa proximité avec des personnes qui vivaient il y a parfois quatre siècles ? Souvent il y a la parenté, puissant motif des généalogistes, mais mystérieux de fait et fascinant pour celui d'entre eux qui écrit — un motif nervalien, oui, sous la forme d'une question insoluble : quelle est l'aïeule, quel est l'aïeul qui de si loin m'aura donné la couleur exacte ou approchée de ses yeux et la bizarrerie légère dans le regard, ou bien la nuance d'un goût pour telle saveur, ou bien occasionné telle incohérence de caractère ? Et ainsi de suite… Le généalogiste est le témoin vivant et intéressé de tous les siens. Cette proximité-là fait que son témoignage, à son tour, est un récit, car il invoque le temps en ce que celui-ci est la dimension de sa propre vie telle qu'elle s'étend à beaucoup d'autres vies, en amont et en aval de lui-même : ce récit ordonne la durée au long de laquelle les traits génériques, nous le savons maintenant, dorment au sein des cellules des vivants, se dissimulent et s'expriment selon des combinaisons aléatoires, subsistent dans les tissus des cadavres jusqu'à destruction complète, c'est-à-dire parfois jusqu'à nous.

Mais, même quand il ne recherche pas le passé de ses familles, le généalogiste est simplement le témoin d'une existence pour tel et tel humain qui vécut ne fût-ce quelques heures. Il l'est doublement, en tant qu'homme instituant l'autre dans l'ordre de la pitié humaine et s'y instituant par le fait même : tout homme en appelle à un autre de son humanité, lequel doit répondre autant qu'il est en lui. Qu'est-ce que la pitié humaine ? C'est l'épreuve en soi-même de l'humanité par celle de l'autre — en l'occurrence, ici, celle de la simple existence humaine : tel ou telle fut. Comment ce lien est-il possible de si loin dans le temps et dans les modes pratiques de la vie ? Justement parce qu'il s'agit, en eux et donc en nous, du fait de la vie, indifférencié, pur et simple.

Et puis le généalogiste est le prochain de l'homme ancien en tant qu'il raconte, avec si peu, la vie des autres. Car il est dans les hommes de raconter et de se raconter les uns aux autres, empêtrés que nous sommes tous dans des histoires, comme le soutenait le phénoménologue Wilhelm Schapp[4]. Aux enterrements, on envoyait, selon ses liens de sociabilité avec la famille du défunt et les obligations raffinées de ce qui est « à rendre », le père ou la mère ou un adolescent. Retour de la cérémonie, après que celui ou celle qui y a été délégué a dit l'affluence (ou le peu de monde), le nombre des prêtres (dans certains cas), les personnes présentes de la famille endeuillée (et les absents) et leur chagrin (ou non), commence l'inventaire des liens familiaux, à l'ébahissement et à la joie des enfants. Comment ! Un tel et une telle sont « de parents », et par telle alliance ! Pas avec nous quand même ! Mais si, et comme ci ou comme ça ! Moment proustien de la vie ordinaire : comme de découvrir par qui Saint-Loup est un Guermantes et Morel le neveu de Jupien.

Le récit de l'amateur a ses personnages principaux et secondaires, ses figures fortes ou à peine esquissées : Louise Maître-Allain, marchande d'échaudés arpentant la campagne vers 1800, et Jean son fils illégitime, et leur descendance brillante coupée sur le front en octobre 1918 ; la petite Goubin morte le 20 juin 1829 à l'âge de dix ans « profession bergère », que ses parents avaient appelée Aimée ; entre 1730 et 1810, Noël Danycan et Dominique-Julien Magon, le curé Jean-Baptiste Fouace et le maire Malo Leyritz ; les deux Jean-Marie Ollivier de Pleurtuit, père et fils, et François Ollivier, le petit-fils, sergent, tué à Fleury-devant-Douaumont « entre le 21 et le 25 juin 1916 » et son frère Jean Ollivier, capitaine, réchappé de la Grande Guerre et tué en Turquie le 17 avril 1920 pendant le mandat de la SDN… Il a ses lieux, que relient la géographie des familles et les itinéraires de ses personnages : Louannec et ses environs, Saint-Jouan des Guérets (Launay Quinart, Saint Élier, la Ville-ès-Brets…) et Saint-Servan (Quelmer, la Goeletterie, la rue Verte, les Sablons…), Tréméreuc (la Ville-Beslay…) et Plouër-sur-Rance (Vildé, le Tertre, la Vallée…), « le doux Lamballe » avec ses trois paroisses et ses côtés : Maroué, Andel, Noyal, Plestan, Saint-Aaron… Tout cela, paysages, moments et personnes, frappé d'incertitudes, de doutes, d'irréalité et de fascinations.

Pierre Campion



[1] À Louannec, dans la même année, les actes de baptême sont en latin et ceux des sépultures en français.

[2] L'Ancien Régime connaissait la dissolution civile du mariage. Cette dissolution, rare, était le plus souvent négociée. Elle était prononcée par la justice du Roi ou par les instances seigneuriales. Elle comportait séparation de corps et de biens ou de biens seulement. Le mariage religieux restait indissoluble. On trouverait un document-récit de ce genre et un commentaire à l'adresse http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article2172. Probablement les premiers actes de divorce de la République s'inspiraient-ils, dans leurs formes, de ces jugements d'Ancien Régime.

[3] Bernard et Philippe Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo, Albin Michel, cinq volumes, publiés de 1983 à 2002. Tous en livre de poche.

[4] Wilhelm Schapp (1884-1969), Empêtrés dans des histoires, [In Geschichten verstrickt, 1953], trad. de l'allemand et présentation par Jean Greisch, éditions du Cerf, 1992.


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