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Nicolas Deleau : Une figure de Nicolas Bouvier

Les « figures » mises en ligne sur ce site ne sont pas des études ou des articles mais des essais personnels et libres.

Texte mis en ligne le 20 octobre 2008.

© : Nicolas Deleau.

Nicolas Deleau vit à Addis Abeba.

Il a écrit pour ce site plusieurs textes : Kerguelen, et Courriers de Kerguelen ; des textes sur Luanda (Naufrage, Dix-sept heures dans les rues de Luanda) ; un texte sur le désert de Namibie et un autre sur Zanzibar ; une série de trois textes sur les fêtes d'Addis Abeba.

Il est l'auteur de La Dent d'orque et autres voyages autour de mes bibelots, Glénat, 2006.


Une figure de Nicolas Bouvier

« J'avais quitté Genève depuis trois jours et cheminais à toute petite allure quand à Zagreb, poste restante, je trouvai cette lettre de Thierry :


Travnik, Bosnie, le 4 juillet

Ce matin, soleil éclatant, chaleur ; je suis monté dessiner dans les collines. Marguerites, blé frais, calmes ombrages. Au retour, croisé un paysan monté sur un poney. Il en descend et me roule une cigarette qu'on fume accroupis au bord du chemin. Avec mes quelques mots de serbe je parviens à comprendre qu'il ramène des pains chez lui, qu'il a dépensé mille dinars pour aller trouver une fille qui a de gros bras et de gros seins, qu'il a cinq enfants et trois vaches, et qu'il faut se méfier de la foudre qui a tué sept personnes l'an dernier.

Ensuite je suis allé au marché. C'est le jour : des sacs faits avec la peau entière d'une chèvre, des faucilles à vous donner envie d'abattre des hectares de seigle, des peaux de renard, des paprikas, des sifflets, des godasses, du fromage, des bijoux de fer-blanc, des tamis de jonc encore vert auxquels des moustachus mettent la dernière main, et régnant sur tout cela, la galerie des unijambistes, des manchots, des trachomeux, des trembleurs et des béquillards.

Ce soir, été boire un coup sous les acacias pour écouter les Tziganes qui se surpassaient. Sur le chemin du retour, j'ai acheté une grosse pâte d'amande, rose et huileuse. L'Orient, quoi ! »

 

 

*

 

Est-ce l'effet de liste, la force de ses coq-à-l'âne (et leur merveilleux effet de condensation, conférant à l'évocation cette incomparable densité) ? Est-ce la conscience, pour le lecteur, qu'aux charmes d'une vie de découvertes et de rencontres correspond – et les précède – un impératif contenu dans la citation de Shakespeare, posée en exergue (I shall be gone and live or stay and die) ?

Les premières lignes de L'Usage du monde agissent comme un appel d'air.

Tout s'y trouve : la lumière, les goûts, les parfums, la musique ; la rencontre, l'étrange, les plaisirs des sens et les spectacles de la misère, dans un ballet que dictent ensemble un regard terrestre, simple, et la conscience infiniment poétique de l'ailleurs.

Nourritures, rumeurs, palpitations du ventre, serrements de gorge – c'est par en bas que se remplit une tête.

Mais – plus fort encore – c'est à l'autre, au compagnon, que revient l'inaugurale invitation. Comme si l'invitation au voyage ne pouvait venir que de l'autre, de l'ailleurs, indépendante de la toute personnelle nécessité de fuir. Les choses semblent ne pouvoir véritablement commencer qu'ainsi, comme si, pudeur ou perpétuation d'un mouvement initial qui est, structurellement, tout à la fois témoignage brut et appel, l'autre se posait d'emblée comme la source nécessaire de tout mouvement.

 

*

 

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait – ou vous défait. »

 

Et tout au long de l'œuvre, sans jamais perdre une once de son puissant pouvoir d'évocation, l'écriture mimera ce progressif, inexorable dénuement, la torture d'être le lieu de concrétions du souvenir en même temps que le lieu du délitement de soi, le lieu d'où l'on sent, d'où l'on voit, le lieu décentré que l'on trimballe avec soi et qui, une fois regagnées les terres d'enfance, pèse de son exil autant qu'un chariot de cadavres.

Ne serait-ce pas là la tristement nécessaire histoire de toute vie ?

 

*

 

Pour des raisons que je ne tiens pas pour l'instant à démêler – les unes étant trop évidentes, les autres trop personnelles – certains écrivains me sont, de toujours, apparus comme des montagnes : Hugo, Joyce, Proust, Faulkner. C'est à d'autres que je songe pourtant le plus souvent, toujours aux rivages de cette géographie littéraire – galets durs, âpres au ressac : Beckett, Césaire, Rimbaud entre autres, qu'une flamboyante liberté, qu'une nécessaire et impitoyable exigence semblent seules guider.

 

Nicolas Bouvier est de ceux-là.

 

*

 

L'Usage du monde, Chronique japonaise… Lire, relire ces œuvres de l'effacement : l'expérience personnelle ne semble y valoir qu'en creux, dans la mesure où elle dit le monde.

C'est pourtant là, dans le totalitarisme de l'expérience individuelle, que s'ouvre le séduisant gouffre au bord duquel funambule toujours aujourd'hui une certaine littérature de voyage.

Tel est le caractère terroriste, à la fois tyrannique et fascinant de l'expérience : « J'en parle, je sais, j'ai vécu cela. Mon expérience est unique, que vous offrent mes sens éveillés et mon dire. Celui qui a vécu les mêmes choses que moi (supposition déjà illusoire) n'est pas moi et cela me fonde en autorité », se dit l'auteur. Et témoin considérable il se repose, satisfait. Le lecteur suit des yeux ce parcours lumineux, comme le lapin les phares des voitures dans la nuit ; le vertige le prend, de vénération et d'envie mêlé : non seulement on le fait rêver, mais son rêve fut la réalité de quelqu'un. Cela suffit, il n'en faut pas plus : l'expérience vécue engloutit d'un coup, dans l'incompressible distinction qui les lie, l'auteur et le lecteur. Et l'acte de la lecture, en les faisant se rencontrer, les consacre comme irrémédiablement différents.

Rien de tout cela chez Nicolas Bouvier.

Parce que, peut-être, l'auteur et témoin s'y efface au profit d'une paradoxale et féconde universalité de l'expérience sensible. Parce que, du coup, la différence entre sa personne et celle du lecteur ou du témoin qui – malheur à lui ! – n'écrit pas n'a plus de sens. (C'est, ne l'oublions pas, à Thierry Vernet que revient d'ailleurs le verbe des premières « impressions ».)

Parce que cela structure une vision du monde qu'une prudente modestie rend seule acceptable.

Parce que certes, c'est de voyage que l'on parle. Mais alors c'est aussi, et surtout, la condition même de sa possibilité et son éthique qu'on met alors en actes, sans avoir eu pourtant d'autre but apparent que de donner à voir.

Parce que c'est bien de vision qu'il s'agit et qu'alors, la provenance de la voix est évidente, donc, négligeable.

Parce qu'enfin le voyage et la littérature répondent à une même et irréfragable exigence ; que toute idée de subsumption d'un domaine à l'autre en est étrangère ; que le principe de témoignage n'y est non d'aucun secours, mais d'aucune valeur. Ou plutôt, que le témoignage y œuvre moins à la description ou à l'analyse des milieux parcourus, découverts ou dévoilés qu'à un pudique autoportrait en actes.

 

*

 

Resserrement significatif de la vie, densification-expansion, charnière, moment, nœud rhizomique, carrefour de sens, l'espace d'un instant : les grandes œuvres, les grands livres sont peut-être ceux-ci dont le temps de la lecture marquera, dès que lue la première page, et une fois la couverture refermée, un avant et un après.

Qu'alors, cerner les contours d'une littérature de voyage demeure l'affaire des chefs de rayon.

 

*

 

Histoires d'une image ; Le Corps, miroir du monde : œuvres dont la découverte m'a d'abord imposé, avec une force peu commune, une fondamentale question générique. Sont-ce des recueils poétiques, de petites encyclopédies de l'image, l'occasion d'un travail d'analyse érudite, un album de souvenirs ou le paysage d'une conscience ? Un peu de tout cela, certainement.

Je ne me pose plus cette question aujourd'hui, persuadé enfin – et là n'est-il pas finalement l'essentiel ? – qu'il s'agit avant tout d'une invitation à l'éveil, où l'appel aux sens et le travail d'intellection sont absolument, organiquement indissociables. Une invitation, une initiation à l'éveil. Une de plus ? La même au fond qui traverse toute son œuvre.

*

 

Écrire comme on canalise un fleuve : restreindre, rogner, suivre sa ligne – ne pas se disperser surtout ; ne pas être bu par les sables, charrier ses alluvions.

 

*

 

Il faudrait, pour prendre des clichés à la mesure de l'humble honnêteté des récits de Nicolas Bouvier, que l'ombre du photographe soit toujours là, dans le champ, anonyme mais visible, déformée au gré des paysages, des aspérités du terrain, de la surface approximative d'un mur de chaux – et de l'heure du jour.

Le Poisson scorpion : crépuscule sur un chaos.

 

*

 

Je n'ai pas relu L'Usage du monde depuis bien longtemps – et n'en ressens pas vraiment le besoin pour l'instant : certains livres s'avèrent être de merveilleux souvenirs. D'autres – plus rares – semblent des prismes au travers desquels le reste d'une vie se joue.

 

*

 

Se réclamer de Nicolas Bouvier : une posture de fondamentale incompréhension de l'œuvre et de la lumière sous laquelle l'auteur a choisi de s'y laisser ourdir.

 

*

 

Il me semble parfois, à leur approche, qu'il en est des écrivains comme des grands interprètes : il y a ceux que signale leur toucher de génie – Gould, Horowitz ; Céline, Gracq, Proust – et ceux qui disparaissent derrière l'œuvre qu'ils offrent – des artistes de la transparence : Richter, Lipatti, Gieseking ; Tournier, Bouvier. Chez eux, pas d'autre signature qu'une extraordinaire justesse, qui confine à l'évidence.

 

*

 

Songeant à la poésie violente, violemment évocante, des récits de Nicolas Bouvier, je me rappelle soudain cette sensation qui m'émeut aux larmes avec une constance jamais démentie : où que je sois dans le monde – aujourd'hui dans notre jardin d'Addis Abeba, alors que la saison des pluies prend fin et que l'humidité baigne le jardin comme un songe (une humidité de montagne, de celles, denses et glaciales, qui vous font dire que vous êtes dans le nuage) ; partout enfin – il me suffit d'un peu de Laphroaig, d'une tartine de foie de morue et je suis chez moi, en Irlande, face à Achill's Head qui m'est, plus qu'un souvenir, une part d'âme – ou le nez au vent qui charrie les puissants parfums de la basse mer, sur ce bout de côte venteuse que l'on voit de Santec, giflée d'écume, s'ébrouer sous la rafale.

Or le Laphroaig est un whisky d'Écosse. Or, l'Irlande n'est pas ma patrie. Or, je me sens chez moi – un peu chez moi – ici aussi ; et les hauts plateaux de l'Éthiopie n'ont rien qui puisse les rapprocher de la Bretagne, petite ou grande.

 

Il y a, dans la force des sensations offertes par cette tartine et ce verre tourbé, comme une définition de la poésie telle que je la perçois, du Journal des les d'Aran à la Chronique japonaise : une étrange et puissante évidence, jusque dans l'incongru – qu'elle ne réduit jamais.

 

*

 

Aragon, dont cette strophe me revient en mémoire :

 

J'en ai tant vu qui s'en allaient

Ils ne demandaient que du feu

Ils se contentaient de si peu

J'entends leurs pas j'entends leurs voix

Qui disent des choses banales,

Comme on en lit sur le journal

Comme on en dit, le soir, chez soi.

 

Changer « j'en ai tant vu » pour « j'en ai vu deux », les deux derniers imparfaits pour des passés composés – et soudain éclosent les teintes d'un récit de Nicolas Bouvier.

 

Pourquoi ? Allons, allons – ceci n'est pas une vraie question.

 

Il suffit de peu de chose pour que l'émerveillement paillette même infime notre vision, même triste. Une profonde tristesse n'est d'ailleurs jamais bien loin, chez Nicolas Bouvier. Mais – pudeur ou honnêteté de ce qui toujours apparaît mêlé – doublée d'un regard dont l'œil importe moins que son objet, elle n'est jamais seule.

 

*

 

LOVE SONG III

 

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur ne sera plus ton affaire

quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles ne te feront plus regretter ta jeunesse

quand un nouveau visage tout écorné d'absence ne fera plus trembler ce que tu croyais solide

quand le froid aura pris congé du froid

et l'oubli dit adieu à l'oubli

quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du houx

 

ce jour-là

quelqu'un t'attendra au bord du chemin

pour te dire que c'était bien ainsi

que tu devais terminer ton voyage

démuni

tout à fait démuni

alors peut-être…

mais que la neige tombée cette nuit

soit aussi comme un doigt sur ta bouche

Genève, décembre 1977

 

*

 

Jamais seule ?

Impossible de concevoir les récits de voyage de Nicolas Bouvier sans leur pendant, les nuits atroces, la part d'ombre et d'exil de tout retour, telles qu'en donne idée le chant terrible de « La cuisine à minuit » :

 

Va-t-en

tu n'as que trop traîné ici

disparais, pense à tes proches

j'ai moi aussi mes scories et mes cendres

m'a dit la cuisine

 

[…]

Reste encore un peu ici

je suis si seule d'être comme toi

sans dehors ni dedans

murmura la fenêtre aveuglée par la nuit

 

[…]

Tu triches, tu aimes encore ta vie

voilà trop longtemps qu'on se connaît les deux

dit la goutte de vin

sur le menton qui tremble

 

Genève, mars 1979

 

*

 

Je relis, enfin, L'Usage du monde ; et retrouve cette forte impression ressentie alors qu'il s'agit moins du récit d'un voyage que du trésor d'une forme d'être-au-monde : des réflexes à ne pas perdre, d'autres à acquérir, pour continuer à voir, pour mieux voir le Beau là où il se niche. Surtout, garder les yeux ouverts sur le reste, sans quoi le Beau n'est rien.

Nicolas Deleau


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